La jour­nal­iste et réal­isatrice libanaise Joce­lyne Saab nous promène dans les rues escarpées du Caire et nous plonge dans les doutes et égare­ments de l’in­ter­prète prin­ci­pale de son long métrage Dunia, Hanan Turk, qui incar­ne avec grâce une jeune étu­di­ante en poésie soufie et danse ori­en­tale. Dunia, c’est le prénom de l’héroïne mais c’est égale­ment un nom qui sig­ni­fie en arabe « le monde, l’u­nivers ». Entre les pul­sa­tions des per­cus­sions, les mélopées pop ori­en­tales et la transe soufie, Dunia est une expéri­ence sen­sorielle dont l’o­rig­i­nal­ité naît de son hybri­da­tion mais dont la mise en scène par­fois trop léchée sup­plante l’é­mo­tion.

Dunia est jeune et belle mais un peu tour­men­tée. Éprise de danse, cette amoureuse de lit­téra­ture arabe et de poésie soufie a le corps qui vibre et l’âme inquiète. Lors d’un con­cours de danse, elle fait la con­nais­sance du pro­fesseur Beshir, homme de let­tres et intel­lectuel influ­ent. Elle boit les paroles du penseur et se laisse séduire par l’homme. La quête de l’har­monie du corps et de l’e­sprit reste un défi pour cette jeune héroïne excisée dont la chair fut mutilée, avant d’être désirée.

On en con­vient, l’his­toire est un peu banale. Car la trame du film suit le sché­ma clas­sique du réc­it d’ini­ti­a­tion. Une femme fait la décou­verte de son pro­pre corps et de son iden­tité à tra­vers la danse et le désir qu’elle éprou­ve pour un homme qui se révèle être son men­tor. Du déjà-vu ? On pense au film de Raja Amari, Satin rouge sor­ti en 2001, dont l’his­toire est aus­si le réc­it d’une quête de soi à tra­vers la danse mais dont l’am­biance ardente, col­orée et pail­letée est bien loin de l’u­nivers lit­téraire et trou­blé de la jeune Dunia.

Si le scé­nario n’est guère sur­prenant, la dis­tance qu’in­stau­re la cinéaste entre son œuvre et la tra­di­tion du film musi­cal égyp­tien est nova­trice. Car en Égypte, la musique et la danse furent intrin­sèque­ment liées à l’in­dus­trie ciné­matographique. « À peine accède-t-il au par­lant que le ciné­ma égyp­tien devient chan­tant et dansant. »[1] Chez Joce­lyne Saab, on est loin de l’Hol­ly­wood sur Nil des années 1940 et 50, des pro­duc­tions déli­cieuses et floris­santes des stu­dios Misr et des films de Hen­ry Barakat ou de Niazi Moustafa qui met­taient en scène le cou­ple for­mé par le chanteur Farid el-Atra­che et la danseuse Samia Gamal, véri­ta­bles Fred Astaire et Gin­ger Rogers de l’Ori­ent. Joce­lyne Saab con­cen­tre son film sur le per­son­nage cen­tral et enrobe son sujet d’orne­ments lit­téraires ; la mise en scène du corps de la jeune Hanan Turk se détourne des arabesques ondu­la­toires et sub­limes de Samia Gamal. Et à l’en­con­tre du spec­ta­cle cod­i­fié des films musi­caux des années cinquante dans lesquels les séquences chan­tées et dan­sées étaient isolables, la réal­isatrice offre une vision plus intéri­or­isée, peut-être plus intel­lec­tu­al­isée de la danse grâce au tal­ent du choré­graphe Walid Aouni qui a tra­vail­lé avec Mau­rice Béjart avant de pren­dre la direc­tion de la troupe de danse mod­erne de l’Opéra du Caire. En quelques plans et quelques pas de danse, on assiste à la créa­tion d’une petite cos­mogo­nie: le style ori­en­tal pour­tant très ter­rien acquiert quelque chose de mys­tique et d’as­tral.

À tra­vers la sex­u­al­ité, l’ex­pres­sion choré­graphique du corps, la muti­la­tion géni­tale fémi­nine, le film de Joce­lyne Saab inter­roge la place de la femme dans une société mar­quée par les tabous, l’in­ter­dit et par des pra­tiques avilis­santes. Mais la dénon­ci­a­tion de la cinéaste n’est pas pour autant pam­phlé­taire: au dis­cours poli­tique, elle fait le choix d’un traite­ment plus lit­téraire. Plus qu’un réquisi­toire, Dunia est une expéri­ence, par­fois un peu trop figée par une mise en scène glacée, mais dont le sujet demeure brûlant.

Notes

Notes
↑1 Yves Tho­raval, Les Ciné­mas du Moyen-Ori­ent (Iran, Égypte, Turquie), Séguier, 2000.