On y a cru. Puis, on l’a vu. Et là, on n’y croit plus. Le sujet était pour­tant épatant : adapter au ciné­ma l’œu­vre best-sell­er de Patrick Süskind rel­e­vait de la gageure. Car d’emblée, une ques­tion s’im­pose : com­ment inter­préter par un lan­gage essen­tielle­ment visuel une œuvre qui célèbre l’u­nivers olfac­t­if ? Kubrick, Scors­ese, For­man, Tim Bur­ton ou Rid­ley Scott : la propo­si­tion était belle, ils ont bien fail­li s’y coller. Et c’est Tom Tywk­er, réal­isa­teur de Heav­en et de Cours, Lola, cours, qui l’a fait. Mal­heureuse­ment pour lui (et pour nous) il s’est cassé le nez.

Sur­prise : l’ac­teur qui incar­ne l’un des plus fasci­nant ser­i­al kil­lo-par­fumeur de la lit­téra­ture, Jean-Bap­tiste Grenouille (Ben Whishaw), est beau. Et pour­tant, celles et ceux qui ont lu le livre de Patrick Süskind savent bien que tout le malé­fice de l’écrivain réside dans cette absence d’i­den­ti­fi­ca­tion du héros : ce génie doué d’un odor­at excep­tion­nel, ce par­fumeur de vieilles rom­bières et meur­tri­er de jeunes filles en fleurs n’a d’hu­main que l’ap­parence loin­taine. Chez Süskind, Jean-Bap­tiste Grenouille, bour­sou­flé de cica­tri­ces, moitié-homme, moitié-insecte, révulse, tout comme il attire la chair dans son sil­lage. Chez Tom Tywk­er, Ben Whishaw a de beaux yeux verts et les nar­ines qui frémis­sent. Quant à l’âme d’un assas­sin…

De la nais­sance du héros entre deux éta­lages de pois­sons peu frais d’un marché parisien du XVI­I­Ième siè­cle à son ascen­sion ful­gu­rante chez un des par­fumeurs les plus en vogue de la cap­i­tale, le réal­isa­teur n’a con­servé que la plate linéar­ité d’une adap­ta­tion sans odeur (certes, le pari est bien trop dif­fi­cile, à quand le « filmodor­ant » ?) mais surtout, sans saveur et sans couleur, bref sans per­son­nal­ité. La finesse de l’écri­t­ure de Süskind est vul­gaire­ment bal­ayée à coups de zooms et de panoramiques. Allez, relevons trois grands moments d’é­mo­tions qui traduisent toute l’in­ven­tiv­ité de la mise en scène : le célèbre par­fumeur et maître de Grenouille, Bal­di­ni, est trans­porté par les exha­laisons de la créa­tion liq­uide de son jeune appren­ti Jean-Bap­tiste. Et hop ! Un petit coup de panoramique qui trans­porte le par­fumeur dans de mer­veilleux jardins ital­iens et où l’on voit appa­raître comme par magie une belle Ital­i­enne (for­cé­ment brune et plan­tureuse) qui lui susurre au creux de l’or­eille un « je t’aime » dont l’ab­sur­dité ne peut égaler le pathétisme. Même dans la pub Tahi­ti douche fraîcheur exo­tique, on y croit davan­tage. Deux­ième trou­vaille forte en émo­tions : un gros plan sur la goutte de l’élixir fab­uleux et le liq­uide s’a­bat comme un éclat de verre sur le sol. On y va fort pour expli­quer au spec­ta­teur que notre héros cherche à recueil­lir l’« odeur » du verre. Enfin, sum­mum d’ingéniosité : il ne man­quait plus qu’un fon­du enchaîné entre un fla­con de par­fum vide et le vis­age d’une jeune fille rousse, poten­tielle vic­time du tueur, pour combler le tout. Un con­seil mal­gré tout : lisez le livre sans courir voir le film.