Anoth­er Man’s Poi­son s’achève sous le signe de la duplic­ité : deux gros plans jux­ta­posent les réac­tions con­tra­dic­toires de son per­son­nage prin­ci­pal face au revire­ment final. Manière de soulign­er toute la com­plex­ité d’une fig­ure qui restera jusqu’au bout imprévis­i­ble ? Oui, mais pas seule­ment : l’intérêt de la séquence tient égale­ment à la façon dont est mise en scène la méta­mor­phose d’une actrice qu’Irving Rap­per a déjà filmée à plusieurs occa­sions, Bette Davis. Il s’agit en effet de la dernière étape d’une longue série de col­lab­o­ra­tions entre le Bri­tan­nique et la célèbre actrice améri­caine. Le duo se forme en 1942 avec Une femme cherche son des­tin, où Rap­per jouait déjà, avant d’autres cinéastes, sur la plas­tic­ité de Bette Davis, qui se changeait tour à tour en vieille fille névrosée, en séduc­trice et en femme du monde, pour finir en étrange mère de sub­sti­tu­tion pour la fille de son amant, dans un dénoue­ment qui laisse présager encore d’infinies trans­for­ma­tions. Le réc­it repose de manière plus dis­crète sur cette capac­ité d’un indi­vidu à devenir quelqu’un d’autre. Accusé à tort de l’homicide d’un polici­er dans un braquage, George (Gar­ry Mer­rill) se rend au domi­cile du coupable, l’un de ses com­plices. Prob­lème : son épouse, Janet (Bette Davis), une roman­cière à suc­cès, l’a empoi­son­né quelques heures avant son arrivée. Per­son­ne n’ayant ren­con­tré le mari dans le vil­lage (les époux étaient séparés depuis trois ans), il décide de pren­dre son iden­tité. La sit­u­a­tion gagne alors encore en per­ver­sité : en se faisant pass­er pour le défunt, George sem­ble s’imprégner peu à peu de ses traits de per­son­nal­ité. Il devient le mari jaloux et vio­lent que Janet, en bonne femme fatale, lui a dépeint pour jus­ti­fi­er son crime, comme si le spec­tre repre­nait vie dans le corps d’autrui afin d’achever un drame trop longtemps évité par plusieurs années d’absence. Pris à son pro­pre piège, le per­son­nage de Bette Davis se retrou­ve con­fron­té aux dif­fi­cultés d’un mariage qu’elle a essayé de con­jur­er par le meurtre. Le film s’appuie sur cette idée sin­gulière : la répéti­tion ne sert pas seule­ment à copi­er le mariage précé­dent, mais à l’actualiser. Le men­songe per­met au cinéaste de déploy­er une vision retorse de la vie con­ju­gale, vécue par ses acteurs comme un jeu dan­gereux auquel ils n’ont pas réelle­ment envie de par­ticiper.

Adap­té d’une pièce (Dread­locks de Leslie Sands), Anoth­er Man’s Poi­son frôle le théâtre filmé, mais évite de s’y enlis­er par sa manière d’élaborer ce qu’on pour­rait appel­er du théâtre au car­ré : la pièce prin­ci­pale où se déroule la plus grande par­tie du huis clos est régulière­ment filmée en con­tre-plongée, comme une scène, et la per­for­mance des acteurs qui inter­prè­tent les per­son­nages sec­ondaires tranche avec celle de Mer­rill et Davis par leur franche théâ­tral­ité. Tout ce qui se situe aux fron­tières de l’illusion con­ju­gale sonne faux, et c’est pré­cisé­ment cette faus­seté qui per­met sou­vent d’atteindre une forme de vérité. Le per­son­nage du Dr Hen­der­son (Emlyn Williams), psy­cho­logue et voisin proche du cou­ple, en est la meilleure démon­stra­tion. Avec son accent bour­geois exac­er­bé et sa curiosité mal placée, il sort tout droit d’un vaude­ville. C’est pour­tant lui qui voit juste dans cet immense jeu de dupes et livre peut-être ce qui serait la clé du film. Dans une scène cen­trale, il affirme que George a un pen­chant pour la fuite. L’interprétation est triple­ment juste : le vrai époux se détour­nait de la réal­ité de son mariage, George se dérobe quant à lui aux autorités et, plus générale­ment, comme tous ceux qui veu­lent pren­dre la place d’autrui, cherche à échap­per à lui-même. C’est une con­stante dans les films de Rap­per avec Davis : les per­son­nages veu­lent devenir autres et fuir leur passé.