La pro­jec­tion reten­tis­sante à Venise de NAZA, le film de Yuval Abra­ham et Rachel Szor (jour­nal­istes d’investigation et coau­teurs avec deux réal­isa­teurs pales­tiniens, Ham­dan Bal­lal et Basel Adra, de No Oth­er Land), n’a pas sus­cité des réac­tions très amènes du gou­verne­ment israélien, le min­istre de la Cul­ture Miki Zohar n’hésitant pas à qual­i­fi­er les cinéastes de « traîtres en temps de guerre » et le chef des armées, Eyal Zamir, d’évoquer la « calom­nie du sang ». Ils risquent désor­mais la déchéance de nation­al­ité (c’est du moins ce qu’a déclaré le Pre­mier min­istre Benyamin Nétanya­hou), tan­dis que les sol­dats qui témoignent dans le film de manière anonyme sont men­acés de lour­des sanc­tions s’ils sont iden­ti­fiés. Que motive un tel cour­roux ? Dès la fin de l’année 2023, Yuval Abra­ham et Rachel Szor ont com­mencé à enquêter sur les méth­odes de l’armée israéli­enne dans son offen­sive sur Gaza en repré­sailles aux mas­sacres du 7 octo­bre per­pétrés par le Hamas. Cette inves­ti­ga­tion les a con­duits à inter­roger vingt-qua­tre sol­dats, tech­ni­ciens et officiers du ren­seigne­ment des Forces de défense israéli­ennes. Tous les entre­tiens ont été tournés de nuit sur le toit d’un immeu­ble de Tel Aviv, avec les témoins filmés à con­tre-jour, et leurs voix mod­i­fiées élec­tron­ique­ment de manière à pro­téger leur iden­tité. La matière du film est donc con­sti­tuée avant tout de leurs pro­pos, qui décrivent la mécanique avec laque­lle procède l’armée pour repér­er des mem­bres du Hamas (sur­veil­lance vidéo, recoupe­ment et écoute d’appels télé­phoniques, recours à l’intelligence arti­fi­cielle, etc.) et les cibler à dis­tance, qu’ils soient ou non en présence de poten­tielles vic­times col­latérales. Afin d’appuyer leurs expli­ca­tions, cer­tains esquis­sent des cro­quis, appor­tant une cer­taine matéri­al­ité à ce qui, autrement, resterait à la lim­ite de l’abstraction – et qui pour­tant ren­voie à une réal­ité absol­u­ment tan­gi­ble que l’armée israéli­enne se garde pré­cisé­ment de ne jamais for­muler.

Nommer le mal

Le film prend en charge, dès son titre, la façon dont la langue ordi­naire est rem­placée par un ver­biage où le sig­nifi­ant est rad­i­cale­ment détaché de son sig­nifié. Un lan­gage admin­is­tratif qui vise à euphémiser la mort et à déshu­man­is­er les indi­vidus : « NAZA » est un acronyme dérivé de l’expression en hébreu, «נזק אגבי » (« Nezek Agavi »), désig­nant les « dom­mages col­latéraux ». Il recou­vre indif­férem­ment vieil­lards, hommes, femmes, enfants et nour­ris­sons, sans dis­tinc­tion d’âge ou de sexe. Car la présence de civils ne con­stitue pas un obsta­cle à la déci­sion de bom­barder les cibles iden­ti­fiées (les chiffres peu­vent aller de deux per­son­nes à cinq cents indi­vidus sac­ri­fiés pour l’élimination d’une seule cible). Il s’agirait même du con­traire : d’après les témoignages des sol­dats, il sem­ble plus « sim­ple » d’éliminer les com­bat­tants du Hamas lorsqu’ils sont chez eux et qu’ils dor­ment aux côtés de leur famille (même éteints, les télé­phones porta­bles con­tin­u­ent d’émettre un sig­nal). À titre d’exemple, si un agent du ren­seigne­ment israélien inter­cepte l’appel d’une petite fille de douze ans dis­ant que son papa est ren­tré à la mai­son, la chose peut, con­tre toute attente, être à l’origine d’une frappe de mis­sile – cette méth­ode, qui per­met d’éliminer une cible avec toute sa famille, a même un nom, « Where’s dad­dy? ». Les cinéastes expliquent que l’expression de vic­times col­latérales relève dès lors d’une volon­té de mas­quer la dimen­sion géno­cidaire du con­flit[1]. Non seule­ment le recours à un vocab­u­laire volon­taire­ment allusif per­met de con­tourn­er l’une des règles cen­trales du droit inter­na­tion­al (la lim­i­ta­tion des vic­times civiles), mais elle allège aus­si le poids de la cul­pa­bil­ité des sol­dats.

Le film tourne obses­sion­nelle­ment autour de l’immeuble au cen­tre de Tel Aviv qui sert de pôle de com­man­de­ment à ces dif­férentes opéra­tions, mul­ti­pli­ant les plans sur cette tour dont l’intérieur nous reste opaque. C’est pour­tant là que sont traitées, scrutées et stock­ées des cen­taines de mil­liers d’heures d’images de sur­veil­lance. NAZA se con­stru­it à par­tir de ce para­doxe formel : des sol­dats dans la pénom­bre décrivent avec pré­ci­sion des images qui nous restent invis­i­bles. Au sein du bâti­ment, cha­cun rem­plit une tâche spé­ci­fique : pilot­er un drone d’observation, crois­er les infor­ma­tions ou déclencher la frappe, dans une dis­so­lu­tion presque totale de la respon­s­abil­ité. Le recoupe­ment des don­nées et le choix des cibles seraient d’ailleurs bien sou­vent pris en charge par des I.A. ; il ne resterait alors aux opéra­teurs humains qu’à valid­er les déci­sions de la machine en prenant à peine le soin de les con­trôler. Mais le film ne s’appesantit jamais (ce serait obscène) sur les états d’âme des sol­dats israéliens – même si l’un d’entre eux se sou­vient s’être inter­rogé sur la nature du mal lors d’un voy­age sco­laire en Pologne et se demande ce qui le dis­tingue aujourd’hui de ceux qui jusqu’ici incar­naient pour lui le parox­ysme de la déshu­man­i­sa­tion. Il vise bien plutôt à démon­tr­er la façon dont ces proces­sus opéra­tionnels con­duisent, de manière con­certée, à des mas­sacres de masse et des destruc­tions sys­té­ma­tiques faisant délibéré­ment un max­i­mum de vic­times civiles, de sorte à forcer les sur­vivants à évac­uer pour de bon la bande de Gaza.

La machine de vision

À la descrip­tion minu­tieuse de l’observation con­stante de Gaza, le film répond par des images panop­tiques de la ville de Tel Aviv vue depuis les toits. Ces images noc­turnes, en très haute déf­i­ni­tion, mon­trent des citoyens ordi­naires, vis­i­bles à tra­vers leurs fenêtres ou leurs baies vit­rées, filmés à leur insu, comme par un sys­tème de sur­veil­lance omni­scient. On les voit pré­par­er un repas, fumer une cig­a­rette ou encore regarder la pro­pa­gande gou­verne­men­tale à la télévi­sion, indif­férents à ce mas­sacre qui se déroule à une soix­an­taine de kilo­mètres de chez eux. Dif­fi­cile de ne pas penser à La Zone d’intérêt de Jonathan Glaz­er (d’ailleurs copro­duc­teur de NAZA) dans cette manière de don­ner à voir et à penser l’existence simul­tanée de deux réal­ités intel­lectuelle­ment incom­pat­i­bles : une hyper­nor­mal­ité et une cat­a­stro­phe inté­grale. Une idée qu’on retrou­vait aus­si dans Oui, à la dif­férence que chez Nadav Lapid, le main­tien de la vio­lence hors-champ était à la lim­ite de l’oblitération, le cinéaste préférant se focalis­er sur les angoiss­es de ses per­son­nages. Ici, c’est exacte­ment le con­traire : ces images du quo­ti­di­en, cou­plées à la descrip­tion froide et méthodique de la façon dont d’autres vies ordi­naires sont anéanties jour après jour, ouvrent un abîme cog­ni­tif. Les sol­dats israéliens, masqués dans l’ombre de con­tre-jours, décrivent com­ment ils obser­vaient, pro­tégés par la dis­tance, des per­son­nes sim­i­laires à celles que nous voyons à l’image et décidaient de leur sort[2]. Par son dis­posi­tif, le film parvient à nous met­tre dans cette posi­tion toute-puis­sante d’observateurs de ces vies ordi­naires, à la fois invis­i­bles et omni­scients. À moins d’être com­plète­ment endoc­trinés et de ne voir dans les Pales­tiniens que des « ani­maux humains » (l’expression est de Yoav Gal­lant, alors min­istre de la Défense), NAZA donne la sen­sa­tion d’observer la réal­ité de Gaza telle qu’elle était avant sa destruc­tion, à tra­vers celle de Tel Aviv, dans un jeu de reflets sans fin, cha­cune des deux villes devenant l’envers mon­strueux de l’autre.

Le film ne se con­tente toute­fois pas de ce seul par­al­lèle et se con­clut sur des images tournées par un Pales­tinien, au télé­phone portable, dans les décom­bres de la bande de Gaza. Un homme en larmes y cherche ses enfants dont on voit finale­ment dépass­er les pieds sous les gra­vats d’un immeu­ble en ruine. Cette actu­al­i­sa­tion fait bru­tale­ment sur­gir, par le mon­tage, la réal­ité de la vio­lence à laque­lle venaient faire écran les pro­pos sou­vent désaf­fec­tés des sol­dats israéliens. Il ne s’agit pas pour les cinéastes de nous révéler des images que nous n’aurions pas vues – elles tour­nent depuis trois ans  sur les écrans du monde –, mais de faire entr­er dans le champ ce que le film avait main­tenu jusqu’alors à sa lisière. Quelques images suff­isent, mais elles nous brû­lent la rétine.

Notes

Notes
↑1 Inten­tion géno­cidaire explicite­ment énon­cée par Aharon Ali­va, l’ancien chef du ren­seigne­ment israélien, dans des pro­pos qui ont fuité sur la chaîne israéli­enne Chan­nel 12 en août 2025 : « Le fait qu’il y ait déjà 50 000 morts à Gaza est néces­saire et req­uis pour les généra­tions futures. Pour chaque per­son­ne tuée le 7 octo­bre, 50 Pales­tiniens doivent mourir. Je ne par­le pas par vengeance, je par­le d’un mes­sage aux généra­tions futures – ils ont par­fois besoin d’une Nak­ba pour ressen­tir le prix. Peu importe s’il s’agit d’enfants. » La « Nak­ba » désigne la « cat­a­stro­phe » des Pales­tiniens, c’est-à-dire l’épuration eth­nique ayant con­duit à l’exil for­cé de plus de 700 000 per­son­nes et à l’abandon ou à la destruc­tion de 400 vil­lages arabes entre 1947 et 1949. Une grande par­tie d’entre eux s’est retrou­vée par­quée dans les camps de réfugiés de la bande de Gaza. La plan­i­fi­ca­tion de la Nak­ba par les dirigeants israéliens a été doc­u­men­tée, preuve à l’appui, par l’historien Ilan Pap­pé dans son ouvrage Le Net­toy­age eth­nique de la Pales­tine, pub­lié en 2006.
↑2 On se sou­vient alors du témoignage du sol­dat dont l’unité d’élite s’était ren­due respon­s­able d’un crime de guerre en Cisjor­danie dans Z32 d’Avi Mogra­bi, sor­ti en 2008. Pour pro­téger l’anonymat du jeune homme, le cinéaste avait placé un masque numérique sur son vis­age qui le fai­sait ressem­bler à s’y mépren­dre à quelqu’un que nous auri­ons pu con­naître. Il deve­nait à la fois per­son­ne, et n’importe qui.