Critikat
Affiche de Catherine Breillat

Catherine Breillat

de Catherine Breillat

L'âge de femme du cinéma

par Claudine Le Pallec Marand

Catherine et le cinéma français

Cather­ine Breil­lat pos­sède une posi­tion très par­ti­c­ulière dans le champ artis­tique de notre ciné­ma nation­al. D’une part, les adeptes de la théorie des auteurs ne peu­vent lui dénier un style, une thé­ma­tique, un tal­ent d’au­teur-scé­nar­iste, et même une pra­tique très Nou­velle Vague. Cette pra­tique serait celle d’un tal­ent d’au­to-jus­ti­fi­ca­tion d’in­spi­ra­tion « roman­tique », à la fois une prax­is indi­vidu­elle ambitieuse et soli­taire (« dandy »), et une con­stante défense « uni­ver­sal­isante » des thèmes de son ciné­ma, sans compter une inspi­ra­tion auto­bi­ographique impudique qui rap­pelle les tonal­ités des his­toires lib­ertines du ciné­ma de François Truf­faut ou de ses men­tors Jacques Doniol-Val­croze (L’Eau à la bouche) et Pierre Kast (Le Bel Âge). A con­trario, Cather­ine Breil­lat désta­bilise une des résis­tances des cri­tiques his­toriques des Cahiers du ciné­ma, à savoir la ques­tion de la représen­ta­tion de la sex­u­al­ité au ciné­ma, con­damnée sans détour par Jean Domarchi (« con­tra­dic­toire aux exi­gences de l’art ») et avec plus de pré­cau­tion par André Bazin (« En ces matières, la sépa­ra­tion de l’imag­i­na­tion et de l’acte est pass­able­ment incer­taine, sinon arbi­traire »). Si Cather­ine Breil­lat recon­duit à l’in­térieur de son ciné­ma l’in­ter­ro­ga­tion sur l’as­so­ci­a­tion de la pein­ture de la sex­u­al­ité et de la honte, elle ruine l’adage qui voulait que la sex­u­al­ité ne pou­vait être his­toire et image de « grâce » (pour repren­dre la séman­tique des Cahiers du Ciné­ma), ni surtout s’in­spir­er des con­cepts esthé­tiques de vrai et de beau : la vérité des rela­tions humaines, la beauté de ses actri­ces élues. Et la boucle est bouclée quand on sait que le livre d’en­tre­tiens de Denoël témoigne de son appro­pri­a­tion du con­cept ontologique de « grâce » pour qual­i­fi­er ses dernières ten­ta­tives hasardeuses qui réu­nis­sent l’in­spi­ra­tion pic­turale et la volon­té de met­tre en scène des métaphores du vivant.

La cinéaste a com­mencé à réalis­er des films dans les années 1970 et elle reste mar­quée par les obses­sions de cette décen­nie, à savoir la représen­ta­tion artis­tique de la sex­u­al­ité et la ques­tion de sa nature eu égard à sa pau­vreté mécanique (rela­tion de pou­voir, peurs, émo­tions des rela­tions sex­uelles, le poids du puri­tanisme et de la reli­gion, l’essence et l’ex­is­tence du rap­port homme/femme, qu’elle dis­tingue dans ses inter­views de la fig­u­ra­tion de l’ho­mo­sex­u­al­ité et de la sex­u­al­ité mas­cu­line dont elle se dit inca­pable de témoign­er). Dans le déca­logue achevé de son œuvre, deux sujets s’op­posent : le nat­u­ral­isme de la sex­u­al­ité juvénile fémi­nine révélée au ciné­ma con­tre les cadres provo­cants et figés d’une sex­u­al­ité adulte inas­sou­vie. Cette ten­sion est l’o­rig­ine même de son œuvre. L’an­goisse de la soumis­sion à venir et la honte – véri­ta­bles stig­mates de la décou­verte de la sex­u­al­ité – qui met­tent en bran­le et entra­vent « les jeunes filles de la trilo­gie » (Une vraie jeune fille, 36 fil­lette et À ma sœur) devi­en­nent des fig­ures de fan­tasmes ciné­matographiques qui hantent toute la sex­u­al­ité des per­son­nages adultes de Cather­ine Breil­lat. Trois struc­tures prin­ci­pales peu­vent per­me­t­tre de réfléchir à l’im­por­tance du sexe dans tous ses films : le scé­nario, les scènes dites « de sexe » et le rythme obtenu grâce au mon­tage des plans et des séquences qui trans­for­ment les films en une expéri­ence physique et psy­chique.

Scénario, cadre, rythme et montage à l’aune du sexe (le sacerdoce)

Le temps de la nar­ra­tion de cha­cun des films est par­ti­c­ulière­ment court (fan­tasme d’un été d’Une vraie jeune fille, amour de vacances de 36 fil­lette et À ma sœur, temps d’un tour­nage de Sex Is Com­e­dy, adultère con­damné ou liai­son fatale de Tapage noc­turne, Sale comme un ange et Par­fait amour !, la fin d’un cou­ple dans Romance, les qua­tre nuits d’Anatomie de l’en­fer ou une Brève tra­ver­sée…) mar­quant la des­tinée de l’amour physique comme sans issue. Par­fois sous cou­vert de cir­con­stances et sous pré­texte de la ver­sa­til­ité bien con­nue de l’ado­les­cence, l’œu­vre est encline à nous susurrer que la cinéaste ne croit pas à la longévité du bon­heur amoureux. Cette fig­ure de « des­tin » a longtemps trou­vé un écho, jusque dans Sex Is Com­e­dy, dans le fait de tourn­er de nom­breux films en décors extérieurs et en lumière directe : le morne paysage bal­néaire atlan­tique nuageux qui se détache de l’im­age d’Épinal d’un amour roman­tique ensoleil­lé, vivant et bruyant. Cette « sorte de métaphore doc­u­men­taire » prise sur la nature établit con­stam­ment une image froide et terne. Le meilleur exem­ple est cer­taine­ment celui des plans de paysage de Par­fait amour !. Les images de ciel sont tan­tôt isolées tan­tôt en arrière-plan, pris­es dans la con­struc­tion en répéti­tion de plans cir­cu­laires (trav­el­ling et panoramique) tour­nant autour des amants. Les nuages sont alors des men­aces gris­es invis­i­bles dans une sorte de man­i­feste esthé­tique qui récuse le champ/contrechamp pour l’amour nais­sant à l’air libre ; ces mêmes nuages dis­paraîtront dans le décor fer­mé de la cui­sine où Cather­ine Breil­lat aura recours enfin à un découpage lourd de sens pour la scène finale de Par­fait amour !. Le décor nuageux n’au­ra dou­blé la sig­ni­fi­ca­tion de la nar­ra­tion qu’une seule fois, au moment où se des­sine le ter­ri­ble avenir de l’his­toire d’amour.

Chez Cather­ine Breil­lat, le mon­tage définit un nou­veau rythme assu­jet­ti à la réso­lu­tion du drame « sex­uel ». Par exem­ple, les scènes de « camions » d’À ma sœur et Par­fait amour !, les cuts arides du viol d’Anaïs (À ma sœur) où le cut « improb­a­ble » de la scène de ménage de Frédérique et Christophe (Par­fait amour !) qui pro­lon­gent l’échange du restau­rant à la plage sans que les mots ne s’in­ter­rompent pour pass­er d’un décor à l’autre… Instal­lée par une nar­ra­tion étroite et une esthé­tique nou­velle, la rela­tion des per­son­nages survit à toutes les audaces tech­niques de la cinéaste car elle est à la fois car­ac­tère et car­ac­téris­tique d’une œuvre déroulée sur le même sub­strat : l’af­fir­ma­tion physique et men­tale de la femme à tra­vers sa sex­u­al­ité. Sur ce point pré­cis, on peut dire que le ciné­ma de Cather­ine Breil­lat est fémin­iste car, quoiqu’elle récuse le dénom­i­na­teur par­ti­san pour car­ac­téris­er ses films, son esthé­tique et sa nar­ra­tion por­tent une affir­ma­tion de la lib­erté et du choix. Son ciné­ma asso­cie le féminin avec un principe act­if (que la psy­ch­analyse lui dénia longtemps), jusqu’à ren­vers­er le point de départ de la nou­velle de Mar­guerite Duras (La Mal­adie de la mort), qui inspi­ra Anatomie de l’en­fer, qui voulait que ce fût l’homme qui sus­ci­ta la propo­si­tion de regarder la femme par son sexe. Mal­heureuse­ment, ces deux derniers opus renouent avec une mythique « guerre des sex­es » qui enferme la représen­ta­tion sex­uelle dans la sim­ple frontal­ité plutôt que dans les vac­ille­ments des rela­tions de pou­voir…

Le temps court des scé­nar­ios de Breil­lat ne se réduit pas à la brièveté de l’ac­cou­ple­ment qui déter­mine la mul­ti­pli­ca­tion des scènes pornographiques du ciné­ma de genre. La cinéaste prend symp­to­ma­tique­ment le temps de pro­longer ces scènes d’in­tim­ité volon­taire­ment « dis­pro­por­tion­nées » qui cor­re­spon­dent à de brefs moments de vie où la sex­u­al­ité des per­son­nages est par­ti­c­ulière­ment sig­nifi­ante. Ain­si, le sexe n’est plus sig­nifi­ant par lui-même, il devient l’en­jeu (et la mémoire) d’une fic­tion qui le débor­de. Ces moments d’in­tim­ité relatés sont d’emblée un temps par­ti­c­uli­er dans le quo­ti­di­en de cha­cun des per­son­nages, un instant qu’il s’ac­corde en dehors des con­traintes et des con­ve­nances sociales. Le sexe de chaque scène con­tient son pro­pre sens et présente un état émo­tion­nel et une forme de désir aux­quels on peut s’i­den­ti­fi­er autant qu’ils pro­lon­gent la fig­ure d’un per­son­nage par­ti­c­uli­er. Le sexe se trou­ve dans un entre-deux relatif entre le par­ti­c­uli­er et l’u­ni­versel, entre la sin­gu­lar­ité d’une scène et la métaphore du sexe. La cinéaste appré­cie les plans larges du poids du corps de l’homme pesant sur le corps de la femme, jambes écartées. Elle mul­ti­plie égale­ment les plans rap­prochés des deux vis­ages, l’homme appuyé sur les bras et les épaules de la femme. Ces plans sus­ci­tent tan­tôt l’a­ban­don d’une parole ou d’une émo­tion qui dérobe son regard ou soulig­nent les traits dur­cis par la vio­lence d’une rela­tion sex­uelle dev­enue le récep­ta­cle des ten­sions que le cou­ple y pro­jette. Dans chaque film, il y a une scène de sexe qui déter­mine toutes les autres : le sec­ond ren­dez-vous noc­turne d’E­le­na et de Fer­nan­do dans À ma sœur où elle choisit enfin de « se don­ner » selon sa pro­pre expres­sion, et après lequel Fer­nan­do dis­paraît totale­ment de l’écran ; la fic­tion du tour­nage de cette scène et les larmes de l’ac­trice dans Sex Is Com­e­dy ; la sodomie finale de Frédérique et Christophe, prélude au meurtre et dont la recon­sti­tu­tion judi­ci­aire ouvre Par­fait amour ! ; la scène romanesque « d’at­tache­ment » des amants sado-masochiste de Romance X ; le chas­sé-croisé dans la cham­bre d’hô­tel qui prélude à la fuite de l’héroïne de 36 fil­lette… En con­clu­sion, le sexe est bien pour la cinéaste la « clef de voûte de l’ex­is­tence, à par­tir de laque­lle l’être se définit et apprend qui il est dans le regard de celui ou celle qui l’amène à pronon­cer sa pro­pre vérité. Équa­tion mag­ique de son ciné­ma, le sexe en com­po­si­tion est cette force engloutis­sante qui emporte tout-le film, l’his­toire, les per­son­nages, la mise en scène, le spec­ta­teur. » (Vassé, 2004, p195/196)

Plusieurs scènes et détails se trans­posent d’un film à l’autre : la culotte entor­tillée autour des jambes ; la mèche de cheveux volage ; Marie de Romance X refuse de ren­tr­er à l’ap­parte­ment avant son homme comme Solange de Tapage noc­turne refu­sait d’ar­riv­er la pre­mière au ren­dez-vous (« C’est physique ») ; les fan­tasmes de Marie ren­voient aux sphères men­tales d’Une vraie jeune fille ; la sodomie de Frédérique ren­voie aux plaisirs soli­taires d’Al­ice ; la lev­rette de Frédérique et de Christophe avec celle d’À ma sœur… Le sexe, objet d’u­nités séquen­tielles dis­parates finit par se super­pos­er aux autres plans du film à tra­vers la ques­tion éthique du choix et du con­sen­te­ment. La réflex­ion artis­tique de Cather­ine Breil­lat, pour­fend­euse de la pornogra­phie et non de l’ob­scénité, ne prend pas pour point de départ la mécanique de l’ob­scénité mais met en scène la valeur de l’acte pour l’in­di­vidu. Ses films sont aus­si témoins d’une société qui pro­duit énor­mé­ment de dis­cours d’in­for­ma­tion et d’opin­ions sur le sujet. Dans À ma sœur, les deux jeunes actri­ces regar­dent à la télévi­sion une inter­view des années 1970 en noir et blanc de l’ac­trice Lau­ra Bet­ti, actrice égérie de Pier Pao­lo Pasoli­ni (qui joue par ailleurs dans le film la mère de Fer­nan­do) et dans Par­fait amour !, l’héroïne se délasse devant Bas les masques !, l’émis­sion télévisée de Mireille Dumas. Tous ces extraits con­fir­ment l’im­por­tance du pro­jet de Cather­ine Breil­lat de con­stituer un autre dis­cours sus­cep­ti­ble d’ac­com­pa­g­n­er d’autres images sur le sexe.

La quadrilogie des jeunes filles. La sexualité révélée (I)

L’ini­ti­a­tion est à la fois la matrice de son ciné­ma (Une vraie jeune fille est son pre­mier film), et fut pour elle l’oc­ca­sion d’un film réflexif qui met en scène les con­di­tions de tour­nage de son pro­pre ciné­ma. Si Salò ou les 120 journées de Sodome de Pasoli­ni prend le con­tre-pied de la Trilo­gie de la vie du cinéaste romain, Sex Is Com­e­dy, per­siste et signe le savoir-faire et l’in­tégrité (au sens de péren­nité et non de moral­ité) artis­tique de Cather­ine Breil­lat. On associerait aus­si aisé­ment à cette thé­ma­tique le long métrage pro­duit par Arte, Brève tra­ver­sée, qui sur­prend le spec­ta­teur en faisant la nar­ra­tion d’une ini­ti­a­tion au mas­culin, le corps androg­y­ne et imberbe de Gilles Guil­lain soulig­nant l’ha­bile par­al­lèle entre des his­toires de désir com­munes.

La vir­ginité dont les jeunes filles de Cather­ine Breil­lat dénon­cent le lourd fardeau est un véri­ta­ble chemin de croix. En témoignent les « sta­tions » suc­ces­sives de l’héroïne de 36 fil­lette : des panoramiques latéraux qui accom­pa­g­nent ses hési­ta­tions aux bas de l’hô­tel aux plans larges qui soulig­nent ses oscil­la­tions ; de la pénible remon­tée du très long couloir de la cham­bre d’hô­tel à la couche de drap blanc du lit qui pré­tend réu­nir deux désirs ; de la pas­siv­ité du corps nu et igno­rant offert à l’in­tré­pid­ité provo­cante qu’on lui assigne et qui lui per­me­t­tra enfin, dans un ten­dre regard caméra, de soutenir avec fierté le regard du spec­ta­teur (clin d’œil au regard caméra final des 400 Coups de François Truf­faut que nous retrou­verons comme plan final d’À ma sœur). L’emprise du désir prive la jeune fille de toute sta­bil­ité à l’im­age. Cather­ine Breil­lat con­voque à cha­cun de ses films l’im­age et les mots de « putain », dans les injures et les reproches des autres (la famille, les pas­sants, l’a­mant), mais aus­si dans l’im­age que la femme pos­sède d’elle-même, déjouant l’éro­tisme tra­di­tion­nel et manichéen de la dom­i­na­tion abu­sive pour une (re)mise en scène de l’a­ban­don sex­uel et séduc­teur de ses per­son­nages féminins. Les images de la trilo­gie bal­an­cent entre deux natures (au sens thé­ma­tique et esthé­tique) con­tra­dic­toires. D’une part, l’im­age sale et bâclée, par­fois même grouil­lante et ter­reuse des fan­tasmes d’Une vraie jeune fille, du viol dans les bois, con­sen­ti a pos­te­ri­ori d’À ma sœur et de la pre­mière fois de 36 fil­lette, présente égale­ment dans l’in­tri­g­ante scène de piscine dont le jeu de suc­cion d’Anaïs sur le bar­reau métallique rap­pelle la jeune femme suçant le pied de la stat­ue de mar­bre du Chien andalou (1928, Buñuel). D’autre part, comme de l’autre côté du miroir, reprenant la dis­so­ci­a­tion frag­ile de l’âme et du corps, on retrou­ve les scènes de vis­age qui domi­nent sa fil­mo­gra­phie. Emblé­ma­tique est ici la scène de la salle de bain d’À ma sœur, sorte d’hom­mage à la mise en scène d’Ing­mar Bergman, où les vis­ages des deux sœurs sont filmés frontale­ment et longue­ment pour réfléchir la sen­su­al­ité que ren­voie cha­cune d’elle. Dans Sex Is Com­e­dy, la ques­tion n’est plus celle de la fig­u­ra­tion de l’ini­ti­a­tion mais la recherche indi­vidu­elle de la cinéaste de l’ex­pres­sion provo­quée par l’é­mo­tion de la prise d’une scène sex­uelle (« la scène où je n’ai pas le droit d’être là »). C’est aus­si une leçon de ciné­ma qui con­voque le ciné­ma pornographique : l’usage des plans-séquences, le refus de morcel­er les corps, l’u­til­i­sa­tion de la pro­thèse phallique (qui hante l’ac­teur et n’au­ra pas de poids dans le regard du spec­ta­teur au moment clef), l’énon­ci­a­tion des théories de la cinéaste sur les acteurs et la façon de les diriger… Quand elle quitte l’u­nivers les « jeunes filles », Cather­ine Breil­lat aban­donne le corps plan­tureux de ses actri­ces « chrysalides » : Char­lotte Alexan­dra, Alice d’Une vraie jeune fille d’après son roman Le Soupi­rail (1975/1974); Del­phine Zentout, Lili de 36 fil­lette d’après son roman du même nom (1987/1987) et Anaïs Reboux, Anaïs d’À ma sœur). La sub­lime Rox­ane Mesqui­da tient ici le rôle de corps-passeur en rap­pelant les sil­hou­ettes de Dominique Laf­fin et Lio et en se dis­so­ciant du corps gras­souil­let de son alter égo dans le film. L’ac­trice représente le corps-arcane du ciné­ma de Cather­ine Breil­lat, inspiré de l’im­agerie roman­tique qui asso­cie sou­vent le désir au symp­tôme mal­adif. Ce corps porte haut trois couleurs : le rouge des lèvres et des empreintes nées de la pres­sion des corps, le noir (roux dans Brève tra­ver­sée) de la chevelure et la blancheur de la peau mag­nifiée par les éclairages. Seul le tis­su qui cou­vre ce corps haute­ment désir­able con­serve dis­tincte­ment le sou­venir de la pudeur des jeunes filles avec la blancheur des sous-vête­ments enfan­tins.

Le pentateuque du masoch de la sexualité féminine. Une sexualité provocante. (II)

« La seule pos­si­bil­ité d’amour pour les femmes c’est le viol. » Tel est l’adage vio­lent et provo­cant, dont on retrou­ve un prélude au détour du Deux­ième Sexe de Simone de Beau­voir (mais stricte­ment lim­ité au chapitre de l’ini­ti­a­tion) qui s’é­tend à tout l’u­nivers ciné­matographique de la cinéaste. Ce prédi­cat veut que l’homme, qui finit par être dégoûté par le corps des femmes, soit soumis à une pul­sion vio­lente à leur égard et que les femmes, qui ont des com­porte­ments cas­tra­teurs sui­cidaires pour la rela­tion de cou­ple, n’in­téri­orisent leur volon­té sex­uelle qu’à tra­vers le renon­ce­ment vio­lent à la pudeur par le rapt sus­cité et con­sen­ti. Ces deux pôles sont déjà présents dans son pre­mier film sur la sex­u­al­ité adulte : Sale comme un ange. Les films de Breil­lat sem­blent donc s’acharn­er à mon­tr­er, sinon le pourquoi, le com­ment d’une oppo­si­tion ontologique entre les sex­es, qui mène tout rap­port homme/femme inévitable­ment au mur : c’est le mur de la cham­bre des jeunes filles très présent dans À ma sœur, les lim­ites du décor dans Sex Is Com­e­dy ou celui con­tre lequel est placée la table de la cui­sine dans Par­fait amour !. A l’at­trac­tion inévitable des hommes et des femmes, répond l’im­pos­si­ble pro­longe­ment de leur entente. Le con­sen­te­ment et le plaisir de l’un ne sont jamais con­comi­tants avec le con­sen­te­ment et le plaisir de l’autre.

Mal­heureuse­ment, ce qui relève désor­mais « d’un sys­tème » ciné­matographique dans le ciné­ma de Cather­ine Breil­lat, a aus­si pris des tour­nures esthé­tiques et éthiques plus arti­fi­cielles à l’oc­ca­sion de ses deux films les plus arides que sont Romance X et Anatomie de l’en­fer. En effet, si l’épreuve de l’ini­ti­a­tion et la vio­lence de l’asservisse­ment volon­taire (au regard et au sexe de l’homme) furent des enjeux scé­nar­is­tiques et ciné­matographiques forts, il faut bien con­venir que ceux des deux films qui sem­blent remon­ter à la « généalo­gie » de l’in­spi­ra­tion de la cinéaste sont peu con­va­in­cants. Heureuse­ment, la plat­i­tude de la man­i­fes­ta­tion ciné­matographique de leur pos­tu­lat prive de toute vraisem­blance méta­physique cette sorte de duo de con­te mythique sur le dégoût des femmes (pour cause de leur sexe), « comme si le ciné­ma lui-même résis­tait à l’ex­pres­sion de l’as­sim­i­la­tion grossière de l’ob­scène au sacré, au désir de viol et au pas­sage obligé par un masochisme de pacotille pour attein­dre l’ex­tase… » (Pré­dal, 2001, p38).

Les man­i­fes­ta­tions organiques, pro­pres au ciné­ma de Cather­ine Breil­lat, sont passées de la force de l’empreinte (gros plan sur les cuiss­es d’Anaïs inondées d’urine à la vue de son agresseur, sym­bole de la bougie, de la cire et de l’en­cre rouge pour Alice d’Une vraie jeune fille) à la démon­stra­tion (le sang men­stru­el devenu véri­ta­ble hémor­ragie d’Anatomie de l’en­fer). La provo­ca­tion de la représen­ta­tion sex­uelle est aus­si anéantie par l’idée pré­conçue que l’ar­gent, d’ailleurs très présent et de manière beau­coup plus fine dans tous les autres films, devrait par nature souiller le sexe (Roc­co Siffre­di renonçant en san­glots à l’ar­gent) ou par l’idée que le besoin de respectabil­ité (femme et enfant dans Romance X) s’ar­rête là où est le désir. Ces choix scé­nar­is­tiques s’ac­com­pa­g­nent d’un intérêt nou­veau pour le gros plan de sexe nu, offert aux regards, et pour des scènes tra­di­tion­nelles du ciné­ma éro­tique et pornographique (désha­bil­lage, voyeurisme ou mas­ca­rade sado-masochiste restés en dehors de l’ini­ti­a­tion des jeunes filles) et non plus aux scènes de rela­tion sex­uelle. Symp­to­ma­tique­ment, l’homme se retrou­ve, une fois de plus, habil­lé devant une femme nue, offerte.

Le seul intérêt d’Anatomie de l’en­fer est de pos­er des équiv­a­lences, dif­fi­cile­ment souten­ables, démon­trant que les organes géni­taux ne sont qu’une par­tie du corps humain par­mi d’autres, bien qu’il demeure une forte dif­férence dans leur représen­ta­tion : la bouche d’une jeune femme pleine de sperme et celle d’un homme buvant le sang men­stru­el provenant d’un tam­pon ; l’ap­po­si­tion du rouge à lèvres sur les par­ties géni­tales de sa parte­naire et sur sa bouche ; la pose d’un tam­pon et l’in­tro­duc­tion d’un manche de fourche. Mais en dehors de cette adéqua­tion théorique et de « l’ex­or­cisme » de la vue du sexe féminin que le ciné­ma de Cather­ine Breil­lat ne parvient pas à sub­limer, on peut regret­ter que la recherche de l’é­mo­tion sex­uelle inédite au ciné­ma, regroupant impudeur et honte assumées, se soit trans­for­mée en froide inspi­ra­tion pic­turale : soucis des cadres de l’homme devant la mer déchaînée ou du corps nu et tou­jours blanc de la femme que le parte­naire vient « rou­gir » par la vio­lence de son con­tact… Il est aisé­ment per­cep­ti­ble qu’Anatomie de l’en­fer pro­longe le tra­vail d’épure et d’in­spi­ra­tion pic­turale de Romance X (pre­mier de ses films en stu­dio) par l’austérité des décors, les arché­types du scé­nario, le sym­bol­isme out­ranci­er des couleurs, la dis­pari­tion du con­texte social et des con­ven­tions dra­ma­tiques. De ces deux films demeurent la beauté figée d’un tableau de chair bla­farde que la mise en scène sem­ble avoir con­traint au temps de la pause du mod­èle du pein­tre. Tout se passe comme si Cather­ine Breil­lat avait oublié de se méfi­er du risque qu’elle énonce elle-même dans le dia­logue de Romance X : « quand on voit que le mys­tère n’est qu’un amas de tripes : la femme est morte ! » Le sexe féminin sans la femme au bout de sa quête : voilà une image et un lieu qui s’ap­prochent du trou, dont l’esthé­tique abrupt ennuie plutôt que gêne.

L’abus de lan­gage qui dans la nar­ra­tion de ses his­toires d’amour pré­fig­u­rait l’épuise­ment du cou­ple (ravi­vant la mémoire de La Maman et la putain de Jean Eustache), a trou­vé un point de non-retour dans la voix off d’Anatomie de l’en­fer. Relais mal­heureux de l’om­niprésence des mots et des con­fi­dences des amants (qui pou­vaient con­tredire les actes), cette log­or­rhée tend au délire ver­bal pour jus­ti­fi­er des fan­tasmes hissés à la hau­teur de tout un scé­nario. Enfin, l’ex­plo­sion de la métaphore, déjà présente dans le décès de Frédérique (Par­fait amour !) ou le viol d’Anaïs (À ma sœur), ne peut plus sur­pren­dre dans ses deux films puisqu’elle les enferme dès leurs aurores : la couleur unique omniprésente de l’ap­parte­ment blanc asep­tisé, des tenues de l’héroïne et de la cham­bre d’ac­couche­ment de l’hôpi­tal et le « sui­cide » du père pour sur-sig­ni­fi­er la pureté dans Romance X. Cette sys­té­ma­ti­sa­tion de la couleur (le blanc de la pureté) et du champ séman­tique (pureté, pur, puri­fi­er, méta­physique…) rejoignent la bêtise essen­tial­iste patente des énon­cés d’Anatomie de l’en­fer (exem­ple : « elle donne la vie ; il donne la mort et donc la vie éter­nelle »). Pour con­clure cette cri­tique acerbe des deux films, nous pou­vons dire que du côté de la cinéaste, comme de ses images (les inserts de gros plans de vul­ve d’Anatomie de l’en­fer), l’aube d’un change­ment d’in­spi­ra­tion qui s’an­nonce est du meilleur augure.

Parfait retour !

« Je ne crois pas réelle­ment à l’être aimé. Il y a un sen­ti­ment, une exal­ta­tion amoureuse, de la fic­tion. Mais si on ne fait plus cet effort de fic­tion qui rend les neu­rones plus act­ifs, qui vous illu­mine et vous rend désir­able et illu­miné, c’est fini. Le sen­ti­ment amoureux n’est qu’un sen­ti­ment de fic­tion et la fic­tion demande tout de même un effort. »
(Breillat/Vassé, 2006, p44)

À rebours d’une pro­jec­tion idéal­iste des rap­ports homme/femme, y com­pris fémin­iste, Cather­ine Breil­lat con­stru­it une image où la vio­lence psy­chique issue du désir, mais jamais étrangère au con­sen­te­ment, rem­place la tra­di­tion­nelle vio­lence physique du ciné­ma éro­tique (mas­culin) dom­i­nant. La cinéaste trans­forme la fig­ure de la pas­siv­ité sex­uelle fémi­nine en rite ini­ti­a­tique d’abord volon­taire­ment con­sen­ti, puis avec l’âge des femmes et de son ciné­ma, en une con­struc­tion fan­tas­ma­tique assumée. Guidée par la fas­ci­na­tion pour une « mécanique » que le ciné­ma de fic­tion ne pen­sait pas pou­voir con­vo­quer quand bon lui sem­ble, elle tord le coup aus­si bien à l’idée que les sen­ti­ments facili­tent la « mécanique » de l’amour qu’aux visions approx­i­ma­tives de la sex­u­al­ité et du désir féminin véhiculées par le ciné­ma. La ressor­tie inté­grale de ses longs métrages en copie film sur les écrans du Cham­po per­met à l’artiste con­sacrée par son esthé­tique et le fleu­ron des scan­dales suc­ces­sifs, de présen­ter au pub­lic les films aujour­d’hui invis­i­bles du début de sa car­rière : Une vraie jeune fille (1975), Tapage noc­turne (1979), 36 fil­lette (1987), Sale comme un ange (1991) et Par­fait amour ! (1996).

Réagir

Ressources

Bibliographie :
- CLOUZOT Claire, Catherine Breillat. Indécence et pureté, Éditions des Cahiers du cinéma, collection « Auteur », 2004 (livre au luxueux papier glacé qui épuise maladroitement l'argument biographique jusqu'à plus soif sans aucune mise à distance des films)
- LE PALLEC MARAND Claudine, Un certain cinéma pornographe contemporain. Trois films d'auteur à l'épreuve de la pornographie : « À ma sœur », « Intimité » et « Ken Park », mémoire de DEA d'études cinématographique, Université de Paris 8, 2005 (étude comparative en forme d'interrogation esthétique et éthique des trois films)
- PREDAL René, De la place du sexe dans les rapports amoureux, ou pouvoir et désir féminin chez Catherine Breillat, in Contrebande (Revue d'esthétique de l'Université Paris I), N°6, décembre 2001, Les Dominations sexuelles, pp27-38 (magistrale interrogation sur la déception critique du cinéma de Catherine Breillat)
- VASSÉ David, Catherine Breillat. Un cinéma du rite et de la transgression (avec une préface de Catherine Breillat), Éditions Arte/Complexes, 2004 (« la bible » érudite et passionnante pour toutes les études cinématographiques sur la cinéaste, à partir de la thèse de doctorat de l'auteur qui dessine la valeur et le caractère initiatique et « sacré » du cinéma de Catherine Breillat)
- VASSÉ Claire, Corps amoureux, Éditions Denoël, octobre 2006 (beau texte déconcertant né de la rencontre entre l'ancienne journaliste de Positif attentive au cinéma français et la cinéaste qui dévoile les formes cinématographiques qu'ont pu prendre ses obsessions et son inspiration autobiographique)