“Moon River/ Wider than a mile/ I’m cross­ing you in style/ Some­day…” De Frank Sina­tra à REM, quel musi­cien n’a jamais enton­né la chan­son qu’Hen­ry Manci­ni com­posa spé­ciale­ment pour le film de son ami Blake Edwards ? N’ou­blions pas pour­tant que ce fut la voix déli­cate d’Au­drey Hep­burn et ses longs doigts mai­gres grat­tant la gui­tare, qui firent de “Moon Riv­er” le tube que l’on sait. Quand le réal­isa­teur des comédies les plus loufo­ques de son temps (La Pan­thère rose, La Par­ty) ren­con­tre la comé­di­enne la plus élé­gante de tous les temps, cela donne un chef-d’œu­vre aus­si doux qu’un verre de cham­pagne et aus­si amer qu’un jour de pluie qui n’en finit pas.

“C’est l’his­toire d’une fille qui vit toute seule et qui est très effrayée.” Voici com­ment Paul Var­jak, jeune écrivain en panne d’in­spi­ra­tion (et acces­soire­ment gigo­lo d’une femme très riche), décrit sa jolie voi­sine un peu tim­brée, Hol­ly Golight­ly — Lula Mae Barnes de son vrai nom. En apparence, Hol­ly est pour­tant une femme qui respire le bon­heur : elle ne cesse d’ailleurs de répéter à quel point elle est “divine­ment heureuse” à qui veut bien l’en­ten­dre. Ses journées défi­lent pais­i­ble­ment, du verre de cham­pagne au réveil — jamais avant midi, sauf quand elle doit se ren­dre à Sing Sing pour récupér­er le bul­letin météo d’un par­rain de la mafia — aux nuits d’orgie dans son apparte­ment. On ne saura jamais trop quelle activ­ité per­met à Hol­ly de sub­venir à ses besoins, mais il est per­mis de croire que, lorsque des gen­tle­men lui don­nent 50 dol­lars pour aller se repoudr­er dans les toi­lettes des night-clubs, ils n’at­ten­dent pas seule­ment d’elle qu’elle leur fasse la con­ver­sa­tion.

Le bon­heur de Hol­ly est évidem­ment trop bruyant pour être hon­nête : sa façon de par­ler sans cesse de tout et de rien est aus­si une manière pour elle d’éviter le silence, d’éviter de se retrou­ver seule avec ses pen­sées noires, de com­bat­tre ses envies de mourir par des petits riens, comme par exem­ple un petit-déje­uner à l’aube, devant la vit­rine du bijouti­er Tiffany’s. Excen­trique, glam­our, tim­brée, décalée, Hol­ly est un véri­ta­ble per­son­nage de ciné­ma, comme il n’en existe pas (ou si peu) dans la vie réelle. Ce qui ne l’empêche pas d’être aus­si très humaine, surtout dans les moments où elle baisse sa garde, où elle ne con­trôle plus ses réac­tions. Hol­ly, au fond, est une toute petite fille pas encore sor­tie de l’en­fance, mais qui en a vu de toutes les couleurs et n’a plus l’in­ten­tion — pense-t-elle — de se laiss­er marcher sur les pieds. Pour s’as­sur­er d’être tou­jours libre de s’en­v­ol­er plus haut, elle cherche à épouser un homme riche pour qui elle n’éprou­ve pas d’amour : mais ce désir de lib­erté trop intense ne cache-t-il pas une prison plus sournoise encore ?

À l’in­star de la nou­velle de Tru­man Capote dont Dia­mants sur canapé est l’adap­ta­tion, le film de Blake Edwards n’a qu’un seul per­son­nage : Hol­ly. Les autres, au fond, n’ex­is­tent que par et à tra­vers elle, tous fascinés à des niveaux divers par son extrav­a­gance. Paul Var­jak, dont le point de vue sert de déroule­ment à l’his­toire, n’est pas le seul à voir les fêlures de sa jeune voi­sine ; du moins est-il le seul à ne pas chercher à en prof­iter. Hol­ly est comme un oiseau dont on aurait ouvert la cage et qui s’en échap­perait pour mieux y retourn­er, inca­pable de s’adapter au monde extérieur et aux “salauds” qui le peu­plent. C’est en con­cen­trant la qua­si-total­ité de ses scènes à l’in­térieur de l’im­meu­ble où habite Hol­ly que Blake Edwards mon­tre le mieux la façon dont la jeune femme s’est volon­taire­ment enfer­mée dans une vie qu’elle fait sem­blant d’avoir con­sciem­ment choisie. Ses brèves échap­pées à l’ex­térieur l’é­touf­fent, comme si son corps habitué à la pol­lu­tion ne pou­vait sup­port­er l’air pur, comme si son cœur devenu sec par habi­tude était devenu imper­méable à l’amour.

Pour inter­préter le per­son­nage de Hol­ly, Blake Edwards avait d’abord pen­sé à Mar­i­lyn (qui venait de ter­min­er Les Désaxés). On imag­ine ce que la tristesse dés­espérée du sex-sym­bol le plus célèbre de tous les temps, qui devait dis­paraître en 1962, un an après la sor­tie du film, aurait pu apporter au rôle. Mais en se tour­nant finale­ment vers Miss Hep­burn, Blake Edwards pen­sait-il que la comé­di­enne allait y trou­ver le rôle de sa vie ? Dif­fi­cile d’imag­in­er qu’Hol­ly Golight­ly puisse être incar­née par quelqu’un d’autre, tant Audrey Hep­burn a don­né au per­son­nage : de sa fragilité de brindille que le moin­dre coup de vent sem­ble pou­voir emporter, mais aus­si de son élé­gance raf­finée, qui lui per­met de dire les pires hor­reurs sans avoir jamais l’air vul­gaire, et de porter une robe Givenchy sur un trot­toir new-yorkais comme s’il n’y avait rien de plus nor­mal dans la vie. Hol­ly Golight­ly, c’est elle.

Si Dia­mants sur canapé est sans aucun doute le film le plus réus­si de Blake Edwards, c’est qu’à l’in­verse d’œu­vres comme La Par­ty ou La Pan­thère rose, le cinéaste ne filme pas une suc­ces­sion de gags bur­lesques. Il aban­donne en quelque sorte le comique “Lau­rel et Hardy” pour se tourn­er vers un comique plus mûr, et plus “trag­ique” aus­si : celui de Chap­lin, mi-Auguste, mi-clown blanc. Si les gags fusent, tout autant dans les dia­logues que les sit­u­a­tions (ryth­mées par la musique jazz de Hen­ry Manci­ni), l’im­pres­sion générale est plutôt celle d’un film doux-amer que d’une comédie : Dia­mants sur canapé reste au fond sur un goût d’i­nachevé, comme dans le hap­py-end final (ressort scé­nar­is­tique très hol­ly­woo­d­i­en qui n’est pas dans la nou­velle orig­i­nale). Hol­ly Golight­ly réus­sira-t-elle à être heureuse ou l’amour de Paul fini­ra-t-il, lui aus­si, par l’é­touf­fer ? Ses lunettes noires cesseront-elles un jour de cacher ses larmes ? En est-il vrai­ment fini des petits-déje­uners chez Tiffany’s ?