Il faut un cinéaste aux reins solides pour men­er pareil pro­jet. D’un monde à l’autre est un doc­u­men­taire de et avec Jérémie Renier, où l’acteur part en Arc­tique pour une très longue marche sur la ban­quise en com­pag­nie d’un explo­rateur français, Loury Lag. Dès le début, cet exploit physique est présen­té comme un moyen pour Renier de con­jur­er la mort de son meilleur ami, dont on com­prend qu’il s’agit de Gas­pard Ulliel, même si son nom n’est pas cité avant le car­ton final, qui révèle que le film lui est dédié. Sujet casse-gueule : Renier entend chauss­er des skis (soit pré­cisé­ment les con­di­tions dans lesquelles UlI­iel a eu son acci­dent fatal !) pour s’approcher au plus près de la mort, dans un désert de glace peu­plé de nom­breux dan­gers – froid extrême, ours polaires, crevass­es, etc. Le pre­mier écueil dans lequel tombe le film tient à la présence de Renier à tous les niveaux, puisqu’il est à la fois le per­son­nage prin­ci­pal, le réal­isa­teur, le nar­ra­teur et sur place le pro­duc­teur effec­tif du doc­u­men­taire (on le voit durant l’essentiel du film super­vis­er avec soin la bonne tenue des opéra­tions, tan­dis que Loury pro­gresse dans un pre­mier temps seul). Le geste est sincère, mais n’échappe pas à une forme de mal­adresse. C’est le cas, par exem­ple, des scènes où Renier fait face aux dif­fi­cultés et au passé douloureux de Loury, qui est passé par la case prison. Lorsqu’il le con­fronte, après avoir décou­vert avec désar­roi que l’explorateur a fourni à la pro­duc­tion du doc­u­men­taire des fac­tures fraud­uleuses, Renier filme moins l’homme cabossé avec empathie qu’il ne se filme en train de mon­tr­er son empathie. Involon­taire­ment, D’un monde à l’autre échoue ain­si à se con­fron­ter à une altérité et reste de bout en bout ver­rouil­lé du côté de Renier, qui rabat l’odyssée effec­tive sur un voy­age intérieur porté par un texte appuyé et des effets pseu­do-poé­tiques – musique élé­giaque, dif­frac­tion des plans, visions élé­gantes du vent sur la neige, etc.

L’autre souci, c’est la part de sub­terfuge sur lequel repose le périple, dont le principe cathar­tique rap­pelle loin­taine­ment celui de Sur le chemin des glaces de Wern­er Her­zog, jour­nal retraçant la marche sur plusieurs semaines du cinéaste alle­mand pour rejoin­dre son amie Lotte Eis­ner, hos­pi­tal­isée à Paris et grave­ment atteinte d’un can­cer. Dans le dernier acte du film, Renier, qui est pour l’instant resté en périphérie de l’avancée de Loury (en retrou­vant l’explorateur lors de ses arrêts dans des vil­lages afin de se rav­i­tailler), l’ac­com­pa­gne dans sa tra­ver­sée du monde glacé. Ce bout du voy­age est présen­té comme une entre­prise dan­gereuse pour les deux hommes, ramenés à leur extrême soli­tude et pré­car­ité, quand la mise en scène, à coup de plans de drone, de plans larges dis­tan­ciés ou de champs-con­trechamps trop pré­cis, ne cesse pour­tant de point­er la présence hors champ d’une équipe tech­nique. Si les dif­fi­cultés ren­con­trées par les com­pars­es sont réelles, on sent com­ment le réc­it prend ici le pas sur leur cap­ta­tion réelle ; le film fait mine que les deux hommes sont livrés à eux-mêmes. De fait, Renier n’aura pas vrai­ment fait œuvre de doc­u­men­tariste – cf. la mul­ti­pli­ca­tion de scènes et plans très courts réduits à une dimen­sion fonc­tion­nelle, illus­tra­tive ou cos­mé­tique. Le paysage comme la spé­ci­ficité du dis­posi­tif s’apparentent en défini­tive à un écrin pour racon­ter son tra­jet intime, au risque de pass­er à côté de cet « autre monde » promis par le titre.