La Déten­tion repose sur un para­doxe : doc­u­men­taire sur le milieu car­céral, il n’entrera pour­tant jamais dans la prison et ne mon­tr­era aucun pris­on­nier (con­traire­ment à La Lib­erté, le précé­dent film de Guil­laume Mas­sart). Alors que cet espace a été filmé sous tous les angles, que ce soit du point de vue des pris­on­niers, des gar­di­ens ou des vis­i­teurs, il est ici appréhendé de façon indi­recte pour mieux saisir une étape déci­sive dans le fonc­tion­nement de l’institution péni­ten­ti­aire : la fab­rique du geôli­er. Guil­laume Mas­sart a posé sa caméra dans les salles de classe de l’École nationale d’administration péni­ten­ti­aire afin d’observer com­ment des indi­vidus venus d’horizons très divers devi­en­nent les rouages de la prison. Cette dernière se trou­ve alors envis­agée dans sa prox­im­ité avec une autre insti­tu­tion, elle aus­si fondée sur une logique dis­ci­plinaire : l’école. Leur par­en­té, iden­ti­fiée au moins depuis les travaux de Michel Fou­cault, saute aux yeux dès la pre­mière séquence, tan­dis qu’un pro­fesseur accueille les nou­velles recrues en les aver­tis­sant qu’ils devront rester debout pen­dant les trois heures de cours. Cette con­signe absurde devient le point de départ d’une dis­cus­sion sur la dis­ci­pline et sur la néces­sité d’obéir ou non aux ordres de la hiérar­chie. Si la parole finit par cir­culer, per­me­t­tant de ques­tion­ner l’idée d’une obéis­sance aveu­gle, il n’en reste pas moins qu’au terme de l’échange, c’est seule­ment parce que le pro­fesseur les y autorise que les élèves peu­vent enfin s’asseoir. Lorsque le titre appa­raît à la suite de cette séquence, il sem­ble moins désign­er la con­di­tion des détenus que celle des appren­tis sur­veil­lants eux-mêmes. Ce trou­ble est ren­for­cé par un jeu dans le mon­tage : chaque cours, cor­re­spon­dant à un petit bloc de durée, est ponc­tué par un fond noir qui mar­que une pause avant le début de la séance suiv­ante, tout en ser­vant d’écrin à la dernière phrase pronon­cée, pour la faire réson­ner quelques sec­on­des de plus. Les répliques ain­si mis­es en exer­gue cul­tivent sou­vent une cer­taine ambiva­lence entre le statut des pris­on­niers et celui des appren­tis sur­veil­lants – par exem­ple, un « je vous libère » lâché par un prof à la fin de son cours. C’est par ce type de procédés que Mas­sart fait émerg­er son point de vue au sein de l’observation des con­di­tions de for­ma­tion.

Autre choix notable dans cette pre­mière séquence : le choix de jouer sur l’horizontalité du for­mat 2,20:1, pour filmer en gros plan au moins deux vis­ages côte à côte. Les plans agen­cent de la sorte les élèves par tandems pour observ­er les réac­tions de l’un pen­dant que l’autre par­le, ain­si que les dif­férentes manières de se tenir ou de se com­porter face à l’autorité du pro­fesseur. Régulière­ment, de légers décalages comiques émer­gent lorsque deux expres­sions dif­fèrent net­te­ment dans le cadre ou lorsqu’un élève peine à con­tenir un rire – ce que le pro­fesseur ne manque pas de relever. Alors même que les cours visent à incul­quer des pro­to­coles stricts et à encadr­er les atti­tudes en ban­nis­sant toute forme de spon­tanéité, la caméra de Guil­laume Mas­sart sem­ble au con­traire tra­quer les sin­gu­lar­ités. Cette ten­sion atteint son point cul­mi­nant dans une scène de sim­u­la­tion, où une étu­di­ante doit s’occuper d’un faux détenu qui présente des signes annon­ci­a­teurs de sui­cide. Man­i­feste­ment ten­due par cette mise en sit­u­a­tion, la jeune femme s’efforce d’appliquer avec rigueur le pro­to­cole appris, par une série de gestes mécaniques qu’elle exé­cute avec plus ou moins de minu­tie. Le qua­trième mur de ce petit théâtre en vient cepen­dant vite à se fis­sur­er, notam­ment lorsque l’on aperçoit dans le dos du pro­fesseur le reste de la classe qui mime les bonnes répons­es pour aider l’élève inter­rogée. La Déten­tion s’attache par là à filmer un ordre polici­er et dis­ci­plinaire, qui struc­ture aus­si bien le milieu car­céral que les salles de classe.

Mais au bout d’un tiers de film, une bas­cule s’opère par un lent fon­du au noir. Bien que la séquence suiv­ante se déroule à nou­veau dans une salle de classe, on com­prend qu’une ellipse de plusieurs semaines s’est glis­sée entre les deux scènes : les sur­veil­lants en for­ma­tion ont entre-temps effec­tué un stage en prison. Le procédé se répétera en une occa­sion, coïn­ci­dant avec une deux­ième mise en pra­tique avant le retour en classe. En main­tenant ces expéri­ences hors-champ, Mas­sart nous invite à aigu­is­er notre appréhen­sion des séquences suiv­antes pour remar­quer les change­ments de com­porte­ment. Pre­mière trans­for­ma­tion notable : les pro­fesseurs lais­sent davan­tage la parole aux étu­di­ants, qui revi­en­nent sur leurs expéri­ences de ter­rain plus ou moins con­clu­antes. Leurs témoignages pointent l’écart entre la théorie enseignée et son appli­ca­tion, soulig­nant que les excep­tions sont en réal­ité la règle, ce qui laisse les for­ma­teurs sans voix. Bref, comme le résumera l’un des étu­di­ants, « la crise est per­ma­nente ». Dans ces séquences s’exprime par­fois un sen­ti­ment d’indignation, par exem­ple lorsqu’ils remar­quent le mau­vais com­porte­ment de leurs col­lègues tit­u­laires, avant de céder la place, après la sec­onde ellipse, à une forme de résig­na­tion. Autre inflex­ion notable : plusieurs étu­di­ants dis­parais­sent au fur et à mesure des cours, à l’image d’une élève qui racon­te avoir reçu des men­aces de mort de la part de col­lègues au cours de son stage. Après un ren­dez-vous lais­sé hors-champ avec sa pro­fesseure, la jeune femme désert­era l’écran, lais­sant devin­er qu’elle a finale­ment aban­don­né le cur­sus. La mul­ti­pli­ca­tion de ces petits décalages écorne le bla­son de l’institution, si bien qu’à l’issue de leur for­ma­tion, les élèves n’apparaissent pas comme les bons représen­tants d’un ordre polici­er dont ils auraient pleine­ment assim­ilé les valeurs. Par un heureux hasard doc­u­men­taire, la séquence finale con­sacrée à la répéti­tion de la remise des diplômes vient con­denser sym­bol­ique­ment cette idée en se déroulant sous une pluie bat­tante. Tan­dis que la direc­tion les con­traint à rester rassem­blés en uni­forme, la céré­monie prend des allures de sim­u­lacre : les vis­ages sont fer­més, la Mar­seil­laise est chan­tée sans con­vic­tion, les saluts mil­i­taires sont mal­adroite­ment désyn­chro­nisés. L’image donne alors à voir une organ­i­sa­tion qui cherche avant tout à sauver les apparences alors même que ses fonde­ments vac­il­lent ; un sys­tème bran­dis­sant les valeurs d’ordre et de dis­ci­pline pour mieux mas­quer l’irrationalité qui l’anime. La force du doc­u­men­taire tient dans cette ten­sion : par­venir à con­stru­ire un rap­port empathique avec les élèves comme avec cer­tains pro­fesseurs, tout en accu­sant les impass­es d’un dis­posi­tif struc­turelle­ment dys­fonc­tion­nel, qui n’engendre chez les agents guère autre chose que du cynisme. Si la théorie échoue sans cesse à s’appliquer, ce n’est ni du fait des sur­veil­lants qui la trahissent, ni des détenus qui en ren­dent l’application impos­si­ble, mais en rai­son de l’idéologie dis­ci­plinaire même et de son impuis­sance à ren­con­tr­er la réal­ité du monde péni­ten­ti­aire.