Qu’il était si doux le temps des meules de foin, des repas de bonne chère et des bals le same­di soir, le vil­lage et les paysages, les paysans aus­si et les femmes, le jeune com­mis et la dure fer­mière, comme jadis Sig­noret-Delon dans La Veuve Coud­erc, main­tenant Cather­ine Frot et Gré­gori Derangère. Ain­si s’en­chaî­nent des clichés qui sen­tent bon le pot-au-feu et, pour son pre­mier film, Flo­rence Mon­corgé-Gabin a puisé au fond de ses sou­venirs des petits détails déli­cats en leur col­lant mal­heureuse­ment un scé­nario et une réal­i­sa­tion bien con­venus.

Ce film s’in­scrit dans le genre ter­roir. Et il y en a beau­coup de ces télé­films sur France 3 le same­di soir: des fer­mes, des drames, des amours, des paysages, de la sueur aus­si, des tors­es mâles et quelques cuiss­es féminines, bref, que du bon­heur rur­al. Et peut-être est-ce tout cela – ce scé­nario sans his­toire, cette musique dénuée d’o­rig­i­nal­ité, ces paysages en trav­el­ling – qui finit par lass­er le spec­ta­teur. Le drame s’ap­puie sur la ren­con­tre entre Joseph (Gré­gori Derangère) venu tra­vailler dans «la ferme à Monique» et Monique (Cather­ine Frot), femme aban­don­née par son mari au sor­tir de la Sec­onde guerre. Des désirs s’en­chaî­nent car le jeune homme n’est pas farouche et après la mère, il vagabonde dans les bras de la fille, Jeanne (Lau­ra Smet). Un enfant naî­tra, à qui, juste­ment, quar­ante ans plus tard, cette his­toire pas­sion­nelle est racon­tée.

Des corps sen­suels à des plans con­sen­suels, l’é­cart se creuse à peine. Zoom sur la nuque de Joseph pour accentuer le désir mon­tant de Monique, plan ser­ré du cor­sage de la fer­mière pour mon­tr­er ou démon­tr­er bien plutôt au spec­ta­teur l’at­trait qu’ex­erce sur le com­mis la belle Cather­ine Frot, ou plans rap­prochés des jeunes amants nus dans un grand lit, suc­ces­sion clichée mon­tée en fon­du enchaîné… Le désir ciné­matographique a bien du mal à se renou­vel­er. Quar­ante ans que des cinéastes, par­lons des Français (Gar­rel, Godard, Desplechin, Carax,…), se bat­tent pour qu’en­fin les mêmes mou­ve­ments de caméra, ces satanés trav­el­lings pour faire décou­vrir le paysage, ces zooms qui définis­sent une mon­tée, de désir, de vio­lence, … ces fon­dus enchaînés car s’en­chaî­nent les corps, que tous ces mêmes mou­ve­ments se “dépous­sièrent” enfin. Oui, ils sont recon­naiss­ables d’emblée par le pub­lic, oui, ils ras­surent, mais un film de ciné­ma ne doit pas ras­sur­er et s’as­sur­er lui-même, assur­ance tous risques, prise de risque zéro, et oui, et c’est là où le cri­tique peut, à juste titre, s’emporter. Flo­rence Mon­corgé-Gabin a pour­tant ‑ne l’ou­blions pas, c’est son pre­mier film- des qual­ités: excel­lente direc­tion d’ac­teurs et qual­ité d’ob­ser­va­tion, obser­va­tion pour le tra­vail, celui des champs, pour les mains, celles qui tis­sent des meules de foin, celles qui sor­tent régulière­ment de la poche un canif, celles qui débar­rassent la table, mains de Joseph et de Monique qui s’op­posent à celles tou­jours invis­i­bles de Jeanne l’in­sti­tutrice (surtout et avant tout une voix).

Il y a, en fil­igrane, l’his­toire d’une ren­con­tre entre une réal­isatrice et une actrice, Cather­ine Frot, et ces plans déli­cats qui entourent cette sil­hou­ette, il y a aus­si tous ces plats de ter­roir qui brû­lent et ces volutes de fumée au-dessus d’eux, il y a des petits pans de détails, les traces d’un sou­venir et un grand regret, ciné­matographique celui-là.