Seul fes­ti­val en France dédié au moyen-métrage, Les ren­con­tres inter­na­tionales de Brive célèbrent chaque année ce for­mat hybride – entre trente et soix­ante min­utes. Pour cette 23e édi­tion, vingt-six films de tous hori­zons ont été retenus par Giulio Casadei et son équipe. Très éclec­tique, la sélec­tion a toute­fois lais­sé entrevoir un cer­tain intérêt pour les films fig­u­rant une « résis­tance » con­tre les injus­tices sociales. Si cet esprit de révolte s’est surtout man­i­festé à un niveau nar­ratif et par le choix des sujets, quelques titres sont néan­moins par­venus à emprunter des voies formelles sin­gulières pour mon­ter au front.

La pro­jec­tion de Sense of Water de Moham­mad Rasoulof (en sa présence) a con­sti­tué l’un des temps forts de l’édition. Financé par le Dis­place­ment Film Fund, un fonds d’aide pour les cinéastes con­traints au déplace­ment, ce film auto­bi­ographique tourné en Alle­magne suit Ali, un écrivain iranien en exil qui ren­con­tre des dif­fi­cultés à appren­dre la langue. Ali s’interroge sur son absence de sen­ti­ment lorsqu’il prononce en alle­mand un mot qui, à l’in­verse, le touche pro­fondé­ment en far­si. Afin de mieux appréhen­der la langue ger­manique, il met sur pied avec Nazanin, sa nou­velle com­pagne bilingue, un dis­posi­tif péd­a­gogique assez sim­ple : sur une vit­re du salon, ils col­lent des post-its sur lesquels sont écrits des mots en far­si avec en dessous leur tra­duc­tion alle­mande. Les ter­mes sont classés en une série d’émotions (par exem­ple, « respon­s­abil­ité », « oubli­er » et « mémoire » sont regroupés dans une même colonne jaune). Ali entre­tient un rap­port ambiva­lent à cet appren­tis­sage : il désire appren­dre l’allemand pour s’intégrer mais craint de trahir ain­si sa langue mater­nelle et ses racines. En ques­tion­nant de la sorte « la valeur émo­tion­nelle » que revê­tent les mots pour les per­son­nes con­traintes de fuir leur pays d’origine, Rasoulof explore de façon atyp­ique les tiraille­ments de l’exil. Dom­mage que le car­ac­tère démon­stratif de cette fic­tion min­i­mal­iste prenne le dessus dans la deux­ième par­tie du film, dès lors qu’est évo­quée l’exécution de détenus qu’Ali a côtoyés en prison. On pense en par­ti­c­uli­er à cette scène balourde où il tombe de son tapis de course dont il a poussé le curseur à fond, puis se relève blessé à la tête en mar­mon­nant « exe­cut­ed ». Passé cet inci­dent, le réc­it se focalise sur le dilemme moral du per­son­nage (refaire sa vie en Alle­magne ou retourn­er en Iran pour repren­dre la lutte con­tre le régime ?). Cette pente didac­tique est par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble lors du dénoue­ment, qui tente de faire entr­er toute la grav­ité de la sit­u­a­tion dans un ultime échange assez peu sub­til entre les amoureux.

Dans With Love and Rage (Prix Dif­fu­sion GNCR / Agence du Court), Boji­na Panay­oto­va nous plonge quant à elle dans les Women’s Pen­ta­gon Actions de novem­bre 1980, lorsque des mil­liers de femmes se réu­nirent autour de l’édifice améri­cain pour réclamer l’é­gal­ité des droits soci­aux et économiques, entre autres reven­di­ca­tions envi­ron­nemen­tales et paci­fistes. Par le mon­tage com­plexe qu’il déploie à par­tir d’images d’archives télévi­suelles et ama­teures, With Love and Rage ne restitue pas la sim­ple his­toire du mou­ve­ment, mais l’énergie et la créa­tiv­ité qui y ont cir­culé. La cinéaste sub­stitue ain­si à la voix-off atten­due une nar­ra­tion à la pre­mière per­son­ne qui s’écrit entre les images, par l’entremise de car­tons sur fond noir. L’intérêt du procédé, en plus de faire respir­er ce film bouil­lon­nant, tient à sa manière de libér­er la bande-son du poids du com­men­taire. Panay­oto­va com­pose un patch­work sonore bigar­ré qui oscille entre nappes, enreg­istrements de l’action, pris­es de parole, con­férences et chants fémin­istes (elle s’autorise d’ailleurs à rassem­bler des extraits au-delà de 1980). De soror­ité, il est égale­ment ques­tion dans le ten­dre Solo Female d’Astrid Söder­berg, qui filme les couliss­es d’un « Only­Fans Gath­er­ing » – week-end où des créa­tri­ces se rassem­blent dans une mai­son pour pro­duire du con­tenu adulte à des­ti­na­tion de leurs abon­nés. Le film se con­cen­tre sur l’aspect ultra-com­péti­tif de cet univers en plein essor : par l’organisation de l’espace (les cham­bres séparées) et une série de sit­u­a­tions, la mai­son devient le théâtre d’une rival­ité gran­dis­sante entre les per­son­nages. Une spi­rale de con­cur­rence que ces femmes, tra­vailleuses pré­caires du numérique, parvi­en­nent mal­gré tout à rompre en s’épaulant les unes les autres.

S’évader tant qu’on est jeunes

Cette année, la jeunesse était à l’hon­neur dans presque toutes les séances de la com­péti­tion. Si elle incar­nait sou­vent l’esprit de lutte men­tion­né plus haut, cer­tains films se sont toute­fois démar­qués en fig­u­rant de jeunes gens qui, plutôt que de se bat­tre, préfèrent fuir une réal­ité trop con­traig­nante. C’est le cas d’Un ciel si bas (Prix du Jury Jeunes de la Cor­rèze) de Joachim Michaux, qui fait le por­trait, au moment de la chute du mur de Berlin, de jeunes adeptes de la New Beat – un genre de musique élec­tron­ique né en Bel­gique à la fin des années 1980. Michaux cède certes un peu à la facil­ité en recourant à la pel­licule 16 mm en noir et blanc, qui con­fère à ses images une esthé­tique branchée et under­ground proche d’un vidéo­clip. Un ciel si bas parvient néan­moins à saisir quelque chose de la quête d’évasion fig­urée par l’idée même de « transe ». Le film s’enfonce à mi-par­cours dans une boîte de nuit brux­el­loise et cap­ture alors une déam­bu­la­tion de plusieurs min­utes dans la fos­se, par­mi la foule des danseurs : de longues pris­es con­tem­pla­tives les enreg­istrent cha­cun dans leur bulle, les flashs répétés des stro­bo­scopes les figeant de façon assez fasci­nante dans des posi­tions chaque fois dif­férentes. Michaux embrasse ici la dimen­sion équiv­oque de la fête, a for­tiori lorsqu’il s’agit de musique élec­tron­ique : ouvre-t-elle sur un isole­ment des indi­vidus comme le film nous le sug­gère ? Ou per­met-elle au con­traire de faire corps, de se rassem­bler pour s’abstraire des angoiss­es col­lec­tives ? C’est à cette ambiva­lence tein­tée de mélan­col­ie qu’Un ciel si bas doit sa beauté.

L’évasion tran­scende encore le quo­ti­di­en dans Joan of Arc de Hlynur Pál­ma­son. Sur le lit­toral islandais, trois frères et sœurs con­stru­isent au milieu d’une nature hos­tile un épou­van­tail chevaleresque, pour lui décocher ensuite une myr­i­ade de flèch­es et de coups d’épée. Le cinéaste réem­ploie ici des pris­es de vues déjà aperçues dans L’Amour qu’il nous reste, son dernier long-métrage. Mais si les images de l’objet mal­mené y sur­gis­saient par bribes (pour mar­quer entre autres le pas­sage des saisons), elles con­stituent ici l’intégralité de Joan of Arc, qui dure une heure. Les visions de l’épouvantail frap­pé par les enfants et les élé­ments (soleil, pluie, neige et gel) ressur­gis­sent par le biais de plans plus longs, mais aus­si de rush­es inédits, comme prélevés d’un pro­jet à deux têtes. En fil­mant par plans fix­es, tou­jours sous le même angle, les saisons qui défi­lent via des jump cuts autour du pan­tin, Pál­ma­son pour­suit son explo­ration des cycles de la nature et des fluc­tu­a­tions de la lumière. Découpé en tableaux organiques, le film accueille mer­veilleuse­ment la sin­gu­lar­ité du paysage et sa matière sonore – à l’instar du bruit, fugace et musi­cal, d’un cheval se frot­tant énergique­ment le dos sur la terre humide. Ni doc­u­men­taire, ni tout à fait fic­tion, à la fois écrit et ouvert à l’inattendu, Joan of Arc était le plus beau film de cette édi­tion.