Ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sont mus­clés, et surtout, ils dansent trop bien. Nou­v­el avatar du film de hip-hop, devenu en quelques années un genre à part entière, Step­pin’ ne se démar­que en rien des pro­duc­tions antérieures: mise en scène clipesque à vom­ir, scé­nario insipi­de, inter­pré­ta­tion lim­ite grotesque… Heureuse­ment pour les yeux et les oreilles, le film a au moins le tout petit mérite de décou­vrir au grand pub­lic le step­ping, nou­velle inven­tion d’une cul­ture de la danse décidé­ment très riche.

D.J. n’a pas de bol. Alors que ce cham­pi­on de la street dance met­tait le feu dans chaque bat­tle de L.A. avec son frère Daron, ce dernier est tué au cours d’une rixe stu­pide. D.J. est envoyé dare-dare à Atlanta his­toire de se remet­tre sur le droit chemin. Il intè­gre une uni­ver­sité pres­tigieuse, où la plu­part des étu­di­ants sont noirs (??) et dansent le step­ping, dis­ci­pline qui com­bine les mou­ve­ments tra­di­tion­nels du hip-hop et des mou­ve­ments de per­cus­sion des mains et des pieds. Au début, D.J. a du mal à s’in­té­gr­er: nor­mal, il est pau­vre et en plus, il reluque la nana d’un chef de bande (par ailleurs, fille du doyen de l’u­ni­ver­sité!). Mais heureuse­ment, grâce à son tal­ent inné et mal­gré les embûch­es (pas cool, la société), D.J. va gag­n­er la com­pét’ de step­ping avec ses nou­veaux potes, appren­dre ce qu’est la fra­ter­nité et séduire la fille. Tout ça rien que pour faire plaisir à son frère mort…

Prévis­i­ble de bout en bout, le scé­nario emprunte aux pires tra­vers du film de hip-hop. De Street Dancers à Hon­ey, en pas­sant par Sexy Dance, la trame est tou­jours la même: un jeune héros (ou héroïne) en rup­ture de ban avec la société, va con­quérir le monde à la force de ses pieds (et surtout, à la dernière minute de film, his­toire de faire sem­blant d’in­tro­duire quelque sus­pense…). Il y aurait des mil­lions de choses à dire et à mon­tr­er sur les con­di­tions de vie (de survie?) dans les ghet­tos améri­cains. Mais les scé­nar­istes préfèrent s’at­tarder sur des his­toires mielleuses à l’eau de rose, cent fois vues dans d’autres gen­res et d’autres films. Évidem­ment, c’est telle­ment plus sim­ple…

Sans doute Step­pin’ n’est-il pas le genre de film dont on attend qu’il nous apprenne quelque chose. Seuls les moments de danse ont un quel­conque intérêt. Remar­quons tout de même à l’adresse du spec­ta­teur non aver­ti qu’il faut se coltin­er une bonne heure et demie de dia­logues navrants pour seule­ment une ving­taine de min­utes de scènes de danse. C’est peu, mais c’est déjà ça: comme d’autres formes de hip-hop (on pense au break-dance, mais aus­si au krump), le step­ping est une danse fon­da­men­tale­ment cinégénique. Culte du corps, vir­tu­osité des mou­ve­ments, renou­velle­ment con­stant des pas : la cul­ture du bat­tle et de ses dérivés fascine non seule­ment par sa dimen­sion soci­ologique (éviter les bagar­res mortelles en les mimant dans la danse, à l’im­age de la capoeira brésili­enne) mais aus­si par son extrémisme qua­si sauvage. Les danseurs arrachent leur rythme et leur gestuelle de leurs tripes, générant leur vio­lence intérieure dans un état de transe presque inhu­main.

Pour appréci­er la beauté para­doxale de cette cul­ture, mieux vaut en être déjà féru d’a­vance. Car der­rière la caméra, c’est l’im­pro­vi­sa­tion com­plète. Issu du milieu de la pub et du clip (et c’est peu dire que ça se voit: un plan par sec­onde et mal de tête garan­ti), Syl­vain White oublie de met­tre son film au ser­vice de ses comé­di­ens danseurs tant il est occupé à frimer, fier de ses petits effets ridicules. Sa tâche lui était pour­tant facil­itée d’a­vance: les effets spé­ci­aux de Step­pin’, ce sont les Colum­bus Short, Ne-Yo et autres Dar­rin Hen­son. Il suff­i­sait de pos­er la caméra devant eux pour faire de Step­pin’ non un bon film (on n’en demande pas tant) mais tout au moins un vrai spec­ta­cle.

Décidé­ment, il n’est pas né, le cinéaste qui ren­dra véri­ta­ble­ment hom­mage à la cul­ture noire améri­caine. Dom­mage, car il est évi­dent (si ce n’est acquis) que la créa­tion artis­tique con­tem­po­raine ne se fait plus désor­mais dans les théâtres, les galeries d’art ou les cours de danse, mais dans la rue.