Dao s’ouvre sur des plans tournés lors de la phase de pré­pa­ra­tion du film, qui enreg­istrent la ren­con­tre des comé­di­ennes et comé­di­ens, des dis­cus­sions avec le cinéaste, ou encore des répéti­tions et exer­ci­ces de jeu. Devant la caméra d’Alain Gomis, Katy Cor­rea et D’Jo­hé Koua­dio, qui incar­neront respec­tive­ment Glo­ria et sa fille Nour dans la fic­tion à venir, parta­gent leurs doutes et réflex­ions sur leurs rôles à l’aune de leurs sen­si­bil­ités et de leurs expéri­ences per­son­nelles. La mise en abyme affiche que la fic­tion se nour­rit d’un matéri­au doc­u­men­taire, tout en éclairant la façon dont Gomis conçoit ici le ciné­ma, comme un out­il inter­ro­geant la notion d’identité. À rebours d’une fic­tion con­ven­tion­nelle où le scé­nario déter­mine d’emblée les con­tours des per­son­nages (une poignée de traits dis­tinc­tifs, de con­vic­tions intimes, etc.), le cinéaste appréhende donc les indi­vid­u­al­ités dans un mou­ve­ment dynamique, celui d’une con­struc­tion qui s’ébauche col­lec­tive­ment. Autrement dit, l’identité résulte d’un jeu com­plexe de con­tra­dic­tions et d’a­juste­ments – des nœuds que Dao entend expos­er plutôt que dénouer. Cette con­cep­tion irrigue la struc­ture du film, qui met en par­al­lèle deux céré­monies dis­tinctes : d’un côté, l’enterrement du père de Glo­ria en Guinée-Bis­sau, qu’elle doit organ­is­er avec ses frères et sœurs dans le respect des tra­di­tions locales ; et de l’autre, le mariage de Nour en ban­lieue parisi­enne, quelques mois après leur voy­age en Afrique. Entre deux pays et plusieurs généra­tions, le dis­posi­tif de Dao vise ain­si moins à con­fron­ter des cou­tumes et des cul­tures qu’à observ­er les dif­férentes façons dont les per­son­nages négo­cient avec elles.

Par cette approche, le film rap­pelle dans une cer­taine mesure Shad­ows de John Cas­savetes, qui pro­po­sait aus­si d’interroger la notion d’identité à par­tir d’un trio de per­son­nages afro-descen­dants vivant à New-York. Le rap­proche­ment passe d’abord par l’omniprésence d’une bande sonore jazz, en écho aux con­tours mou­vants des per­son­nages – même si, dans Dao, cette dimen­sion de la musique résonne moins avec la nature du mon­tage. Au-delà de ce point, les deux films parta­gent surtout une méth­ode d’écriture reposant sur la répéti­tion et la vari­a­tion. Si dans Shad­ows, les trois per­son­nages sont suc­ces­sive­ment con­fron­tés à des sit­u­a­tions sim­i­laires (par exem­ple, l’expérience du racisme) aux­quelles cha­cun répond dif­férem­ment, l’effet de reprise se joue ici prin­ci­pale­ment d’un pays à l’autre ; par exem­ple, la posi­tion plus ou moins dis­tante qu’adopte Glo­ria vis-à-vis des com­mu­nautés dépeintes, qu’elle soit en Guinée ou en France. Le jeu de com­para­i­son inter­vient aus­si à l’échelle des nom­breuses dis­cus­sions, entre les dif­férents points de vue exprimés par les per­son­nages lorsqu’ils débat­tent de sujets tels que leur édu­ca­tion, l’autorité mas­cu­line ou l’organisation des funérailles. Le mon­tage heurté saute d’un vis­age à l’autre pour faire affleur­er les dis­sen­sions et ren­dre sen­si­bles les rela­tions sin­gulières que chaque indi­vidu noue avec autrui et avec leur his­toire com­mune. Lors du mariage, une séquence assez longue est par exem­ple dédiée à l’arrivée inat­ten­due d’un mem­bre de la famille venu présen­ter sa fiancée blanche, enceinte de plusieurs mois. Gomis s’attarde alors sur les réac­tions de son entourage, qui avait per­du con­tact avec lui depuis un cer­tain temps, sans que les raisons de cette rup­ture ne soient claire­ment établies. De la mère refu­sant de lui adress­er la parole à la dés­ap­pro­ba­tion vir­u­lente du père, en pas­sant par les frères et sœurs partagés entre la gêne et la crispa­tion, le seg­ment offre un large éven­tail de regards et organ­ise un réseau d’affects qui brouille la pos­si­bil­ité de tir­er une lec­ture uni­voque de cette sit­u­a­tion.

Si la séquence se dis­tingue, c’est qu’elle se déploie dans un bloc de temps ménageant une réelle com­plex­ité des enjeux. En dépit de ses trois heures, Dao dis­pose néan­moins rarement de tels blocs et donne par­fois l’impression d’accumuler les ques­tions et thé­ma­tiques trop rapi­de­ment sur­volées. Notam­ment vers la fin du film, en Guinée-Bis­sau, lorsque Nour passe devant un musée con­sacré à l’histoire colo­niale et à l’esclavage. Après quelques échanges avec l’a­mi qui l’accompagne, cette courte scène s’achève par un plan où la jeune fille se tourne vers le bâti­ment pour lui faire face. La mise en scène glisse alors vers un sym­bol­isme appuyé – pour se con­stru­ire, Nour devra avoir con­science de l’histoire col­lec­tive dans laque­lle elle s’inscrit. Ce type de pas­sage en force revient ponctuelle­ment au cours du film, qu’il s’agisse d’une bagarre finale mal­adroite­ment amenée ou d’un échange entre Glo­ria et son ancien amant incar­né par Samir Gues­mi, lors du mariage au cours duquel il lui fait remar­quer qu’elle aurait tou­jours été attirée par les hommes blancs. En explic­i­tant une ten­sion qui tra­ver­sait jusque-là plus fine­ment le film, la scène se rabat sur un dia­logue assez con­ven­tion­nel dans sa manière de faire du con­flit un levi­er pour car­ac­téris­er Glo­ria. Les retours aléa­toires aux témoignages face caméra des acteurs et actri­ces ajoutent à ce sen­ti­ment d’un film qui ne trou­ve pas tout à fait sa forme organique. Cette lim­ite tient peut-être à un excès de con­fi­ance en la struc­ture générale du mon­tage par­al­lèle : si quelques rac­cords ména­gent des con­tre­points ou des effets de con­ti­nu­ité (on passe en une coupe d’une rue fran­cili­enne à une route de Guinée-Bis­sau), ils relèvent le plus sou­vent d’un usage fonc­tion­nel, sans véri­ta­ble tran­si­tion per­me­t­tant d’appréhender sous un autre œil les plans suiv­ants. Se dégage alors une impres­sion ambiva­lente face à un film riche lorsqu’on l’appréhende dans sa glob­al­ité, mais plus iné­gal et moins stim­u­lant dans le détail. De cet objet chao­tique se détache toute­fois le beau per­son­nage tirail­lé de Glo­ria. En Guinée-Bis­sau, son vis­age sou­vent impas­si­ble laisse devin­er une cer­taine dis­tance vis-à-vis des rites tra­di­tion­nels. Elle ne sem­ble pas tout à fait croire à leur portée spir­ituelle et mys­tique (sac­ri­fices ani­maux, croy­ances ani­mistes), sans pour autant adopter une pos­ture de scep­ti­cisme ou de rejet. Pour elle, l’enjeu est peut-être ailleurs : ses gestes relèvent moins d’une pleine adhé­sion que d’une forme de recon­nais­sance envers l’héritage lais­sé par son père. Évi­tant l’écueil d’un dis­cours naïf sur la trans­mis­sion, Dao ne conçoit pas la cul­ture comme un bien légué en l’état aux généra­tions suiv­antes, mais comme une matière vivante, en con­stante trans­for­ma­tion.