Dans l’une des plus belles scènes de Soudain, Marie-Lou (Vir­ginie Efi­ra) et Mari (Tao Okamo­to) pren­nent soin de Miche­line, pen­sion­naire de l’EH­PAD dont la pre­mière est la direc­trice. On décou­vre d’abord le vis­age de la vieille femme, d’une étrange sérénité ; Marie-Lou et Mari s’ap­prochent d’elle, sans trou­bler son calme. Elles lui par­lent lente­ment, « d’une voix claire et douce », puis l’emmènent dans la salle de bain : pen­dant que Marie-Lou la lave, Mari décrit cha­cun des gestes effec­tués par son amie afin de ras­sur­er Miche­line. Tout, dans la forme qu’adopte Ham­aguchi, par­ticipe d’une atten­tion sem­blable à celle dont témoignent les deux héroïnes : la lumière bleutée de la nuit, la peau filmée sans pudeur exces­sive ni voyeurisme, le découpage presque imper­cep­ti­ble, les bruits feu­trés des pas ou de l’eau qui coule. Enfin, la comp­tine « À la claire fontaine » berce Miche­line qui s’assoupit dans l’ob­scu­rité. « L’hu­man­i­tude » (cette approche clin­ique priv­ilé­giant un accom­pa­g­ne­ment doux et patient des rési­dents d’EHPAD), relève alors moins chez Ham­aguchi d’un sujet à inve­stir que d’une éthique du regard et de mise en scène.

Pour­tant, au début du film, le per­son­nage de Marie-Lou se mon­tre assez éprou­vé. Tirail­lée entre la dif­fi­culté d’appliquer à son étab­lisse­ment les pro­to­coles de l’humanitude et les impérat­ifs de rentabil­ité prési­dant au fonc­tion­nement de l’EH­PAD, elle est mon­trée tan­tôt étouf­fée par la présence de ses col­lègues, tan­tôt ren­voyée à une grande soli­tude. C’est cet état que tra­vaille la pre­mière heure du film, plus dis­per­sée, mais par laque­lle Ham­aguchi nous fait accéder à la fatigue du per­son­nage. Ain­si de ce beau champ-con­trechamp à l’extérieur de la rési­dence, qui voit Marie-Lou recevoir la démis­sion de l’une de ses infir­mières ; les deux per­son­nages sont cadrés de près, don­nant l’impression d’une cer­taine prox­im­ité, jusqu’à ce que le dernier plan révèle qu’une petite rue les sépare, actant la rup­ture en cours. Le film inflé­chit ceci dit pro­gres­sive­ment cette tra­jec­toire. Le décès d’une patiente mène aux pre­mières larmes de Marie-Lou, dans un tramway parisien. Der­rière la vit­re sur­git alors un jeune garçon, qui court en pous­sant des cris étranges. Alertée par sa présence, Marie-Lou s’arrête à la sta­tion suiv­ante et grav­it la Butte du Cha­peau Rouge. Elle y décou­vre finale­ment Tomo­ki, un ado­les­cent atteint d’autisme, assis au pied d’un arbre. À cet instant, quelque chose se déplace dans la mise en scène : pour la pre­mière fois, le cadre s’ouvre large­ment au paysage parisien. La caméra mon­tre Marie-Lou et Tomo­ki atten­dre que la pluie cesse, immo­biles, dans un plan suff­isam­ment ample pour que notre regard glisse de leur sil­hou­ette aux branch­es qui frémis­sent sous le vent, puis à une feuille se détachant d’un chêne. Le regard ne se con­cen­tre désor­mais plus seule­ment sur les per­son­nages ; il s’é­tend aus­si aux espaces qui les entourent. Une forme de sérénité s’in­stalle, comme si le monde gag­nait en con­sis­tance et en sen­sa­tions. C’est au sein de ce nou­v­el équili­bre que Marie-Lou ren­con­tre Mari, met­teuse en scène de théâtre japon­aise, et que s’opère le grand boule­verse­ment au cœur du film.

L’utopie

Soudain prend de fait véri­ta­ble­ment son envol à l’is­sue de la représen­ta­tion de la pièce de Mari à laque­lle assiste Marie-Lou. Lors du Q&A qui suit, les deux femmes échangent pour la pre­mière fois quelques mots en japon­ais. La pre­mière y con­fie son épuise­ment et le sen­ti­ment d’une impasse ; la sec­onde révèle qu’elle est atteinte d’un can­cer en phase ter­mi­nale. Ces aveux, que le reste de l’assem­blée française ne peut com­pren­dre, posent les fon­da­tions d’une intim­ité inat­ten­due. La langue n’est plus une fron­tière mais devient un refuge, un ter­ri­toire pro­vi­soire où la parole retrou­ve sa puis­sance de lien. Au sor­tir du théâtre, cette par­en­thèse ne se referme pas. Elle s’étire au con­traire en une séquence noc­turne de près d’une heure, durant laque­lle les deux femmes marchent et dis­cu­tent, d’abord dans les rues du XIIIᵉ arrondisse­ment, puis dans les couloirs de l’EH­PAD. Les longs trav­el­lings suiv­ent autant leurs déplace­ments qu’ils inscrivent leur rap­proche­ment dans une tem­po­ral­ité don­née et une suite d’espaces. Autour d’elles, Paris vibre : une bour­rasque sur l’esplanade de la bib­lio­thèque François Mit­ter­rand fait voleter leurs man­teaux, un métro tra­verse le bord du cadre, les lam­padaires s’al­lu­ment au-dessus des pas­sants, les phares des voitures glis­sent en arrière-plan, etc. Le mou­ve­ment con­tinu de la ville accueille aus­si celui, plus dis­cret, d’une ami­tié nais­sante.

Grav­i­tant autour d’une réflex­ion sur les impass­es du cap­i­tal­isme, cette ample con­ver­sa­tion témoigne surtout de la pré­ci­sion avec laque­lle Ham­aguchi donne corps aux con­sid­éra­tions théoriques des per­son­nages, mais aus­si à leurs affects. Ain­si, lorsque Marie-Lou décrit les pre­miers gestes de l’hu­man­i­tude, le découpage en épouse aus­sitôt la logique. D’abord filmées de pro­fil, les deux femmes bas­cu­lent dans un déli­cat champ-con­trechamp au moment où Mari prend soudaine­ment Marie-Lou dans ses bras. Le change­ment d’axe ne se con­tente pas d’en­reg­istr­er l’étreinte : il en fait un émou­vant sur­gisse­ment et lui donne sa pleine inten­sité. Plus loin, un long plan-séquence les mène jusqu’aux dernières heures de la nuit, alors que l’ex­trémité de leurs cig­a­rettes éclaire encore leurs ombres. Presque imper­cep­ti­ble­ment, la lumière change. Lorsqu’elles se lèvent enfin, un léger recadrage révèle les pre­mières lueurs du matin : la nuit a lais­sé place au jour sans jamais inter­rompre leur con­ver­sa­tion. C’est peut-être à cet endroit que Soudain des­sine un hori­zon pro­pre­ment utopique : par la façon dont il invente pour les per­son­nages, plan après plan, un cadre à habiter ensem­ble.

La nuit et le jour

Cette voie vers la lumière pour­rait toute­fois être entravée par une fron­tière irré­ductible rapi­de­ment désignée par le scé­nario : la mort. Dès le départ, on sait Mari con­damnée. Son état, comme il l’est pré­cisé, peut à tout moment – soudain – se dégrad­er. Il ne s’agit néan­moins pas pour les per­son­nages de lut­ter con­tre cette fini­tude, mais de l’appréhender autrement. Lorsque Mari dit au revoir à Goro, l’acteur de sa pièce, un plan-séquence cadre sim­ple­ment les deux per­son­nages : la pre­mière est allongée sur son lit médi­cal­isé, le sec­ond penché sur elle. Un détail retient ici l’attention : la lumière orangée du soir des­sine sur le mur l’ombre frémis­sante des arbres. Or peu à peu, cette lumière décline der­rière eux, jusqu’à ce que les formes pro­jetées s’estompent. En somme, la dis­pari­tion n’est pas filmée ici comme une vio­lente rup­ture, mais davan­tage comme une lente extinc­tion. Car comme Marie-Lou auprès de Miche­line, le film accom­pa­gne jusqu’au bout ses per­son­nages vieil­lis­sants ou malades, avec la même atten­tion aux gestes, aux paroles, aux silences, aux infimes man­i­fes­ta­tions du vivant.

Cette douceur obstinée n’abolit donc ni la mort ni les logiques économiques. Elle per­met plutôt d’aménager de petits espaces de résis­tance au sein desquels elles cessent pro­vi­soire­ment d’avoir le dernier mot. C’est pré­cisé­ment dans ces inter­stices que le film se fait le plus beau. En con­tre­point de leur con­ver­sa­tion noc­turne sur les quais de la Seine, Ham­aguchi filme plus tard les deux femmes assis­tant au lever du jour sur la cam­pagne de Kyoto. Mari y con­fie crain­dre moins la mort elle-même que la per­spec­tive de dis­paraître sans laiss­er de trace. En arrière-plan, de nou­veau, la lumière lui répond : le jour se lève, presque à son insu. La mort ne pour­ra certes pas être évitée, mais elle ne saurait effac­er les moments qui l’ont précédée : une prom­e­nade noc­turne sur un fau­teuil roulant, une étreinte dans une cham­bre d’EHPAD, la nuit qui tombe en France, le jour qui se lève au Japon, ou encore une comp­tine qu’on a aimé chanter, puis écouter – « Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’ou­blierai. »