Juste après le rôle de mère sac­ri­fi­cielle du Roman de Mil­dred Pierce, Michael Cur­tiz offre à Joan Craw­ford un per­son­nage de danseuse bur­lesque : un pari pas si osé que cela lorsque l’on décou­vre la légendaire élé­gance de l’ac­trice. Mais le réal­isa­teur de nom­bre de chefs-d’œu­vres ne tar­it pas d’in­spi­ra­tion lorsqu’il s’ag­it de décor­ti­quer un micro­cosme améri­cain : plongé dans les tour­ments d’un monde figé représen­té par ce boule­vard, Flamin­go Road, tant espéré des class­es moyennes, son film est une ascen­sion con­stante vers la lumière, et vers Joan Craw­ford, mag­nifique instru­ment du des­tin et de l’amour.

La caméra de Michael Cur­tiz nous plonge dès le pre­mier panora­ma dans une fête foraine, ce qui n’est pas, a pri­ori, le ter­rain par­fait de ses mélo­drames. Ce mélange de sons et de mou­ve­ments épars nous mène au vis­age de Joan Craw­ford : ce sera très claire­ment elle la star, l’ob­jet et le sujet de la linéar­ité dra­ma­tique. Elle appa­raît donc, en cos­tume de danseuse bur­lesque, et son expres­sion de femme blasée et respectable ne per­met aucun doute quant à la supéri­or­ité de son per­son­nage sur le décor. Rapi­de­ment, son employeur est d’ailleurs men­acé de pour­suites par un créanci­er et quitte Boldon City. Elle reste sur place, pour cess­er de fuir en per­ma­nence et se faire une place, enfin.

Mais Boldon City ressem­ble beau­coup plus à un panier de crabes poli­tiques qu’à une plage du Paci­fique : tout au long de Boule­vard des pas­sions, Michael Cur­tiz retrou­ve une force nar­ra­tive qui lui est si chère : celle du ren­verse­ment. Arrivée à pos­er ses valis­es, elle ren­con­tre Field­ing Carlisle, adjoint du shérif Titus Sem­ple (sorte de par­rain bedonnant, suant, fumant le cig­a­re, qui rap­pelle l’at­mo­sphère moite de Casablan­ca) qui tombe sous le charme de la femme mi-fatale, mi-frag­ile. Ce serait sans compter les pro­jets que Titus avait envis­agé pour son poulain : le mari­er avec une fille de bonne famille et en faire un séna­teur. Il va donc tout faire pour éloign­er Lane, et y par­venir. Le deux­ième ren­verse­ment inter­vient en l’ap­pari­tion de Dan Reynolds, un chef de chantier qui tente de lut­ter con­tre la cor­rup­tion du milieu poli­tique de sa ville. Et l’amour qui l’u­ni­ra à Lane se con­stru­ira, là encore, au fil des boule­verse­ments, avec les étapes qua­si oblig­a­toires du film noir : le meurtre, la scène de procès et le dénoue­ment qui, non seule­ment fait explos­er la vérité factuelle, mais encore met en lumière la véri­ta­ble per­son­nal­ité des pro­tag­o­nistes et leur com­préhen­sion mutuelle.

Le titre anglais de Boule­vard des pas­sions est, en out­re, beau­coup plus explicite : Flamin­go Road est l’artère de l’ar­gent de Boldon City, l’av­enue où tous les porte­feuilles con­séquents sont instal­lés. Un endroit que l’on con­voite, mais aus­si un endroit qui pos­sède de nom­breux secrets. Michael Cur­tiz, au milieu de ces his­toires sen­ti­men­tales et de ces détours psy­chologiques, prend la peine de mon­tr­er une cer­taine société améri­caine. Celle qui exclut les ouvri­ers, celle qui s’af­faire sans principe. Et le micro­cosme des hap­py few de Flamin­go Road n’est pas vrai­ment reluisant : politi­ciens véreux qui jouent et boivent jusqu’à plus soif, chan­tages en tous gen­res… Au-delà de l’aspect par­faite­ment recon­stru­it des scènes d’in­térieur où l’on sent que Cur­tiz s’est beau­coup préoc­cupé du décor, des ten­tures, de la présen­ta­tion des tables, de la per­pen­dic­u­lar­ité de chaque lit à la fenêtre (ce qui a pour prin­ci­pal con­séquence qu’au­cun lit ne sera jamais éclairé par le jour), c’est un por­trait peu reluisant de l’Amérique pro­fonde qu’il nous livre.

Film tourné en 1949, Boule­vard des pas­sions est presque une œuvre anti-nation­al­iste, ou plus exacte­ment, un film de dénon­ci­a­tion : ce que déplore le réal­isa­teur n’est pas l’al­cool ou le jeu, c’est la course effrénée des « empereurs aux petits pieds » de Boldon City à la charge séna­to­ri­ale, c’est, une fois de plus, le ren­verse­ment de l’idée de ser­vice de la com­mu­nauté en ser­vice per­son­nel ou oli­garchique. Mais jamais il n’a le moin­dre respect pour cette clique : Joan Craw­ford et son mari sont tou­jours filmés dans la lumière. Dans la scène du meurtre, Lane a le vis­age d’un ange alors que le mort tombe dans l’ob­scu­rité la plus totale. En prison, elle sem­ble égale­ment être la seule source de lumière. De l’autre côté du miroir, nous avons évidem­ment les per­son­nages comme Titus Sem­ple dont le car­ac­tère repous­sant physique­ment et morale­ment n’est jamais nuancé.

Michael Cur­tiz nous donne à voir un film noir dans toute sa splen­deur, avec son his­toire d’amour mal­menée, son héroïne vail­lante et renais­sante dans les épreuves (inutile de pré­cis­er que Joan Craw­ford est une splen­deur et prou­ve qu’elle n’a pas seule­ment voca­tion à jouer les femmes retors­es et maîtress­es de tout), et son arrière-plan pas si neu­tre que cela. Un film com­plet. Du Cur­tiz, en somme.