Un homme est mort et on ne sait ni com­ment ni pourquoi. Une femme regarde le cadavre et n’hésite que peu avant de pren­dre la fuite. On ne sait si elle est mêlée à cette mort, on ne com­prend pas ce qu’elle fuit et ce qu’elle cherche. Le romanci­er Jean Échenoz aime ces intrigues à dou­ble vitesse où tout n’est pas lis­i­ble, où les per­son­nages ne se définis­sent que peu à peu, et jamais entière­ment. Si Lau­rent Boulanger parvient à évo­quer avec la pré­ci­sion du cadre la dureté du monde extérieur ain­si que la soli­tude pro­fonde de ces êtres, il insiste trop sur l’ab­strac­tion de la fuite de Vic­toire, sur la lutte insen­sée et vaine de celle-ci: on ne retient finale­ment que la moitié du film.

Les jeunes femmes qui lisent la Série Noire et écoutent France Inter ne sont pas toutes des meur­trières poten­tielles… mais qui est cette Vic­toire qui fuit un crime dont elle n’est vis­i­ble­ment pas l’au­teur? Que cherche-t-elle sur les routes où elle dérive, dans les lieux plus ou moins recom­mand­ables où elle échoue? On ne le saura pas vrai­ment. L’im­por­tance du film ne tient pas tant au sens pre­mier des actions dra­ma­tiques qui se nouent qu’à l’at­mo­sphère générale qui envahit l’im­age et le monde retran­scrit.

Ce monde est droit, dur, fait de détails comme les cadres de tableaux, les lignes de radi­a­teurs et, plus atten­dus, les méan­dres des escaliers, par ailleurs trop sin­ueux et mar­qués pour être tout à fait hon­nêtes. L’en­vi­ron­nement est à la lim­ite du glauque dans la pré­dom­i­nance de l’om­bre sur la lumière naturelle. Il est agres­sif aus­si: partout les bruits étouf­fent la parole, qu’ils soient urbains ou cam­pag­nards. Enfin, tout est cloi­son­né dans la mesure où Vic­toire va d’ap­parte­ments parisiens en hôtels bor­de­lais, de hangars en cars, d’im­pos­si­bil­ité de pos­er ses valis­es en souf­france de l’er­rance.

Un an n’est pas de ces films où l’on com­prend tout tout de suite: on suit l’aven­ture de Vic­toire au jour le jour, sa peur des jour­naux (qui fait d’elle mal­gré tout une coupable pos­si­ble), son itinéraire hasardeux. On voit appa­raître ain­si Louis-Philippe (bril­lam­ment inter­prété par Denis Poda­ly­dès) qui piste Vic­toire sans que l’on en com­pren­dre la véri­ta­ble rai­son. Est-il amoureux d’elle? Cherche-t-il à la piéger, à l’in­no­cen­ter? Elle le fuit égale­ment à ce que l’on voit. Aucune com­mu­ni­ca­tion ne sem­ble s’établir entre les per­son­nages: sans dia­logues, sans regards, la rela­tion se forge sur le flou et le ressen­ti. Il n’est ques­tion ni d’échange ni de lis­i­bil­ité. Un an joue en grande par­tie sur le malaise que provoque son atmo­sphère sans chercher véri­ta­ble­ment à racon­ter une his­toire linéaire.

Lau­rent Boulanger nous offre un film très sec, presque glaçant, pour son pre­mier long métrage. Et il réus­sit dans les pre­miers temps à acca­parer l’at­ten­tion et à inté­gr­er celle-ci dans un espace vide, dans une ambiance de faux-sem­blants et d’in­com­préhen­sion appuyée par des ellipses con­stantes. Les sil­hou­ettes humaines sont assez fan­toma­tiques pour pou­voir affirmer que Lau­rent Boulanger n’a pas voulu don­ner de ressorts pure­ment psy­chologiques à des per­son­nages atem­porels, sans passé ni futur: ils sont plutôt des représen­tants d’une psy­cholo­gie mod­erne, sym­bol­es d’une soli­tude absolue au milieu des autres (d’où l’en­fer­me­ment dans des lieux clos en ville) et au milieu du vide. Même en rase cam­pagne, Vic­toire est seule sur la route, petit point dans le mélange de bitume et de ver­dure on ne peut moins lux­u­ri­ante. Et Natalia Dontche­va a le vis­age par­faite­ment sobre sans être inex­pres­sif et le corps immo­bile de cette Vic­toire qui ne gagne rien et ne perd rien non plus à par­tir.

On reprochera cepen­dant à ce réal­isa­teur promet­teur une cer­taine lour­deur qui se ressent aux deux tiers du film: Vic­toire marche, marche, sans que l’on sache sa des­ti­na­tion. L’im­mo­bil­ité des choses et des hommes devient répéti­tive et pesante. Ne pas tout com­pren­dre et ne pas savoir où tout cela mène est une chose. S’en lass­er voire s’en dés­in­téress­er en est une autre. Peut-être aurait-il fal­lu se souci­er davan­tage de dévelop­per l’idée de vacuité, de non­sense et de désaf­fec­tion en ajoutant au par­cours de Vic­toire des sit­u­a­tions plus divers­es et var­iées? Là où Échenoz était bref, con­cis, envolé sans être lyrique, Lau­rent Boulanger se perd quelque peu dans la con­tem­pla­tion de la dérive d’un per­son­nage qui s’éloigne pro­gres­sive­ment. Sans être raté, ce pre­mier essai a un goût étrange d’i­nachève­ment. On atten­dra le deux­ième pour en avoir le cœur net.