De ses pre­miers pas au ciné­ma aux emblé­ma­tiques À la Mai­son-Blanche et The Social Net­work, focus sur l’écri­t­ure d’Aaron Sorkin et plus par­ti­c­ulière­ment sur l’un de ses sujets de prédilec­tion : la jus­tice.

En 1988, un acteur et dra­maturge new-yorkais de 27 ans vend les droits de sa pièce de théâtre à David Brown, un célèbre pro­duc­teur. Ce jeune prodi­ge s’appelle Aaron Sorkin, et à peine qua­tre ans plus tard sort son pre­mier film en tant que scé­nar­iste, Des Hommes d’honneur. C’est le pre­mier d’une série de trois films scé­nar­isés pour Cas­tle Rock Enter­tain­ment, avec Mal­ice (1993) et Le Prési­dent et miss Wade (1995). Le pre­mier scé­nario de Sorkin s’inscrit dans la veine du film de procès qui con­naî­tra une vogue dans la décen­nie, avec des titres comme La Firme (1993), L’Affaire Péli­can (1993) ou L’Idéaliste (1997). Mais la cour de jus­tice dans laque­lle se déroule Des Hommes d’honneur recou­vre davan­tage aux yeux de Sorkin : ce qui l’intéresse est con­tenu, con­trac­té, dans le principe même du genre. Au sens pro­pre, d’abord, avec des films ou des séries artic­ulés autour de pour­suites judi­ci­aires. Dans Mal­ice, ce sont les dom­mages et intérêts réclamés à un hôpi­tal par le per­son­nage de Nicole Kid­man, suite à une opéra­tion qui l’a ren­due stérile. Autre exem­ple : The Social Net­work, qui met en par­al­lèle trois con­fronta­tions en présence d’avocats – la pre­mière oppose Zucker­berg à l’administration d’Harvard, la deux­ième aux frères Win­klevoss, et la troisième à son ami Eduar­do Saverin. La sai­son deux de The News­room est struc­turée quant à elle autour des dépo­si­tions suc­ces­sives des jour­nal­istes con­cernés par l’affaire « Genoa » : la révéla­tion d’un scan­dale lié à l’utilisation de gaz sarin par l’armée améri­caine. Quand le sys­tème judi­ci­aire n’est pas lit­térale­ment représen­té, Sorkin en reprend les prin­ci­pales com­posantes : des per­son­nages dotés d’une élo­quence de pré­toire, un usage physique et théâ­tral­isé de la parole, une descrip­tion minu­tieuse des insti­tu­tions ou des organ­i­sa­tions, des événe­ments qui ne se déroulent pas dans le temps présent mais sont recon­sti­tués à tra­vers les dia­logues, des avis d’expert et une cer­taine jubi­la­tion des jeux de la rhé­torique. Autant d’élé­ments ori­en­tés vers une seule et unique fin : la jus­tice, à enten­dre au sens large d’une quête d’équili­bre qui peut tout aus­si bien déter­min­er le sort d’un accusé, le sens d’une action poli­tique ou la vérité d’une his­toire d’amour.

Débats et déambulations

Aaron Sorkin est con­nu pour avoir sys­té­ma­tisé, dans À la Mai­son-Blanche, le « walk and talk » : les per­son­nages par­lent tout en allant d’un point A à un point B. Josh, CJ, Sam, Dona, Leo ou Toby évolu­ent dans les couloirs de la Mai­son-Blanche, pris par leur dis­cus­sion, ils se croisent et s’interpellent dans une choré­gra­phie sou­vent filmée en plan séquence. Un rap­port sub­til s’instaure entre le corps et la parole. Si les mots ont une emprise sur les per­son­nages, c’est pour les ani­mer : par­ler est un acte physique. Dans une récente inter­view, Sorkin racon­tait qu’il avait lui-même besoin de jouer ce qu’il écrit, et qu’il lui était arrivé de se bless­er par excès d’enthousiasme devant son miroir. De fait, non seule­ment ses dia­logues sont indis­so­cia­bles des mou­ve­ments des per­son­nages, mais ces mou­ve­ments s’avèrent être la con­di­tion des dia­logues. Cette idée est explic­itée dans Des Hommes d’honneur, où les pre­mières dis­cus­sions entre les deux enquê­teurs Daniel Kaf­fee (Tom Cruise) et Joanne Gal­loway (Demi Moore) ont lieu alors que le pre­mier s’entraîne au base­ball. Plus tard, alors qu’ils réfléchissent chez Kaf­fee à l’angle de leur défense, ce dernier se plaint de ne pas avoir sa bat­te : sans elle il n’a pas les idées claires. « Where is my bat ? I think bet­ter with it. » Les per­son­nages de Sorkin, véri­ta­bles machines à par­ler, envis­agent l’ac­tiv­ité physique comme un car­bu­rant. Quand Toby cog­ite, dans À la Mai­son Blanche, il le fait rarement sans avoir une balle en main, qu’il fait rebondir con­tre le mur de son bureau. L’activité déployée pour trou­ver l’inspiration ou sim­ple­ment un argu­ment, ne va pas tou­jours sans cer­tains débor­de­ments : dans Stu­dio 60, cet excès d’én­ergie con­duit Matt (Matthew Per­ry) à bris­er acci­den­telle­ment une vit­re, cette fois encore avec une bat­te de base­ball.

The West Wing (1999–2006)

C’est que le rap­port entre le mou­ve­ment et les paroles n’est pas tou­jours si har­monieux. Bien sou­vent, la dynamique con­crète créée par les dia­logues – bous­cu­lant les per­son­nages, faisant évoluer la sit­u­a­tion – s’oppose et se sub­stitue aux événe­ments, au point de leur faire con­cur­rence. Les gestes qui comptent, dans les séries de Sorkin, relèvent plutôt du dis­cours : ce sont eux qui por­tent à con­séquence. C’est le pro­pre d’une série comme À la Mai­son-Blanche que de s’articuler autour des dis­cours du prési­dent, qui sont en réal­ité des actes poli­tiques : comme celui, dans le troisième épisode de la sai­son trois (Man­ches­ter: Part I) où Jed Bart­let annonce qu’il se présente pour un sec­ond man­dat. Les grandes tirades ryth­ment les séries de Sorkin, elles con­stituent même le point de départ de deux d’entre elles : Stu­dio 60 et The News­room. Stu­dio 60 com­mence avec la fra­cas­sante irrup­tion d’un showrun­ner devant sa pro­pre caméra, inter­rompant un sketch pour dénon­cer ce qu’est devenu son émis­sion et la télévi­sion de manière générale : « This isn’t gonna be a very good show tonight and I think you should change the chan­nel (…) This show used to be cut­ting edge polit­i­cal and social satire but it’s got­ten lobot­o­mized by a can­dy-ass broad­cast net­work hell-bent on doing noth­ing that might chal­lenge their audi­ence. » Le per­son­nage prin­ci­pal de The News­room, Will McAvoy, est lui aus­si présen­té via un mono­logue qui donne son ton à la série tout en amorçant son intrigue. La scène se passe dans un débat pub­lic, où Will est coincé entre un démoc­rate et un répub­li­cain. Une étu­di­ante prend le micro pour leur deman­der ce qui, selon eux, fait des USA « the great­est coun­try in the world ». Tan­dis que l’une par­le de « diver­sité », l’autre de « lib­erté », Will se jette à l’eau et déclare : « It’s not the great­est coun­try in the world ». S’ensuit une liste des domaines dans lesquels les États-Unis ne peu­vent plus pré­ten­dre être lead­ers, et un plaidoy­er pour l’information, dont la détéri­o­ra­tion explique selon lui le recul de son pays. Dans ces deux cas, la parole se fait provo­ca­trice au sens fort du terme : elle est le moteur des épisodes à suiv­re.

L’action à pro­pre­ment par­ler n’est pas absente des scé­nar­ios de Sorkin, mais, comme dans un tri­bunal, elle est passée au tamis des dia­logues, omniprésents. Ils précè­dent même par­fois l’apparition des images aux­quelles ils cor­re­spon­dent, comme au début de The Social Net­work, où Finch­er garde un écran noir de dix sec­on­des avant de mon­tr­er les per­son­nages en train de par­ler. Les faits n’existent, dans les scé­nar­ios de Sorkin, que dans la mesure où ils sont com­men­tés. Au début de chaque nou­v­el épisode d’À la Mai­son-Blanche les pro­tag­o­nistes sont occupés à se deman­der com­ment ils vont gér­er ce qui a déjà eu lieu : un avion abat­tu, une mau­vaise blague du prési­dent, une cat­a­stro­phe naturelle. Le temps des événe­ments est passé, il s’agit main­tenant d’en démêler les ten­ants et les aboutis­sants, un peu à la manière du théâtre clas­sique, où l’action est à la fois absente de la scène et retran­scrite par les réc­its per­me­t­tant leur recon­sti­tu­tion. Ce n’est pas un hasard si les trois autres séries de Sorkin, Sports Night, Stu­dio 60 et The News­room met­tent en scène des per­son­nages dont le rôle est de com­menter : que ce soit sous la forme du sketch ou du jour­nal télévisé, il s’agit de faire revivre par le com­men­taire une réal­ité absente à l’écran. C’est égale­ment le principe de scé­nar­ios récents de Sorkin. Son Steve Jobs, par exem­ple, dresse un por­trait en trois actes du per­son­nage éponyme : il con­tourne l’exercice du biopic en se focal­isant non pas sur les événe­ments emblé­ma­tiques de sa vie (les lance­ments suc­ces­sifs du Mac­in­tosh, de l’ordinateur de NeXT, et de l’iMac), mais sur les moments qui les précè­dent. En se ten­ant ain­si sur le seuil ou en couliss­es, le scé­nar­iste brode sur une réal­ité du per­son­nage ne se fon­dant pas sur les grands dis­cours publics, mais sur des échanges privés (les dis­putes avec ses proches, tels que sa fille Lisa, Joan­na Hoff­man, sa col­lab­o­ra­trice de tou­jours, ou encore son asso­cié Thier­ry Woz­ni­ak). Le jeu sur l’unité de lieu ou de temps tient égale­ment un rôle dans son film précé­dent, Mon­ey­ball (Le Stratège), met­tant en scène Bil­ly Beane, le prési­dent d’un club de base­ball peu for­tuné qui décide de s’appuyer sur des méth­odes sta­tis­tiques pour com­pos­er son équipe. Là encore le par­ti pris dra­maturgique va à con­tre-courant de la représen­ta­tion habituelle des com­péti­tions sportives au ciné­ma : les séquences de jeu sont absentes ou ressem­blent à des recon­sti­tu­tions men­tales a pos­te­ri­ori, Bil­ly Beane étant con­nu pour ne regarder les matchs qu’une fois le résul­tat con­nu. L’analyse et la théorie main­ti­en­nent les matchs de base­ball dans une forme de vir­tu­al­ité. Le devant de la scène est occupé par Bil­ly Beane qui fomente sa stratégie, analyse les tableaux de son assis­tant Peter Brand et réag­it aux résul­tats de son équipe.

Il serait pour­tant erroné de croire que Bil­ly Beane prend le par­ti des mots con­tre les choses. Au con­traire, dans la grande guerre que se livrent, chez Sorkin, ceux qui par­lent et ceux qui agis­sent, Bil­ly com­bat­trait plutôt dans le sec­ond camp. La stratégie qu’il pro­pose coupe court aux ter­giver­sa­tions de ses con­seillers à la direc­tion du club : en un sens, l’inflation des coûts d’acquisition des joueurs, qu’il souhaite éviter, va de pair avec cette infla­tion de la parole spécu­la­tive, à laque­lle il met fin. L’opposition entre les com­men­ta­teurs et les par­ti­sans de l’action est à la fois util­isée et retournée par Sorkin. Des Hommes d’honneur con­frontait déjà la cul­ture de l’honneur et du dépasse­ment de soi des marines à la dés­in­vol­ture bril­lante du lieu­tenant Kaf­fee. Ce dernier était d’ailleurs con­stam­ment attaqué sur son maniement des mots par le pro­cureur et par le colonel Jes­sup. Dans le mono­logue du pro­cureur qui ouvre juste­ment le procès, cette cri­tique de l’éloquence de Kaf­fee appa­raît para­doxale­ment comme une tac­tique rhé­torique : « Now, Lt. Kaf­fee, is gonna try to pull off a lit­tle mag­ic act, he’s gonna try a lit­tle mis­di­rec­tion. He’s going to aston­ish you with sto­ries of rit­u­als and daz­zle you with offi­cial sound­ing terms like Code Red. (…) He’ll have no evi­dence, mind you, none. But it’s gonna be enter­tain­ing. » Dans ce jeu d’oppositions qui retrace sans cesse la fron­tière entre les faits et leur élo­quente présen­ta­tion, un procédé styl­is­tique per­met aux per­son­nages de met­tre fin aux dis­cours en pointant qu’ils en sont arrivés à bout : il s’agit de la tau­tolo­gie, telle que celle util­isée par Mark Zucker­berg pour répon­dre aux reven­di­ca­tions des frères Win­klevoss, « if you guys were the inven­tors of Face­book, you’d have invent­ed Face­book. » On en trou­vait déjà des traces dans Des Hommes d’honneur lorsque Joann Gal­loway met­tait en garde Kaf­fee avant son voy­age à Guan­tanamo :

“- Tell your friend not to get cute down there. The marines in Guan­tan­i­mo are fanat­i­cal.
- About what ?
- About being marines.”

Cette élo­quence qui va jusqu’à point­er ses pro­pres impass­es est la grande force de séduc­tion de Sorkin. Ce n’est donc pas un hasard si la seule comédie roman­tique qu’il ait scé­nar­isée soit tra­ver­sée par ce para­doxe. Le coup de foudre mis en scène dans Le Prési­dent et Miss Wade repose à la fois sur un excès et sur un manque de mots. Miss Wade, lob­by­iste acharnée de la cause envi­ron­nemen­tale, répond verte­ment à des con­seillers de la Mai­son Blanche atten­dant son sou­tien. À la fin de sa tirade, elle traite le prési­dent de « Chief Exec­u­tive of Fan­ta­sy­land ». Quelqu’un venant d’entrer der­rière elle ajoute une phrase à son mono­logue, et elle s’aperçoit alors qu’il s’agit du prési­dent. Une fois qu’elle a repris ses esprits, elle s’adresse à lui :

“- Pres­i­dent, I’m…don’t know what to say. I’m speech­less.
- All evi­dence to the con­trary.”

Un échange qui n’est pas qu’une facétie : s’ils tombent sous le charme l’un de l’autre, c’est autant par l’éclat de leurs répliques que par l’évidence de leur présence respec­tive, pro­vi­soire­ment muette. Toute leur rela­tion se joue sur ce dou­ble reg­istre de l’aisance des paroles et de la légère gêne physique, l’une ali­men­tant ou adoucis­sant l’autre. Le fait qu’une moitié de ce cou­ple soit prési­dent des États-Unis n’est pas anodin, ce que l’intéressé n’hésite pas, plus tard, à soulign­er. Un prési­dent est un être de dis­cours : quel corps peut-il avoir, et pour quelle rela­tion char­nelle ? Dans un autre film scé­nar­isé par Aaron Sorkin, La Guerre selon Char­lie Wil­son, la parole poli­tique s’incarne d’une manière éton­nam­ment aguicheuse. Char­lie Wil­son, joué par Tom Han­ks, est d’emblée mon­tré nu dans un jacuzzi, entouré de plusieurs femmes. C’est pour­tant ce séna­teur tex­an, en apparence peu raf­finé et con­tin­uelle­ment accom­pa­g­né de jeunes col­lab­o­ra­tri­ces, qui dans les années qua­tre-vingt déploie tout un art de poli­tique et de diplo­matie pour armer les com­bat­tants afghans con­tre l’envahisseur sovié­tique. Sorkin s’amuse con­tin­uelle­ment de cette dis­so­nance entre la fig­ure du stratège et celle du provin­cial, comme s’il répondait à la sug­ges­tion faite à Wil­son par une strip-teaseuse au début du film de pro­duire une série qui serait en quelque sorte Dal­las, mais à Wash­ing­ton. Démoc­rate, Wil­son est sen­si­bil­isé à la cause afghane par une vieille amie répub­li­caine, Joanne Her­ring. Alors que cette dernière cri­tique les libéraux, il répond « Well, I’m a lib­er­al », ce qui lui vaut cette remar­que accom­pa­g­née d’une main aux fess­es : « Not where it counts ». À nou­veau, cette sor­tie grivoise est une manière d’instaurer une ten­sion, éro­tique cette fois-ci, entre les débats poli­tiques et ce qui les lim­ite, à savoir les corps des ora­teurs.

Le maître des machines parlantes

En 2012, une vidéo postée sur Youtube, inti­t­ulée Sorkinisms — A Super­cut, rendait fla­grant ce que les spec­ta­teurs de À la Mai­son-Blanche et les ama­teurs de Sorkin avaient sans doute déjà remar­qué : l’omniprésence des gim­micks ver­baux dans ses dia­logues. Les mêmes mots sont répétés inlass­able­ment par ses per­son­nages, des for­mules iden­tiques se retrou­vent de films en films, d’épisodes en épisodes. L’efficacité des dia­logues de Sorkin reposant en par­tie sur leur vitesse d’exé­cu­tion, il n’est pas éton­nant que la répéti­tion soit l’un de leurs ressorts comiques. Mais les automa­tismes sem­blent ici aller plus loin, con­sti­tu­ant à la longue une sorte de langue autonome. Il peut s’agir de locu­tions venant ryth­mer le ping-pong des répliques – « you bet » – au point d’en con­stituer la ponc­tu­a­tion, ou d’expressions toute faites que Sorkin s’approprie et place dans la bouche de ses per­son­nages, façon­nant un idiome qui n’appartient qu’à lui. Ces auto-recy­clages peu­vent même aller con­tre la logique interne des per­son­nages, ou en tout cas con­tre leur sin­gu­lar­ité : quel sens y a‑t-il à ce que le Sam Seaborn de À la Mai­son-Blanche et le Jere­my Good­win de Sports Night racon­tent la même anec­dote sur la décou­verte de la liai­son de leur père ?

Soit Sorkin est paresseux, soit il aime fab­ri­quer des machines par­lantes. La sec­onde hypothèse n’est pas incon­grue, si l’on observe les envi­ron­nements dans lesquels il place ses per­son­nages. Trois de ses séries, Sports Night, Stu­dio 60, The News­room, se passent dans des stu­dios de télévi­sion et met­tent en scène des auteurs, des jour­nal­istes, des présen­ta­teurs ne faisant qu’un avec l’appareil de dif­fu­sion. Ils se par­lent par oreil­lettes ou promp­teurs inter­posés. Cer­tains sont der­rière la caméra, d’autres sont filmés et suiv­is sur une mul­ti­tude d’écrans en régie. Quand la machiner­ie occupe un peu moins de place, comme dans À la Mai­son-Blanche, il s’agit encore de décor­ti­quer un sys­tème, la Mai­son-Blanche, au sein duquel chaque rôle, chaque méti­er, con­stitue un rouage. Le bal­let des acteurs autant que leurs répliques sont là pour don­ner le sen­ti­ment d’un four­mille­ment indus­trieux. Ces séries ont qua­si­ment toutes pour titre le lieu dans lequel elles se tien­nent : en même temps qu’ils par­lent, les auto­mates de Sorkin en par­courent tous les recoins. Avec leurs spé­ci­ficités, ces endroits pren­nent cha­cun part aux dia­logues. Le dédale des couloirs dans À la Mai­son-Blanche matéri­alise la com­pli­ca­tion admin­is­tra­tive et poli­tique et le bal­con de Stu­dio 60, longeant les bureaux du showrun­ner et don­nant sur le stu­dio, est à la fois prop­ice à la ner­vosité des allers et venues et à la mélan­col­ie de la con­tem­pla­tion.

The News­room (2012–2014)

Le pro­pre d’une machine est de recevoir de l’extérieur un pro­gramme à exé­cuter. C’est un dis­posi­tif dont s’inspire Sorkin lorsqu’il met en scène le dif­fi­cile équili­bre à l’œuvre dans cer­taines rela­tions pro­fes­sion­nelles reposant sur la com­plé­men­tar­ité entre l’activité des uns et les idées des autres. Des auteurs écrivent pour des comé­di­ens (Stu­dio 60), un présen­ta­teur réag­it aux injonc­tions de sa pro­duc­trice (Sports Night, The News­room). Dans le cas de The News­room, le rap­port entre Will MacAvoy, le présen­ta­teur vedette, et sa pro­duc­trice imposée, Macken­zie MacHale, est sym­bol­isé par l’oreillette avec laque­lle la sec­onde glisse des sug­ges­tions au pre­mier en plein direct. Douée de parole, la machine sorkini­enne est para­doxale, et son fonc­tion­nement dialec­tique : le fait de recevoir des instruc­tions dans son oreille n’empêche pas Will de pren­dre sa lib­erté en dis­ant ce qu’il veut. C’est même le point de départ de la série – son déraille­ment le jour où il déclare que les États-Unis ne sont plus le plus grand pays au monde. Le rap­port de force est plus com­plexe qu’il n’y paraît, Will et Macken­zie ayant cha­cun un pub­lic pour les soutenir : les téléspec­ta­teurs pour l’un, la régie et, par exten­sion, tous les cadres de la chaîne pour l’autre. Les pou­voirs s’imbriquent dans une savante mécanique, reliant celui qui prend la parole à tous ceux qui veu­lent lui dicter sa con­duite. Un autre antag­o­nisme se des­sine dans cette guerre des métiers : l’opposition entre ceux qui manient les chiffres et ceux qui manient les mots. Les jour­nal­istes de The News­room, par exem­ple, défend­ent leur ligne édi­to­ri­ale comme une forter­esse assiégée par les experts du mar­ket­ing. Ceux-ci n’obéissent qu’aux études quan­ti­ta­tives et se soucient moins de con­tenu que de revenus pub­lic­i­taires. La dichotomie est présente, quoique de manière moins sché­ma­tique, dans les autres scé­nar­ios de Sorkin : dans Le Prési­dent et Miss Wade, puis dans À la Mai­son-Blanche, les sondages sont tenus à dis­tance mais accep­tés comme com­posante de la réal­ité, dessi­nant les fluc­tu­a­tions de l’opinion publique. Une série comme Sports Night et un film comme Le Stratège présen­tent même l’expertise du geek comme une alter­na­tive à la verve habituelle des per­son­nages : dans le pre­mier cas, c’est à tra­vers un per­son­nage de con­sul­tant joué par William H. Macy qui vient aider les per­son­nages prin­ci­paux à redress­er l’audience de leur émis­sion, et dans le sec­ond cas, c’est l’entraîneur joué par Brad Pitt qui utilise le pou­voir des sta­tis­tiques pour faire gag­n­er son équipe de base­ball. Sans même évo­quer Mark Zucker­berg ou Steve Jobs, un sub­til pas­sage de relai se fait entre les beaux par­leurs et des per­son­nages plus ana­ly­tiques et moins extraver­tis.

À tra­vers les rap­ports de force, Sorkin s’intéresse à la notion d’autorité : à la fois ce qui fait de quelqu’un un auteur, un créa­teur, et ce qui lui donne l’ascendant sur les autres. C’est la grande affaire du scé­nar­iste au moins depuis À la Mai­son-Blanche, série dans laque­lle tout le monde est à la fois auteur et acteur. On y trou­ve des per­son­nages tan­tôt inspi­rants, tan­tôt inspirés, qui écrivent pour le prési­dent tout en étant portés par ses idées et sa vision. L’intrigue de The Social Net­work tourne en grande par­tie autour des pour­suites inten­tées par les jumeaux Win­klevoss con­tre Mark Zucker­berg, per­suadés qu’il a volé leur idée en fon­dant Face­book. Pen­dant les audi­tions, les flash­backs nar­rant l’origine du pro­jet lais­sent plan­er le doute : l’origine réelle d’une entre­prise à suc­cès est-elle du côté de l’idée ini­tiale, ou de son exé­cu­tion ? On revient ici à la réponse en forme d’impasse don­née par le per­son­nage de Mark Zucker­berg : l’inventeur de Face­book ne peut être que celui qui a effec­tive­ment inven­té Face­book. Dans Steve Jobs, les per­son­nages comme Steve Woz­ni­ak qui atten­dent la recon­nais­sance de leur con­tri­bu­tion au suc­cès des pre­miers ordi­na­teurs Apple se heur­tent eux aus­si à un mur. En met­tant en par­al­lèle son rap­port à ses pro­jets et sa rela­tion avec sa fille Lisa qu’il a d’abord refusé de recon­naître, Sorkin racon­te une his­toire sur la pater­nité. L’autorité, dans les scé­nar­ios de Sorkin, est par­fois indis­cern­able de l’arrogance. Il n’est pas rare que ses per­son­nages se com­par­ent à Dieu. Dans Mal­ice, par exem­ple, le chirurgien joué par Alec Bald­win répond à un avo­cat qui lui demande lors d’une audi­tion s’il a un « God com­plex ». Dans sa tirade, il décrit la com­plex­ité de son méti­er, son pou­voir sur la vie et sur la mort des patients, et ter­mine en affir­mant que dans sa salle d’opération, il est effec­tive­ment Dieu : « let me tell you some­thing : I am God ». C’est égale­ment l’objet de plusieurs plaisan­ter­ies dans Steve Jobs. Alors qu’un de ses employés se plaint du délai de trois semaines qu’il demande pour une tâche, Jobs répond que la Créa­tion a pris trois fois moins de temps. Il s’entend répli­quer « Well, some­day you’ll have to tell us how you did it ». Le recours, même allusif, à la fig­ure du Créa­teur n’est pas si éton­nant dans la logique de Sorkin : Dieu est celui qui mod­èle le monde avec son verbe, qui donne exis­tence à la réal­ité en la nom­mant. C’est l’auteur par excel­lence.

Le code a changé

Pour se met­tre en marche, une machine doit être pro­gram­mée dans un lan­gage par­ti­c­uli­er, un « code », terme qu’Aaron Sorkin utilise dès son pre­mier scé­nario. Dans Des hommes d’honneur, le « code rouge » est en effet le nom d’une sanc­tion que deux sol­dats sont accusés d’avoir infligée à l’un de leurs cama­rades, provo­quant sa mort. Durant le procès, ce « code » devient l’objet de toutes les atten­tions, sym­bol­isant à la fois le culte du secret et les rit­uels qui font loi dans les rangs des Marines. Près de vingt ans plus tard, Sorkin fait du code, à com­pren­dre cette fois-ci comme le lan­gage de pro­gram­ma­tion, le héros indi­rect de deux de ses films : The Social Net­work et Steve Jobs. Que peut sig­ni­fi­er le code, pour un auteur occupé depuis le début à tri­t­ur­er les modes de lan­gage et à en explor­er toutes les pos­si­bil­ités per­for­ma­tives ? The Social Net­work s’ouvre sur un débat entre Mark et une cer­taine Eri­ca sur les « finals clubs » de leur uni­ver­sité. Quand il l’accuse de sous-enten­dre qu’il aura du mal à se faire accepter de l’un d’entre eux, Eri­ca se défend : « Mark, I’m not speak­ing in code. » L’obsession de Mark est per­cée à jour : sa con­science des mar­queurs soci­aux, et sa volon­té de les décoder. Le pro­jet de Face­book se présente alors comme la démoc­ra­ti­sa­tion, par un développeur vexé, de la cul­ture des clubs et des sociétés uni­ver­si­taires. Mark est accusé, tout au long du film, de faire trop peu de cas des rit­uels régis­sant la société, que ce soit le code éthique d’Harvard, selon les frères Win­klevoss, ou les règles basiques de l’amitié, selon son col­lab­o­ra­teur Eduar­do. C’est que l’activité de Mark con­siste à absorber ces codes, à les recy­cler et à les dépass­er.

The Social Net­work (2010)

Le por­trait que Sorkin fait de Steve Jobs inverse totale­ment cette idée du code comme instru­ment d’ouverture des lan­gages cloi­son­nés. Par­ti pris logique dans la mesure où le créa­teur d’Apple n’avait pas pour ambi­tion comme Zucker­berg de décloi­son­ner les sys­tèmes fer­més, mais au con­traire d’en créer de nou­veaux : des machines autonomes, inac­ces­si­ble aux mod­i­fi­ca­tions et ne pou­vant se syn­chro­nis­er qu’avec d’autres sup­ports de la même mar­que. Par ailleurs, Steve Jobs n’est pas un développeur. Comme lui fait remar­quer Steve Woz­ni­ak : « You can’t write code. You’re not an engi­neer, you’re not a design­er, you can’t put a ham­mer to a nail. I built the cir­cuit board, the graph­i­cal inter­face was stolen from Xerox PARC, Jeff Raskin was the leader of the Mac team before you threw him off his own project… every­thing ! Some­body else designed the box ! So how come 10 times in a day I read Steve Jobs is a genius ? » Le por­trait de Jobs en génie est une énigme pour ce col­lab­o­ra­teur, et c’est ain­si qu’elle est abor­dée par le scé­nar­iste. Dans une inter­view de 2016 avec Steven Levy, Aaron Sorkin expli­quait son refus du biopic linéaire et expli­catif, avec un acteur grimé, préférant encap­suler le mys­tère Steve Jobs dans des scènes con­den­sées, forte­ment dia­loguées, avec un acteur ne ressem­blant pas spé­ciale­ment à son mod­èle. En d’autres ter­mes, avec ce film, c’est le per­son­nage lui-même qui doit être décodé.

Extension du domaine du procès

De quoi rêvent les machines d’Aaron Sorkin ? De jus­tice. Que ce soit dans les rap­ports de force pro­fes­sion­nels, dans le proces­sus créatif ou dans les his­toires d’amour, c’est une forme d’équilibre que revendiquent ses per­son­nages. À cette fin, le stu­dio, la Mai­son-Blanche, la rédac­tion, peu­vent à tout moment se trans­former en tri­bunal dans lequel les argu­ments sont enten­dus et la jus­tice ren­due. L’analogie est dévelop­pée par un per­son­nage dans la pre­mière sai­son de The News­room : le plateau de télévi­sion est sem­blable à une cour dans laque­lle le présen­ta­teur est un juge qui donne la parole et mod­ère les inter­pré­ta­tions con­tra­dic­toires. C’est en réponse à ce dis­posi­tif que Will McAvoy est accusé par ses enne­mis d’a­gir en redresseur de torts plutôt qu’en rédac­teur en chef. On pour­rait adress­er la même objec­tion à Aaron Sorkin, dont les con­vic­tions démoc­rates per­cent con­tin­uelle­ment sous l’éloquence de ses porte-paroles. Ce serait oubli­er qu’il laisse une chance à la con­tra­dic­tion, jusque dans ses per­son­nages : la très religieuse Har­ri­et Hayes tourne sur scène les reli­gions en déri­sion, et le répub­li­cain Will McAvoy traite sans état d’âme de tal­ibans les mem­bres du tea par­ty.

C’est que l’adversité n’est pas, pour eux, du côté des enne­mis idéologiques. Elle est dans la ten­ta­tion de la rhé­torique et des jeux de lan­gage : la parole qui tourne à vide, changeant la jus­tice en machine politi­ci­enne sans pro­gramme. Il est intéres­sant à cet égard de not­er les traits com­muns des per­son­nages d’av­o­cat dans les trois séries, et le rôle qu’ils y jouent. Dans À la Mai­son-Blanche, Olivi­er Babish, le chef du ser­vice juridique de la Mai­son-Blanche mène une enquête interne sur la com­mu­ni­ca­tion autour la mal­adie du prési­dent Jed Bart­let. Dans Stu­dio 60, une cer­taine Mary Tate est embauchée par la chaîne NBS pour défendre Matt d’une plainte pour licen­ciement abusif. Et dans The News­room, c’est toute la sai­son 2 qui est con­stru­ite autour de dépo­si­tions à Rebec­ca Hal­l­i­day, l’avocate de la chaîne ACN. Dans les trois cas, ces avo­cats sont là pour pré­par­er des per­son­nages aux pour­suites légales qu’ils risquent d’af­fron­ter. Leur ambiva­lence tient à cette dou­ble fonc­tion d’al­liés (ils défend­ent en réal­ité la même cause que ceux qu’ils inter­ro­gent) et d’ad­ver­saires virtuels (le temps d’une scène, d’un épisode, d’une sai­son, ils le sont effec­tive­ment). Une dual­ité qui se reflète dans leur manière de par­ler, séduisante mais dan­gereuse car elle perd l’in­ter­locu­teur dans un jeu sans fin de répliques. Face à eux, les per­son­nages rede­vi­en­nent des créa­tures de papi­er. En somme, Sorkin décrit dans ces sit­u­a­tions le tiraille­ment de sa pro­pre écri­t­ure entre la fic­tion et la rhé­torique.

Les intrigues ne sont pas réputées être le fort d’Aaron Sorkin. On voit bien en effet que les rebondisse­ments n’ont chez lui d’in­térêt que dans les sit­u­a­tions, et donc les dia­logues qu’ils sus­ci­tent. Pour­tant, vue à tra­vers la même idée de jus­tice – ten­dre vers l’équili­bre en ren­dant à cha­cun ce qui lui revient – ses his­toires pren­nent un tour plus sur­prenant. Par exem­ple, la majorité des épisodes de la deux­ième sai­son de The News­room sont con­sti­tuée de flash­backs accom­pa­g­nant les dépo­si­tions à l’avocate des jour­nal­istes ayant par­ticipé à l’affaire. En éclairant l’histoire et le point de vue spé­ci­fiques de chaque per­son­nage, cette mise en lumière rétro­spec­tive donne à la série une pro­fondeur qui lui man­quait dans la pre­mière sai­son. Ce con­texte judi­ci­aire aide à définir ce qu’est un per­son­nage pour Sorkin : quelqu’un à qui on rend jus­tice, c’est-à-dire quelqu’un qu’on laisse s’ex­primer et qu’on écoute racon­ter.

La déf­i­ni­tion vaut pour l’af­faire Genoa, pour les intrigues poli­tiques dans À la Mai­son-Blanche, mais aus­si pour les his­toires sen­ti­men­tales de Stu­dio 60 et de The News­room. Hari­ett et Matt, dans le pre­mier cas, et Will et Macken­zie, dans le sec­ond. Les deux cou­ples ont le même genre d’his­toire : un passé com­mun, une sépa­ra­tion, et la néces­sité de tra­vailler à nou­veau ensem­ble. Ce passé ressur­git dans des anec­dotes ressas­sées, qui cristallisent simul­tané­ment ce qui unit le cou­ple et ce qui le sépare. Dans Stu­dio 60 c’est une dis­pute à pro­pos de la par­tic­i­pa­tion d’Harriet à l’émission con­ser­va­trice « the 700 club ». Dans The News­room c’est une infidél­ité de MacKen­zie. Dans les deux cas, le cou­ple ne trou­ve un avenir com­mun que si cha­cun a eu l’occasion, dans des moments de vérité, de s’expliquer sur le passé. Le dénoue­ment d’une his­toire d’amour cor­re­spond à son élu­ci­da­tion. L’idéalisme sen­ti­men­tal de Sorkin n’est au fond pas sépara­ble de son idéal­isme poli­tique : il s’agit de ren­dre jus­tice aux per­son­nages, de leur laiss­er la pos­si­bil­ité de rétablir un équili­bre.