L’En­fant fait lui-même des petits. Mais ce jeune homme qui déam­bule dans la ban­lieue berli­noise n’a pas de pous­sette. Il n’a pas non plus de blonde jeune mère der­rière lui. Sur une musique ressem­blant aux égare­ments de Marie-Antoinette, Detlev Buck filme la vio­lence urbaine dans toute sa splen­deur. On ne redi­ra rien de l’in­ten­tion de ce dernier. On peut tout de même s’é­ton­ner, après La Promesse et L’En­fant, du peu d’o­rig­i­nal­ité de cette représen­ta­tion sociale de la jeunesse et du mode de représen­ta­tion du réal­isa­teur alle­mand.

Même caméra trem­blante de la sit­u­a­tion d’ur­gence d’une jeunesse aban­don­née, livrée à elle-même et aux autres ; même griseur de la lumière, des murs tagués, des intérieurs décon­stru­its au cadre et inviv­ables ; et enfin, même désœu­vre­ment d’ado­les­cents qui marchent sans but, qui errent sans con­science. Tout y est, les par­ents indignes, les jeunes hommes (car, dans le monde de Buck, la vio­lence est mas­cu­line si l’ir­re­spon­s­abil­ité est fémi­nine) portés sur la bois­son : Michael vit avec sa mère, Miri­am, paumée psy­chologique­ment tant les larmes et les rires se mêlent, et physique­ment tant ses choix mas­culins sont dis­cuta­bles. Le père est incon­nu, absent, on n’en par­lera jamais. La mère est une ado­les­cente, mère trop jeune, pas vrai­ment mère, ten­tant de vivre en oubliant son milieu. L’en­fer, c’est la pau­vreté mais c’est surtout les autres. Michael débar­que dans une école, doit choisir son camp sous peine d’être tabassé tous les matins. Ses amis com­men­cent à décap­suler à dix heures du matin, accrochés à un canapé. Sa mère n’ou­vre sa porte (et ses draps) qu’à des hommes aus­si paumés qu’elle mais plus malins et voleurs. La vio­lence est partout : physique évidem­ment, mais sociale égale­ment. Ce n’est pas bien nou­veau, mais le rap­pel­er est tou­jours intéres­sant et néces­saire.

Un tableau noir donc, pour une réal­ité sans doute aus­si noire. Nous par­lons cepen­dant ici de ciné­ma, et non seule­ment de dénon­ci­a­tion. Detlev Buck sem­ble s’in­spir­er des divers réal­isa­teurs sus-cités et de la méth­ode doc­u­men­taire d’ob­ser­va­tion de ses sujets. Mais, pour traiter le sujet vital de la déperdi­tion humaine, il se con­tente bien trop fréquem­ment de repro­duire les sché­mas nar­rat­ifs et visuels déjà maintes fois util­isés ces dernières années. On aura ain­si quelques plans sur Michael en jean/­tee-shirt marchant seul dans les rues qui se don­nent. On aura égale­ment le regard, un brin manichéen et par­fois racoleur d’un Was­sup Rock­ers !, ses gangs à cas­quette, à dents jaunes et à chaînes en or, joey-star­risants. Mais la réflex­ion s’ar­rête au stade de la pure démon­stra­tion de reportage pour 20h, sans orig­i­nal­ité ciné­matographique plus grande que la caméra à l’é­paule sen­sée refléter l’hor­reur de la quo­ti­di­en­neté, et ne mon­trant qu’un réal­isme ban­cal d’une représen­ta­tion déjà vue. Trop répéti­tifs et trop peu inspirés, ces Enragés ne for­ment qu’une fic­tion rel­a­tive­ment peu val­able, si la réal­ité qu’elle tend à dénon­cer l’est mal­heureuse­ment. Mais un sujet ne fait pas un film.