Il y a quinze ans, Aaron Sorkin gag­nait l’Oscar du scé­nario pour The Social Net­work  de David Finch­er, qui con­tait la créa­tion de Face­book par Mark Zucker­berg. Présen­té comme une suite, The Social Reck­on­ing n’a en réal­ité pas grand-chose à voir avec ce précé­dent film. Ce n’est plus Mark Zucker­berg qui intéresse Aaron Sorkin, cette fois-ci aus­si der­rière la caméra, mais les con­séquences des déci­sions du dirigeant sur des mil­liards d’utilisateurs : le film retrace l’enquête du Wall Street Jour­nal à l’origine des « Face­book Files », en 2021, qui doc­u­men­taient com­ment les mécaniques de haine en ligne ont été sci­em­ment pro­mues par le réseau social. Tran­chant avec The Social Net­work par son change­ment de point de vue, The Social Reck­on­ing s’en démar­que égale­ment par son rap­port à l’actualité. Lorsqu’il est sor­ti en 2010, le film de David Finch­er don­nait le sen­ti­ment de capter, à tra­vers le por­trait de Zucker­berg, l’esprit et la vitesse d’une époque. Le film que pro­pose aujourd’hui Aaron Sorkin frappe au con­traire par son côté inactuel. Les événe­ments, qui ne datent que de quelques années, sem­blent pour­tant ter­ri­ble­ment anciens, tant les boule­verse­ments soci­aux et poli­tiques apportés par la Sil­i­con Val­ley ont depuis été nom­breux. Le film assume ce décalage jusque dans sa manière de plac­er ses scènes sur une frise chronologique dis­parais­sant quelque part au début des années 2020 : les faits relatés ne sont que des jalons par­mi d’autres d’une his­toire dont Sorkin ne pré­tend pas con­naître la con­clu­sion.

Embras­sant cette obso­les­cence, The Social Reck­on­ing remonte le temps au lieu de se pro­jeter comme le fai­sait The Social Net­work. Plus large­ment, le film paraît cette fois encore plus « sorkinien » : l’idéalisme démoc­rate dont il témoigne s’inscrit dans l’esprit de sa série The West Wing, mais aus­si des films de com­plot des années soix­ante-dix et de l’héritage de Capra, qui est explicite­ment cité. Le décalage tem­porel a en réal­ité tou­jours été la manière de procéder de Sorkin, habitué à illus­tr­er la manière dont des événe­ments antérieurs sont décor­tiqués dans des tri­bunaux, sur des plateaux de télévi­sion ou dans les couloirs des insti­tu­tions. Le va-et-vient entre le présent et le passé est le mou­ve­ment cen­tral de ses films : il y a tou­jours non pas une image man­quante, mais une his­toire man­quante, un fait, une anec­dote ou un chiffre, à débus­quer dans le passé pour expli­quer une sit­u­a­tion présente. Ces allers-retours, matéri­al­isés ici par la fameuse frise chronologique, se font entre les deux pans du réc­it : celui, en 2021, de Mark Zucker­berg pré­paré par une équipe de com­mu­ni­cants pour son audi­tion au Sénat et celui, courant de 2018 à 2021, de l’enquête menée par Jeff Horowitz avec la lanceuse d’alerte Frances Hau­gen.

Instal­lé dans un cer­tain con­fort du film d’investigation, The Social Reck­on­ing trou­ve cepen­dant son orig­i­nal­ité dans le duo que for­ment les per­son­nages de Jere­my Allen White et Mikey Madi­son. Le pre­mier est un homme de mots à l’ancienne, allergique à la tech­nolo­gie et auquel Sorkin sem­ble s’identifier, tan­dis que la sec­onde est une femme de chiffres, qui exerce chez Face­book la fonc­tion de data ana­lyst. L’antagonisme n’est pas nou­veau chez le scé­nar­iste, mais il mod­i­fie ici ses attrib­uts tra­di­tion­nels : à la fig­ure du geek incom­pris, qu’on trou­vait dans Mon­ey­ball ou Steve Jobs, suc­cède une jeune femme idéal­iste qui est aus­si douée avec les don­nées qu’elle est mal à l’aise dans ses inter­ac­tions sociales. Cette dual­ité est bien ren­due par un jeu de mots récur­rent : une con­fu­sion entre les adjec­tifs « con­scious » et « con­sci­en­tious », soit « con­scient » au sens physique con­tre « con­scien­cieux », à enten­dre au sens moral. Sorkin met en scène une héroïne d’une nou­velle généra­tion, con­sciente d’elle-même jusqu’à la gêne, souf­frant d’une mal­adie qui la con­traint à sur­chauf­fer son apparte­ment, à porter des mitaines et à s’exiler au soleil au moment du Covid. Ces per­son­nages inversent l’idée que la ratio­nal­ité serait du côté des chiffres, et l’é­mo­tion ou la sen­si­bil­ité du côté des mots. La dynamique entre la lanceuse d’alerte et le jour­nal­iste se reflète d’ailleurs dans un autre tan­dem : celui que forme Mark Zucker­berg avec l’un de ses anciens con­seillers devenu un édi­to­ri­al­iste cri­tique de Face­book. Le pre­mier est cam­pé par Jere­my Strong en robot mutique, obsédé par les prof­its de son groupe, quand le sec­ond, incar­né par un Bill Burr bavard, le met en garde dans de grandes envolées ver­bales. Là encore, les apparences sont trompeuses, car c’est le per­son­nage impas­si­ble qui, en pri­or­isant dans l’al­go­rithme les « Mean­ing­ful Social Inter­ac­tions » et en jouant avec les pour­cent­ages, déchaîne les pas­sions qui mènent à l’Assaut du Capi­tole en jan­vi­er 2021. Les émo­tions sont aus­si une affaire de cal­culs.

Ces deux duos représen­tent ce qui fonc­tionne et ce qui ne fonc­tionne pas dans le film de Sorkin. Ni l’audition de Mark Zucker­berg, ni le témoignage de Frances ne sont représen­tés à l’écran : ce hors-champ sym­bol­ise à la fois l’échec du pro­pos sur le rôle social de Face­book, dont la nociv­ité n’éclatera jamais aux yeux de tous, et la réus­site du por­trait plus mod­este du cou­ple à l’origine des « Face­book Files ». Comme sou­vent, Sorkin est meilleur pour dépein­dre les couliss­es que le devant de la scène. À la fin, Horowitz annonce sous les applaud­isse­ments le nom­bre de fichiers (vingt-et-un mille) rassem­blés pour son enquête. À cette pure per­for­mance quan­ti­ta­tive répond, dans le car­ton final, la prin­ci­pale con­séquence de ses arti­cles : « Face­book » a changé de nom pour « Meta ». En somme, la mon­tagne sta­tis­tique a accouché d’une souris lex­i­cale. Face à cette démonéti­sa­tion de leur lan­gage respec­tif, Jeff Horowitz et Frances Hau­gen n’ont plus que le non-ver­bal. C’est l’autre his­toire de leur rela­tion, sub­tile­ment esquis­sée tout au long du film. De la façon dont Frances s’habille, qu’elle présente comme une cou­ver­ture pour ne pas attir­er les soupçons, à leurs retrou­vailles dans des cham­bres d’hôtel ou leur séjour à deux au Cos­ta Rica, Sorkin met en scène une sorte de comédie roman­tique qui ne se présente jamais comme telle, un réc­it sen­ti­men­tal totale­ment en creux, où deux per­son­nages appren­nent à se décrypter l’un l’autre sans se touch­er ni même déclar­er leur flamme, et qui se ter­mine silen­cieuse­ment, de loin, par un geste de vic­toire, faisant écho à une image vue ensem­ble à la télévi­sion.  C’est la con­clu­sion, toute en déli­catesse, d’une suite en mode mineur.