Qu’attendait-on au juste de Michael, biopic pro­duit et validé par John Bran­ca, ancien man­ag­er et avo­cat de Michael Jack­son, désigné comme exé­cu­teur tes­ta­men­taire de l’artiste depuis sa dis­pari­tion, en juin 2009 ? Croy­ait-on qu’il allait éclair­er la part la plus som­bre de la vie de l’artiste et revenir, entre autres, sur l’affaire Chan­dler et les perqui­si­tions effec­tuées dans le ranch de Nev­er­land au début des années 1990 ? Ou rêvait-on plus sim­ple­ment d’un clas­sique rise & fall, de l’apogée des années 1980 au déclin des années 2000 – petite musique bien con­nue du biopic, qui ser­vait de breuvage à Elvis et Back to black ?

De chute, il ne sera pas ques­tion – même si un deux­ième volet annon­cé doit revenir sur des dossiers plus con­flictuels. Jamais som­bre ni grav­eleux, ce pre­mier film entière­ment dédié à l’ascension de l’artiste, de la petite entre­prise famil­iale (les Jack­son Five) à l’apothéose soli­taire (la tournée de l’album Bad, à la fin des années 1980), a le mérite de s’intéresser à la facette la plus spec­tac­u­laire de Jack­son : celle de la mak­ing mon­ey machine. L’expression, employée par le père du chanteur, a dû servir de repère pour le film, qui peut être vu comme le por­trait d’un artiste entière­ment absorbé par la logique de pro­duc­tion cap­i­tal­iste. Soit une économie de la pure per­for­mance – vocale, choré­graphique, scénique – engen­drant un pro­duit qui rêve, comme tous les pro­duits de l’industrie du diver­tisse­ment améri­cain, de s’émanciper. D’Elvis à Brit­ney Spears, en pas­sant par Whit­ney Hous­ton, les États-Unis n’ont cessé de pro­duire ce type de créa­tures, adorées puis brûlées par la mak­ing mon­ey machine. Dans Michael, ce par­cours qui allie créa­tion et destruc­tion n’est racon­té qu’à moitié : c’est – on le répète – une ascen­sion sans chute. L’artiste n’est d’ailleurs doté d’aucune psy­cholo­gie, c’est à peine s’il traîne avec lui son trau­ma de rigueur (papa l’a éduqué à coups de cein­ture). Seule son ambi­tion intéresse le réc­it : con­quérir le monde, devenir le pre­mier artiste de l’ère pop mod­erne, celle de MTV et des méga-tournées plané­taires, où le pub­lic l’attend comme un messie.

Par sa façon de ne retenir de l’artiste que la machine (à chanter, à danser, et surtout à engen­dr­er des béné­fices), le film adopte au moins un point de vue. Il n’insiste pas sans rai­son sur les scènes de négo­ci­a­tion : sig­na­tures d’accords, rup­tures con­tractuelles, appel du boss d’Epic Records au patron de MTV pour exiger la dif­fu­sion du clip de Bil­lie Jean… Jusqu’à cette scène de tour­nage très con­nue d’une pub Pep­si (elle date de 1984) qui mar­que le revers faustien de tous les pactes con­clus avec le grand cap­i­tal. Sur le tour­nage, les cheveux de l’artiste pren­nent feu ; le film ne retient que l’anecdote et son reten­tisse­ment mon­di­al (foules hys­térisées, com­pas­sion mon­di­ale pour Michael) sans s’attarder sur les méta­mor­phoses qui vien­dront après, notam­ment à l’époque de Black or White. Inutile de dire qu’il ne peut que s’arrêter là, au moment où Michael ressem­ble encore à peu près à ce qu’il fut (seule son opéra­tion du nez est relatée). La fasci­nante trans­for­ma­tion qui aura lieu dans la décen­nie suiv­ante n’est pas le sujet du film et c’est là que réside sa para­doxale hon­nêteté : dans le fait de ne pas vouloir abîmer la machine, ni physique­ment, ni morale­ment. Dans le fait de ne retenir d’elle que l’énergie dépen­sée pour le diver­tisse­ment (dans la trop courte séquence dédiée au tour­nage du clip de Thriller, par exem­ple) et l’extase offerte au pub­lic, qui cul­mine lors du Vic­to­ry Tour, au terme duquel Michael dit publique­ment adieu à sa famille pour vol­er de ses pro­pres ailes. C’est un peu comme si le cap­i­tal­isme – à l’image de Jack­son lui-même, éter­nel enfant à la voix frêle rêvant de Peter Pan – retombait en enfance et trou­vait en Michael un doudou sur lequel méditer. Quelle belle machine ce fut, tout de même, que ce Michael.