« Je ne la voy­ais pas comme ça moi, la Révo­lu­tion », avoue avec regret le cama­rade de chantier de Jean Val­jean (Vin­cent Lin­don) dans la scène d’ouverture des Mis­érables, dernière adap­ta­tion d’une œuvre que l’on ne présente plus, tant la fresque his­torique a dépassé depuis longtemps sa source livresque. Après une lignée de comé­di­ens pop­u­laires (Jean Gabin, Lino Ven­tu­ra, Jean-Paul Bel­mon­do et même Gérard Depar­dieu dans une ver­sion télévi­suelle), pren­dre Lin­don, acteur engagé, sem­ble à pre­mière vue con­stituer un choix per­ti­nent, chaque trans­po­si­tion char­ri­ant une cer­taine idée du peu­ple et, par exten­sion, du film des­tiné au grand pub­lic. On pour­rait même dis­cern­er dans la tra­jec­toire de Val­jean, enfant d’un siè­cle tra­ver­sé par dif­férents régimes qui ont réprimé les luttes sociales (le Direc­toire, l’Empire napoléonien, la Restau­ra­tion et la monar­chie de Juil­let), vic­time de la traque insen­sée de l’inspecteur Javert (Tahar Rahim), la matrice du drame social auquel est habitué Lin­don. Dans cette per­spec­tive, l’acteur se démar­que par un jeu antithéâ­tral qui tire alors le réc­it vers une lec­ture anachronique du héros hugolien, notam­ment dans la scène où son per­son­nage ren­con­tre Javert et livre, en guise de présen­ta­tion, un dis­cours sur l’équité remet­tant en ques­tion le bien-fondé d’une jus­tice puni­tive.  La démarche de Cavayé tourne cepen­dant rapi­de­ment le dos à cet hori­zon pour s’inscrire dans le sil­lage d’une autre ten­dance actuelle – ce que l’on pour­rait appel­er le block­buster de pat­ri­moine, pro­duc­tion à mi-chemin entre l’esthétique de la série et le film en cos­tume ron­flant, dont les deux volets des Trois Mous­que­taires et Le Comte de Monte-Cristo con­stitueraient le désolant mètre étalon. D’où l’étrange sen­ti­ment de voir se déploy­er une super­pro­duc­tion con­stru­isant ses per­son­nages comme autant de réser­voirs à back­sto­ries, par ailleurs esquis­sées à coup d’ellipses assem­blées dans une trame déshis­tori­cisée. Dif­fi­cile de percevoir que l’itinéraire de Val­jean (ses dix-neuf ans de bagne, son ascen­sion à la tête d’une entre­prise et son élec­tion à la mairie de Mon­treuil-sur-Mer) est le pro­duit des dif­férents régimes poli­tiques qu’il a tra­ver­sés, tant le réc­it se développe sur une chronolo­gie aux con­tours indis­tincts. Com­ment com­pren­dre l’ascension et le déclin des Thé­nardier (Camille Cot­tin et Ben­jamin Lav­ern­he), auber­gistes accé­dant à la petite bour­geoisie grâce à leur car­ac­tère de vau­tour (Mon­sieur pille des sol­dats morts après la bataille de Water­loo, tan­dis que Madame extorque Fan­tine, jouée par Noémie Mer­lant, et réduit sa fille à l’esclavage), sans la moin­dre pré­ci­sion con­cer­nant les muta­tions sociales qu’a con­nues la pre­mière moitié du XIXe siè­cle ? Pour combler les béances his­toriques, Cavayé se rabat sur de grandes oppo­si­tions abstraites : le bien et le mal, les rich­es et les pau­vres, les ténèbres et la lumière – ce qui nous vaut peut-être un des plans les plus ridicules de cette énième adap­ta­tion (Causette soudaine­ment aveuglée par la lumière quand Val­jean arrive pour la sauver).

En somme, Fred Cavayé a‑t-il dépoli­tisé Les Mis­érables ? L’hypothèse est à nuancer, sans que la chose soit au crédit du film ; bien que les déter­mi­na­tions sociales des pro­tag­o­nistes soient com­plète­ment déréal­isées, les modal­ités nar­ra­tives du réc­it les enroulent dans une idéolo­gie con­sis­tant à faire repos­er des prob­lèmes struc­turels sur la respon­s­abil­ité indi­vidu­elle. On en trou­ve l’exemple le plus par­lant dans son traite­ment des vio­lences poli­cières, avec la fig­ure de Javert. Cavayé apporte pour­tant au per­son­nage une épais­seur théorique­ment fer­tile : ancien gar­di­en de prison pro­mu à la tête de la police parisi­enne, il serait le fils d’une femme tzi­gane qui l’obligeait enfant à vol­er des pas­sants. Lorsque sa mère le laisse aux mains des forces de l’ordre, il devient alors un adulte obsédé par l’autorité et la rigueur, n’hésitant pas à employ­er des méth­odes bru­tales envers la pro­pre classe dont il est issu. La car­ac­téri­sa­tion du per­son­nage est hélas sim­pli­fiée par le tour psy­chol­o­gisant que prend l’intrigue. Ain­si, le spec­tre de sa géni­trice revient le hanter pen­dant les insur­rec­tions de 1832, après avoir con­tem­plé depuis une fenêtre le mas­sacre d’un groupe de man­i­fes­tants qu’il a lui-même organ­isé. Dans la vision du monde que nous pro­pose le film, la tuerie des bar­ri­cades et la mort du jeune Gavroche ne sont dès lors pas les con­séquences d’un sys­tème et d’une His­toire englobant l’ensemble des couch­es sociales, mais le résul­tat d’un trau­ma per­son­nel. Le film est ain­si comme ani­mé par un impen­sé bour­geois qui mine sa défense appar­ente des indi­gents, les pau­vres étant représen­tés comme des êtres bru­taux, inca­pables de porter leurs pro­pres reven­di­ca­tions, la seule fig­ure énonçant un dis­cours révo­lu­tion­naire étant Mar­ius (Vas­sili Schnei­der), un bour­geois. On attend encore une ver­sion des Mis­érables qui met­trait le feu aux poudres.