Hélène a ren­con­tré Agosti­no, sorte de coureur de jupons dont le mys­tère réside essen­tielle­ment dans l’ac­cent améri­cain. Elle en est amoureuse. Lui-même ren­con­tre Mar­i­anne. Il en tombe amoureux. C’est com­pliqué la vie! On n’a rien con­tre les chas­sés-croisés amoureux qui font le bon­heur des derniers films d’Alain Resnais ou, plus légère­ment, ceux de Jeanne Labrune. En revanche, à vouloir trop utilis­er les codes de la tragédie antique, Chris­tine Lau­rent se perd quelque peu dans des méan­dres visuels qui, loin de fascin­er ou de ques­tion­ner, for­ment peu à peu un sym­bol­isme lourd. L’im­age est figée, bien que par­fois con­stru­ite en pro­fondeur. Et Jeanne Bal­ibar et Hélène Fil­lières plon­gent dans ce faux univers sans véri­ta­ble brio.

On reproche sou­vent à un cer­tain ciné­ma français de se four­voy­er dans une théâ­tral­ité trop appuyée. Mais par­fois, le huis clos ou l’e­space restreint per­met aux réal­isa­teurs d’ex­péri­menter leur capac­ité à en faire un espace ciné­matographique. C’é­tait la prin­ci­pale réus­site de Chan­tal Ack­er­man dans Demain on démé­nage avec une Sylvie Tes­tud qui se décou­vrait plutôt douée pour la comédie. Point de tout cela dans Call Me Agosti­no: les espaces, d’un Lou­vre ouvert, lumineux, par­fait, à l’ate­lier d’a­bat-jour bis­cor­nu de Mar­i­anne, appa­rais­sent comme des scènes de théâtre posées. Chris­tine Lau­rent a soigné sa pro­gres­sion dans la mesure où chaque lieu cor­re­spond à un per­son­nage, à une atmo­sphère donc à un car­ac­tère. Mais le par­al­lèle entre image et affect s’ar­rête là pour la bonne rai­son que les per­son­nages se rac­crochent trop à des gen­res: Mar­i­anne est le petit sol­dat un peu paumé, Hélène l’amoureuse trompée, Agosti­no le bel­lâtre hési­tant. Les dia­logues sont trop écrits, trop réc­ités peut-être, pour son­ner justes. L’é­trangeté voulue des rap­ports humains et des humains eux-mêmes devient dès lors un peu creuse et absconse.

Car si la réal­isatrice sait sans aucun doute con­stru­ire une gra­da­tion dra­ma­tique, elle la par­a­site de références à la tragédie (le théâtre, tou­jours) qui devi­en­nent rapi­de­ment las­santes : Agosti­no pos­sède une lampe en forme d’Her­mès (le dieu des échanges, évidem­ment) dont la jambe, phallique au pos­si­ble, sera cassée par Hélène (de Troie?). La perte de l’éro­tisme annon­cée est alors prévis­i­ble mal­gré une scène de sexe, étape qui sem­ble désor­mais oblig­a­toire dans tout film qui se respecte, même lorsque celle-ci aurait gag­né à être plus métaphorique. Sans chœur antique, le film pos­sède pour­tant ses Euménides annon­ci­atri­ces de mau­vais présages (deux jumelles se promè­nent dans le Lou­vre au début du film), son rêve prophé­tique (qui hante les nuits du frère de Mar­i­anne), et son dénoue­ment fatidique lors d’une scène de danse finale ridicule au pos­si­ble (mal inter­prétée et sans aucune grâce de sur­croît) où cha­cun retrou­ve sa place. Call Me Agosti­no regorge enfin de sym­bol­es matériels, des abat-jour tor­sadés que con­fec­tionne Mar­i­anne alors que l’in­trigue se noue, aux ampoules qui s’al­lu­ment et s’éteignent suiv­ant l’a­vancée nar­ra­tive.

Chris­tine Lau­rent a con­stru­it son film comme une par­tie d’échecs: cha­cun avance et recule, appa­raît et dis­paraît, se posi­tionne dans un cadre qui mul­ti­plie les tableaux sans mou­ve­ments de caméra ou trou­vailles ciné­matographiques. C’est presque un « ciné­ma » de nature morte. Mis à part Jean-Pierre Cas­sel qui reste sobre et con­va­in­cant dans le rôle du père de Mar­i­anne (on ne com­prend d’ailleurs pas com­ment la direc­tion d’ac­teurs a pu être aus­si éparpil­lée), Jeanne Bal­ibar, Hélène Fil­lières et Mar­tin Wut­tke plon­gent la tête la pre­mière dans un style sur­joué qui devient presque con­ven­tion­nel. En somme, Call Me Agosti­no est un pur film de scé­nar­iste, ou d’écrivain.