Aus­si habitué au doc­u­men­taire (cf. ses courts-métrages sur Guy Gilles) qu’à la fic­tion, Gaël Lépin­gle mêle les deux formes dans Retour avant 15 heures, film con­sacré à son père, Dominique Lépin­gle, pro­fesseur de math­é­ma­tiques dis­paru en 2021 des suites du covid-19. De cet embranche­ment, Lépin­gle tire ici une réflex­ion sur l’absence et le deuil. Par exem­ple, la scène d’exposition prend les atours d’une fic­tion où l’on suit le père, joué par Serge Renko, qui se tient dans le jardin du défunt. La mise en scène mar­que une cer­taine volon­té de représen­ter un corps tra­vail­lé par l’effort : la caméra observe avec une atten­tion par­ti­c­ulière cha­cun de ses gestes, qu’il arrache de mau­vais­es herbes, porte une lourde brou­ette en métal ou entoure les branch­es d’un arbris­seau avec un morceau de raphia pour le con­solid­er. Aucune musique ne vient per­turber cette entrée en matière d’une douce sen­so­ri­al­ité : le bruit des feuilles, les jeux d’ombres et de lumières qui découlent du mou­ve­ment des arbres et de l’activité du per­son­nage offrent à cette scène du quo­ti­di­en une impres­sion de vital­ité, qui ferait presque oubli­er le fait qu’elle fig­ure un être absent. C’est seule­ment lorsqu’on glisse vers le régime doc­u­men­taire que le film rap­pelle au spec­ta­teur le manque, la béance qui sem­ble à la genèse du pro­jet de Gaël Lépin­gle. Filmé avec un télé­phone, un garçon fouille le tiroir fourre-tout de la mai­son. Il y trou­ve la carte d’identité de Dominique Lépin­gle et une série de post-it verts où l’on peut lire : « par­ti à Auchan », « par­ti à la FNAC », « par­ti à la fac retour avant 15 heures », etc. Après cette séquence où Dominique est incar­né de manière si puis­sante, com­ment ne pas ressen­tir un petit boule­verse­ment en com­prenant que son hori­zon est juste­ment de met­tre en scène une absence bien réelle ? La grande ingéniosité du film vient de cette séquence sémi­nale : le ver­tige qui en découle est insé­para­ble­ment lié au mélange des gen­res. De fait, Gaël Lépin­gle entre­prend un film à cheval entre la vie et la mort, et dont le but n’est pas d’opérer une syn­thèse entre les régimes de représen­ta­tion, mais plutôt de ménag­er un écart, ou dis­ons, un inter­valle entre eux.

Le pur de l’impur

Cet enchevêtrement des matéri­aux témoigne du pen­chant du cinéaste pour les matières impures, qui par­ticipent à la fois du vrai et du faux. Un des pre­miers seg­ments du film sug­gère que cette con­cep­tion de l’art s’est for­mée en quelque sorte con­tre les goûts du père : lorsqu’il inter­roge l’une des anci­ennes col­lègues du pro­fesseur, on apprend unique­ment qu’il n’aimait pas la façon dont le casi­no est représen­té au ciné­ma, les scé­nar­istes faisant fi de la loi math­é­ma­tique qui veut que celui qui pos­sède la plus grosse mise est tou­jours gag­nant. Manière de sug­gér­er qu’au fond, son père n’aimait pas la fic­tion quand elle man­quait de vraisem­blance. Mais les autres moyens mobil­isés par le met­teur en scène ser­vent juste­ment à mon­tr­er qu’aucune image ne saurait touch­er de trop près au réel, même celles qu’il a pris­es de son pro­pre père. Les seuls moments où l’on voit l’original, ce sont dans des vidéos de tour­nage où il le dirigeait en tant qu’acteur. Le véri­ta­ble Dominique Lépin­gle, inter­pré­tant un per­son­nage, n’apparaîtra jamais à l’écran pour lui seul ; en somme, le film doit en pass­er par un autre niveau de fic­tion pour énon­cer une vérité à pro­pos. Dans une scène cen­trale, le cinéaste opte pour une adap­ta­tion du Fils de l’écrivain Jon Fos­se afin d’évoquer la vraie rela­tion qu’il entrete­nait avec son père à la fin de sa vie, mar­quée par le silence et l’éloignement. Le drame se joue dans la mai­son de Dominique, mais ce qui fai­sait toute son épais­seur (son corps, sa vie, ses mots) dis­paraît pour laiss­er place à une fig­ure lit­téraire se déplaçant dans ce qui était le décor de sa vie. De sorte que la fic­tion est par­a­sitée par le doc­u­men­taire, comme si le plus faux pou­vait remon­ter vers le plus vrai. Une réplique résume ain­si la sit­u­a­tion trag­ique de Dominique, qui imag­ine sa mort sans son fils : « et puis les vieux, ils meurent, ils s’en vont, et puis les maisons sont là, som­bres et froides. »

Poésie de l’infraordinaire

Dans Retour avant 15 heures, l’oscillation entre le vrai et le faux est para­doxale­ment au fonde­ment d’une esthé­tique de la clarté, qui joue tou­jours cartes sur table. On ne pour­ra jamais son­der les erre­ments intérieurs, la psy­cholo­gie ou l’âme de Dominique Lépin­gle. Il ne reste plus qu’à regarder ce qui appar­tient à l’infraordinaire : « ce que l’on ne note générale­ment pas, ce qui ne se remar­que pas, ce qui n’a pas d’importance » [1] comme dis­ait Georges Perec, à qui le cinéaste accorde d’ailleurs une entrée dans l’abécédaire qu’il a conçu à l’occasion de la sor­tie du film [2]. Mais, mir­a­cle ! Dominique, lui, a tout noté : lorsque sa mère fut diag­nos­tiquée de la mal­adie d’Alzheimer, il a com­mencé à con­sign­er les petits élé­ments de sa vie dans un doc­u­ment de traite­ment de texte. Jour après jour, sans faille, il a fait le compte ren­du des allers et des sor­ties, des couacs du quo­ti­di­en (dont Gaël Lépin­gle s’est servi dans une scène amu­sante cen­trée sur une panne de ton­deuse à gazon), des ren­con­tres, et ce sans la moin­dre mar­que de sub­jec­tiv­ité. C’est ce texte qu’interprète Serge Renko, avec d’infinies vari­a­tions de jeu, par­fois comiques, par­fois graves. La direc­tion d’acteurs touche ain­si alors qu’elle repose pour­tant sur un doc­u­ment brut qui décrit la vie d’un homme comme une pure sur­face, presque sans qual­ité, qui pour­rait être n’importe qui. Le dernier grand seg­ment du film, entière­ment tourné dans une forêt tra­ver­sée par une riv­ière, l’illustre avec force. Appuyé con­tre un arbre, Serge Renko frappe ses répliques avec une inten­sité crois­sante, déroulant les lieux et les jours réper­toriés, les indi­ca­tions météorologiques et même quelques belles descrip­tions du ciel, tan­dis que la sym­phonie n°5 de Dmitri Chostakovitch rythme ses phras­es. Au terme du film, tout ce par quoi un homme a existé, « qu’on chercherait en vain dans nos nécrolo­gies » [3] trou­ve sa trans­fig­u­ra­tion poé­tique.

Notes

Notes
↑1 Georges Perec, Ten­ta­tive d’épuisement d’un lieu parisien, Paris, Chris­t­ian Bour­go­is, 1982, p. 12.
↑2 Inclus notam­ment dans le dossier de presse du film.
↑3 T.S. Eliot, « La Terre Vague », trad. Michel Vinaver, Po&sie, n°31, 1984, p. 18.