Atten­tion, ter­rain miné. Dif­fi­cile de trou­ver sujet plus dan­gereux poli­tique­ment que le con­flit israé­lo-pales­tinien. Com­ment en par­ler au ciné­ma sans être taxé par les uns ou les autres soit de dan­gereux anti­sémitisme, soit de sion­isme pri­maire ? Com­ment évo­quer la créa­tion d’Is­raël sans qu’un batail­lon d’his­to­riens élève la voix con­tre tel ou tel événe­ment mal ou pas rap­porté ? Est-il pos­si­ble (et même – mais il s’ag­it d’une tout autre ques­tion – intéres­sant) de réalis­er un film sur Juifs et Pales­tiniens sans qu’il n’y ait absol­u­ment aucun par­ti pris ? Élie Chouraqui, qui adapte ici un best-sell­er (encore !) de Dominique Lapierre et Lar­ry Collins (Paris brûle-t-il ?, Il était cinq heures de l’après-midi à Bhopal) n’a pas hésité à relever le défi. S’il réus­sit à éviter d’un bout à l’autre le trop plein de manichéisme, le cinéaste retire à Ô Jérusalem toute saveur polémique, et sans doute égale­ment, tout intérêt.

D’un point de vue stricte­ment ciné­matographique, Ô Jérusalem est une cat­a­stro­phe. Les cinq pre­mières min­utes (générique com­pris) sont pro­pre­ment effrayantes. À coup d’im­ages d’archives archi-revues (les embras­sades fran­co-améri­caines, le dra­peau russe à Berlin, la décou­verte des camps d’ex­ter­mi­na­tion), Élie Chouraqui fait son petit rap­pel his­torique de la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, au cas où il y aurait quelqu’un par­mi le pub­lic qui, vrai­ment, n’en aurait jamais enten­du par­ler. Le prob­lème de ces images, bien enten­du, réside dans leur qual­ité. Ce qui peut tout à fait paraître accept­able dans un doc­u­men­taire his­torique, puisqu’il est dif­fi­cile d’y échap­per, appa­raît sur­fait dans un film de fic­tion, quand le grand écran rend insup­port­able le vilain grain de l’im­age. Vis­ages flous, scènes dif­fi­cile­ment recon­naiss­ables : l’ap­pari­tion des per­son­nages est vécue comme un véri­ta­ble soulage­ment, même si la fic­tion sera à nou­veau inutile­ment entre­coupée à plusieurs repris­es par ces images d’archives. Archives à ver­tu péd­a­gogique, évidem­ment, comme l’est la présence un peu inutile de David Ben Gou­ri­on et de Gol­da Meir, dont les inter­prètes sont de véri­ta­bles sosies. Et ce n’est pas tout : fidèle à cette per­spec­tive vague­ment « fic­tion-docu », Élie Chouraqui lui fait cadeau d’une mise en scène-reportage de guerre, du genre « je vais vous mon­tr­er les gars, la guerre, ça bouge dans tous les sens ». Du coup, la caméra trem­ble, les cadres sont posés n’im­porte où et suiv­re l’ac­tion relève encore une fois du défi. Résul­tat : le quo­ta cris-sang-larmes est respec­té, mais quand les lumières se ral­lu­ment dans la salle, on n’a tou­jours pas com­pris pourquoi.

Scé­nar­is­tique­ment par­lant, Ô Jérusalem ne se démar­que pas beau­coup des pro­duc­tions améri­caines, type Stal­in­grad de Jean-Jacques Annaud (tiens, encore un Français…). Il y a bien sûr l’his­toire exem­plaire de l’ami­tié entre un Améri­cain d’o­rig­ine juive et un Pales­tinien émi­gré pour raisons sco­laires aux États-Unis (Saïd Tagh­maoui, plutôt bien), et qui vont se trou­ver face à face dans cette guerre dont ils ne voulaient ni l’un ni l’autre (on a bien du mal d’ailleurs à com­pren­dre les raisons vite expédiées de l’en­gage­ment de cet Améri­cain à la tête de l’ar­mée israéli­enne, alors qu’il passe son temps à proclamer son athéisme et sa haine de la guerre). Il y a aus­si la tra­di­tion­nelle his­toire d’amour entre l’an­cien G.I (le héros juif) et l’an­ci­enne déportée au lourd passé (et au regard de chien bat­tu), qui finit, bien sûr, trag­ique­ment, dans une scène de mariage com­plète­ment ridicule au milieu des com­bats. Et puis, il y a les grandes phras­es, du genre « la guerre, c’est… tuer », les longs regards pleins de sens sur la belle Jérusalem (la vraie, pas celle de King­dom of Heav­en…) et les scènes lyriques, comme lorsque Patrick Bru­el (seule véri­ta­ble erreur de cast­ing), à qui un Arabe vient de deman­der : « où sont vos for­ti­fi­ca­tions ? », mon­tre d’un vigoureux coup de poing sa poitrine blessée…

Et pour­tant… Il y a dans Ô Jérusalem une qual­ité impor­tante qui mérite qu’on ne fasse pas à Élie Chouraqui un procès per­du d’a­vance. Il s’ag­it bien sûr d’un film sur la créa­tion d’Is­raël et non pas sur la destruc­tion de la Pales­tine (qui, soit dit en pas­sant, n’in­téresse pas beau­coup de cinéastes…) : c’est donc à la des­tinée dra­ma­tique des pre­miers Juifs arrivés dans leur nou­veau pays d’adop­tion que le cinéaste s’in­téresse en pre­mier lieu. Mais on ne pour­rait pour autant accuser Élie Chouraqui de vers­er dans le manichéisme : le réal­isa­teur s’est à l’év­i­dence pro­tégé con­tre tout par­ti-pris, quitte à en faire un film poli­tique sans con­tenu poli­tique, si ce n’est l’inévitable mes­sage de paix. Le droit au sol pales­tinien n’est pas moins recon­nu aux Arabes qu’aux Juifs. Le seul per­son­nage car­i­cat­ur­al du film (sorte de méchant ter­ror­iste aux yeux fous) est d’ailleurs le leader du par­ti extrémiste juif Irgoun, respon­s­able de l’at­taque du vil­lage de Deir Yassin, où deux cents per­son­nes, femmes et enfants com­pris, furent assas­s­inées sans rai­son. Il faut recon­naître au cinéaste le courage d’avoir su évo­quer ce mas­sacre injuste­ment oublié, mais aus­si la justesse de cer­taines scènes, comme cette séquence finale de frater­ni­sa­tion (si dra­ma­tique­ment absurde) entre Juifs et Arabes au moment du cessez-le-feu. On pour­rait bien sûr aus­si lui reprocher de n’avoir fait qu’­ef­fleur­er cer­tains prob­lèmes géopoli­tiques (et notam­ment la respon­s­abil­ité occi­den­tale dans le con­flit), mais, après tout, Ô Jérusalem n’est qu’une super­pro­duc­tion inter­na­tionale, un spec­ta­cle sur grand écran. Celui d’une guerre sans fin, comme tant d’autres après elle…