Si l’on excepte Le Bon Plaisir de Fran­cis Girod en 1983 et le beau por­trait sur les derniers jours de Mit­ter­rand par Robert Guédigu­ian (Le Promeneur du Champ-de-Mars, il y a deux ans), les arcanes du pou­voir sem­blent faire peur au ciné­ma hexag­o­nal, comme si fic­tion et poli­tique ne fai­saient pas bon ménage. Une pru­dence toute cul­turelle : là où les jour­naux améri­cains font leurs choux gras des divers scan­dales liés à la prési­dence (de la liai­son Kennedy-Mon­roe aux ébats de Clin­ton et Lewin­sky dans le bureau ovale), la presse française préfère pass­er sous silence pen­dant deux décen­nies l’ex­is­tence de Mazarine Pin­geot. Pré­cau­tion, sérieux, respect, crainte : en France, on ne rigole pas avec le prési­dent. Alors faire un film sur les secrets de l’Élysée, pensez donc !

Le sec­ond film du jeune réal­isa­teur Lionel Delplanque (après le calami­teux Promenons-nous dans les bois en 2000) a au moins le mérite de pren­dre le tau­reau par les cornes et s’at­ta­quer frontale­ment à ce sujet tabou en nos con­trées. La pro­mo­tion bâtie autour de Prési­dent (de fauss­es affich­es de cam­pagne élec­torale, un teas­er sur Inter­net met­tant en scène un dis­cours pronon­cé par Albert Dupon­tel, le prési­dent du film) est on ne peut plus claire : la crédi­bil­ité du pro­jet repose en par­tie sur la récupéra­tion des codes de la com­mu­ni­ca­tion poli­tique, et la ressem­blance trou­blante entre les tech­niques de vente d’un film et les plans média des hommes de pou­voir amuse et intrigue à la fois. L’im­age, la com­mu­ni­ca­tion, les sondages : une obses­sion bien réelle habile­ment exploitée dans le film, notam­ment à tra­vers le per­son­nage du con­seiller en com­mu­ni­ca­tion (Jack­ie Berroy­er) aus­si hila­rant qu’­ef­frayant.

Prési­dent repose sur un pos­tu­lat assez con­ven­tion­nel : ce mys­térieux chef de l’É­tat, Delplanque nous invite à le décou­vrir à tra­vers les yeux d’un jeune homme tout aus­si intri­g­ant, Math­ieu (Jérémie Renier), petit ami de la fille du prési­dent, Nahé­ma (Mélanie Doutey). Issu d’un milieu d’ex­trême gauche et vis­i­ble­ment curieux d’en savoir plus sur le passé de son nou­veau beau-père, notam­ment sur ses pre­miers pas en poli­tique en Afrique aux côtés de son men­tor, Saint-Guil­laume (Claude Rich), Math­ieu va s’im­mis­cer dans l’in­tim­ité du prési­dent et met­tre son nez dans des secrets bien gardés… Manip­u­la­tions, intrigues, chan­tages : Lionel Delplanque est vis­i­ble­ment fasciné par l’aspect le plus romanesque du pou­voir. Ici, les réu­nions min­istérielles sont à peine évo­quées et les grands pro­jets poli­tiques du gou­verne­ment se réduisent à l’ob­ses­sion du prési­dent pour apporter son aide aux pays africains. On ne saura jamais à quel par­ti appar­tient le prési­dent, ni même son nom, et cette ambiguïté hand­i­cape sérieuse­ment le film : à force de met­tre dans un seul per­son­nage un peu de chaque grande fig­ure poli­tique de la Ve République, Delplanque peine à ren­dre son prési­dent crédi­ble. Il est peu aidé, il est vrai, par un Dupon­tel en pleine erreur de cast­ing. On ne peut pas reprocher au comé­di­en de ne pas avoir tra­vail­lé : ses dis­cours sont calqués sur les tics politi­ciens, sa froideur cal­cu­la­trice et ses sourires car­nassiers évo­quent des fig­ures bien con­nues. Mais Dupon­tel reste Dupon­tel : trop jeune, trop rock­’n’roll… et l’im­pres­sion que Bernie va sor­tir du cos­tume de ce chef d’É­tat en Ray-Ban sub­siste jusqu’au bout.

Dom­mage, d’au­tant plus que Lionel Delplanque est taraudé par le désir de met­tre en scène les mul­ti­ples facettes d’un homme extrême­ment com­plexe, tour à tour igno­ble arriv­iste, père aimant et pro­tecteur, idéal­iste soucieux de défendre de nobles caus­es, séduc­teur indécrot­table, par­fait com­mu­ni­quant, mon­stre d’op­por­tunisme prêt aux pires sac­ri­fices… Sa rela­tion avec Saint-Guil­laume, l’homme qui l’a décou­vert et porté jusqu’au trône (Delplanque filme son prési­dent et ses con­seillers tel un roi et sa cour), est de loin la piste la plus intéres­sante d’un scé­nario qui en explore beau­coup sans jamais aller jusqu’au bout. Saint-Guil­laume est plus âgé, Saint-Guil­laume est homo­sex­uel : père spir­ituel ou ex-amant, Delplanque laisse plan­er le doute sur la véri­ta­ble iden­tité de ce con­seiller tapi dans l’om­bre et qu’il fau­dra sup­primer pour exis­ter enfin et garder la tête haute. Le cinéaste se délecte de cette sit­u­a­tion shake­speari­enne, aidé par le jeu oppor­tuné­ment tragé­di­en d’un Claude Rich en grande forme.

On ne peut pas en dire autant du per­son­nage de la fille du prési­dent, ver­sion tar­tig­nolle de notre Mazarine nationale (qui doit moyen­nement appréci­er) ou de celui, car­ré­ment inex­is­tant, de l’épouse trompée juste bonne à faire tapis­serie en cou­ver­ture des mag­a­zines. D’au­tant plus qu’une grande par­tie du film tente d’hu­man­is­er le prési­dent au con­tact de sa douce progéni­ture : quit­tant dans ces moments-là le ter­rain (déjà pas très bien défi­ni) de la satire, le film glisse vers la chronique sen­ti­men­tale ou, avec le per­son­nage de Jérémie Renier, le thriller. Les ficelles sont hélas bien trop gross­es pour sus­citer un quel­conque intérêt et le retourne­ment de sit­u­a­tion final sem­ble un peu trop for­cé. Lorsque arrive le générique de fin, Prési­dent laisse un désagréable goût d’i­nachevé : si l’am­bi­tion de Lionel Delplanque était de percer à jour les zones d’om­bre du chef de l’É­tat, le résul­tat est tout autre. Son prési­dent reste une sil­hou­ette aux con­tours mal défi­nis, finale­ment si peu con­cret que toute ten­ta­tive un peu sub­ver­sive de faire allu­sion à des per­son­nes exis­tantes, ou ayant réelle­ment existé, tombe com­plète­ment à plat. Un coup pour rien…