Est-il pos­si­ble de réalis­er une hagiogra­phie cri­tique, qui trou­verait un équili­bre entre la célébra­tion d’une fig­ure et l’étude con­scien­cieuse de ses actes ? C’était la ques­tion que l’on se posait à l’issue du pre­mier volet de La Bataille de Gaulle. Réponse, une fois l’édifice achevé : man­i­feste­ment non. Il est même frap­pant de con­stater que les gages de dis­tan­ci­a­tion don­nés dans un pre­mier temps, cette manière de lou­voy­er entre la grande pompe du verbe gaullien, la bouf­fon­ner­ie et par­fois le recul his­torique (en inter­ro­geant le rap­port du gaullisme aux colonies), rel­e­vaient in fine de la retenue tac­tique, pour mieux dérouler ensuite le tapis rouge à une lec­ture plus déférente du per­son­nage. À ce titre, J’écris ton nom n’est pas tout à fait le même film que L’Âge de fer : la seg­men­ta­tion de l’épopée en deux volets n’est pas seule­ment dic­tée par la chronolo­gie (39–42, puis 43–44), mais par des rap­ports de force et des lignes nar­ra­tives qui don­nent à chaque moitié sa couleur, ses héros (Koenig dans le pre­mier, Moulin et Leclerc dans le sec­ond) ou encore ses antag­o­nistes. Là où le pre­mier volet fai­sait de l’amiral Dar­lan une antithèse pos­si­ble du général de Gaulle, son prin­ci­pal adver­saire est ici, plus que l’Allemagne nazie, Roo­sevelt et son désir de vas­salis­er la France après la défaite de l’Axe. La con­vo­ca­tion du poème de Paul Élu­ard, enton­né sur un mon­tage empha­tique alors que les rues de Paris se rebel­lent con­tre l’occupant, vaut ain­si comme pro­jet nar­ratif con­sacrant de Gaulle comme le garant d’une libéra­tion de la France ain­si que de son indépen­dance sur la scène inter­na­tionale.

Ce pro­gramme plus céré­mo­ni­al s’achève sco­laire­ment sur l’Arc de Tri­om­phe, où la flamme du Sol­dat incon­nu se super­pose à la sil­hou­ette rec­tiligne du général, avant que des vues con­tem­po­raines du mon­u­ment en fassent la matéri­al­i­sa­tion de la trace lais­sée par l’homme illus­tre. Entretemps, Baudry aura resser­ré les boulons de sa fresque, plus tenue sur le plan du spec­tac­u­laire (ce deux­ième volet est moins chiche en scènes d’action et de batailles), sans pour autant dépass­er le stade du diver­tisse­ment cal­i­bré. Par ailleurs, ce que le réc­it gagne en effi­cac­ité, il le perd en com­plex­ité des enjeux géopoli­tiques et his­toriques. J’écris ton nom est de ces films où l’action est ryth­mée par des fig­ures célèbres qui, le regard dans le vide, s’éclairent soudain en dis­ant « J’ai une idée », avant que le rythme de l’Histoire ne s’emballe. Ou plutôt d’une cer­taine vision de l’Histoire, fondée sur la tru­cu­lence et l’enluminure nar­ra­tive, pour dynamiser la resti­tu­tion des événe­ments. C’est le cas dans la scène dépeignant la fon­da­tion du CNR, où un faux coup de télé­phone fomen­té par Moulin force la déci­sion de mem­bres réu­nis. Plus loin, Baudry dépeint de la même manière une pho­to prise à la Mai­son Blanche lors du voy­age de de Gaulle aux États-Unis, comme un petit strat­a­gème qui per­met au général de pren­dre l’ascendant : les épisodes his­toriques sont de la sorte à chaque fois réduits à une série de coups de dés et à l’audace de « grands hommes ».

Cette sim­pli­fi­ca­tion, il a été de bon ton, lors de la sor­tie du pre­mier volet, de la met­tre sur le compte d’une inspi­ra­tion « BD », univers auquel Baudry n’est pas étranger – il a scé­nar­isé Quai d’Orsay sous le pseu­do­nyme d’Abel Lan­zac. Mais elle relève aus­si à d’autres endroits d’une vision par­tiale des con­flits idéologiques qui pren­nent place entre les Alliés. Par exem­ple, une scène avant le « D‑Day » pointe le racisme des G.I., avant qu’un sol­dat français n’indique que le retrait des tirailleurs séné­galais des rangs des divi­sions blind­ées est dû aux direc­tives de l’armée améri­caine. Le rac­cour­ci, qui exonère un peu facile­ment la France libre de sa pro­pre respon­s­abil­ité dans le « blanchi­ment » des troupes au tour­nant de 1944, est d’autant plus éton­nant que le film passe sous silence l’un des désac­cords majeurs entre Roo­sevelt et de Gaulle, à pro­pos du devenir de l’Empire français, que le sec­ond souhaitait main­tenir. Baudry ne con­serve ain­si que les détails qui ser­vent son « nar­ratif » ou offrent des anec­dotes savoureuses qu’il peut ampli­fi­er (la pre­mière entre­vue avec Roo­sevelt, où de Gaulle est sur­veil­lé der­rière des rideaux par des mem­bres des ser­vices secrets, présen­tés ici comme le ten­ant en joue). À choisir, on préférait encore L’Âge de fer : le film n’était pas meilleur, mais son numéro d’équilibriste lui don­nait une forme de fragilité éloignant (ne serait-ce qu’un peu plus) le spec­tre de l’académisme.