Éric Lavaine est un scé­nar­iste attitré de la famille Canal+ pour qui il a écrit des sketchs chez les « Guig­nols de l’in­fo », les « Robins des bois », « H », etc. C’est donc un fam­i­li­er des mots et des bons mots, des écarts qui font mouche, des répar­ties tru­cu­lentes et Polter­gay suit avec allé­gresse la voix de son maître. Des dia­logues bien piquants agré­mentent des sit­u­a­tions loufo­ques et voilà une bonne nou­velle pour un pre­mier film. Cepen­dant, il pour­rait être intéres­sant aus­si de s’in­ter­roger sur la place du filmique dans un long métrage qui l’ou­blie un peu, sur ce fan­tôme ciné­ma qui hante Polter­gay sans vouloir se révéler.

13 avril 1979 : la cave d’une immense demeure sert de boîte de nuit pour des soirées dis­co gay, mais une explo­sion provoque la mort de cinq incon­di­tion­nels de Boney M. Salopette, Gilles, Bertrand, Ivan et Michel sont alors con­damnés à se tré­mouss­er éter­nelle­ment sur des hits Sev­en­ties, vêtus à la croisée des looks, entre Claude François, Joe Dassin et David Bowie. 2006 : Emma et Marc ten­drement s’ai­ment et pren­nent pos­ses­sion des lieux. Leur méti­er déjà les oblige à fouiller, détru­ire un habi­tat et réveiller les fan­tômes — Emma est archéo­logue et se plaît au milieu des ruines de Pom­péi, Marc est chef de chantier — et cette bru­tale arrivée des « polter­gay » va donc boule­vers­er leur mode de fonc­tion­nement. Très rapi­de­ment, le club des cinq vient hanter les fan­tasmes de Marc qui finit par se croire homo­sex­uel à force de voir des hommes en tenue élec­trique et pail­lettes dorées. Il perd tour à tour la rai­son, Emma et son tra­vail.

Gay or not gay, là juste­ment n’est pas la ques­tion. Éric Lavaine a le mérite d’éviter les leçons de genre et de sexe : Marc, par exem­ple, pour­rait être gay, après tout, mais en y pen­sant, cela le gêne quand même un peu car il aime Emma. La fron­tière en 2006 est donc ténue qui sépare les homos des hétéros : Marc ne se pense pas homo mais puisque tout se monte con­tre lui, il décide d’aller au devant de l’ho­mo­sex­u­al­ité en par­courant des lieux (boîte de nuit) qui ne peu­vent fon­da­men­tale­ment lui don­ner sat­is­fac­tion. Il finit donc par se pos­er des ques­tions sur son entourage et veut croire à son tour que les autres peu­vent l’être aus­si. L’in­térêt pour le réal­isa­teur est de bous­culer les points de repère, de faire vac­iller cette fron­tière mobile. Pour­tant — la fin du film l’ex­plicite — la fron­tière est plus solide qu’il n’y paraît.

Sur une trame nar­ra­tive cocasse se gref­fent ain­si des sit­u­a­tions comiques qui tra­vail­lent cepen­dant davan­tage le dia­logue que la mise en scène. Basé avant tout aus­si sur la presta­tion des comé­di­ens, Polter­gay finit par devenir une bonne comédie de boule­vard. C’est dire qu’à la suite de pre­miers films sor­tis cette année, excep­tion du OSS 117, la comédie française a lais­sé de côté les leçons magis­trales par exem­ple d’un Yves Robert, le cinéaste de référence d’Éric Lavaine. Le comique ne naît pas sim­ple­ment d’un bon mot ni de sit­u­a­tions rocam­bo­lesques, encore faut-il tra­vailler leur apport ciné­matographique et jouer sur les plans, les mou­ve­ments de caméra. Alors oui, Éric Lavaine se sou­vient qu’il est de bon ton au ciné­ma de faire chuter son héros, cela fait tou­jours rire, ou de le faire dégringol­er d’un étage, bref d’u­tilis­er deux ou trois ressorts bur­lesques pour penser le corps comique au ciné­ma. La chance de Lavaine est d’avoir réus­si à capter un acteur excep­tion­nel, Clo­vis Cornil­lac, à qui il donne quelques références savoureuses (le tee-shirt mouil­lé à la Bran­do par exem­ple ou joli­ment, les hési­ta­tions de Chris­t­ian chez Edmond Ros­tand qui répète à Rox­ane les mots d’un Cyra­no caché). Mais ensuite, il omet les pos­si­bil­ités ciné­matographiques de tous ses autres per­son­nages : Julie Depar­dieu, Lionel Abelan­s­ki, Michel Duchaus­soy sont coincés dans un cadre qui n’est nulle­ment tra­vail­lé pour le grand écran. Leurs actions sont tou­jours mis­es sous le nez de la caméra, mis­es directe­ment en con­cur­rence avec les bons mots, comme cela est sou­vent le cas dans un film de télévi­sion. Les trou­vailles scé­nar­is­tiques, celle qui fait insis­ter un des « polter­gay » à met­tre un 45 tours sur un lecteur CD par exem­ple, sont tou­jours com­men­tées. Le réal­isa­teur va alors cadr­er un plan rap­proché du lecteur CD. Le comique doit être bien vu. L’im­age est à‑plat et l’écran sans relief. Le cadre n’est jamais exploité, le lieu, cette vieille demeure, jamais han­té (sauf lors d’une scène, celle avec les boules de bil­lard, ten­drement comique). De même, les miaule­ments du chat qui augurent d’un hors-champ sonore délec­table s’épuisent rapi­de­ment : Éric Lavaine a man­i­feste­ment oublié ce petit per­son­nage en cours de route. Il com­mence alors son film par la mise en place car­i­cat­u­rale (points de vue mou­vants, amorces inquié­tantes) d’un genre, le film d’hor­reur, et n’ar­rive pas à con­va­in­cre avec cette par­o­die. La par­o­die, si usée par les auteurs de Canal+ et qui a piégé le ciné­ma comique français depuis plus de dix ans, ne renou­velle plus le genre comédie, il l’épuise. Ce qui est fort dom­mage pour un film de ciné­ma, au vu de la qual­ité des dia­logues et de la presta­tion tru­cu­lente d’un Cornil­lac.