Encore une his­toire de sexe sans capote et de fan­tasme à la « vas‑y frappe-moi et lèche mes bottes, tu m’ex­cites ». Du déjà-vu, direz-vous. Et bien non! Enfin oui, il y a quelques scènes hot entre bras mus­clés tout de cuir vêtus. Effec­tive­ment, avec le fou­et, ils n’y vont pas de main morte. L’af­fiche du film, plutôt racoleuse, sem­blait nous chu­chot­er dans le creux de l’or­eille: « il y a de la fesse enchaînée et fou­et­tée dans l’air, âme vertueuse et sen­si­ble s’ab­stenir. » Petit vicieux, vous vous égarez.

Adap­té d’un roman auto­bi­ographique de Pablo Pérez, Un Año sin Amor relate une année dans la vie d’un écrivain séroposi­tif, gay, adepte des pra­tiques sado-masochistes, à Buenos Aires au milieu des années qua­tre-vingt-dix. Dans ce con­texte, Pablo Pérez (car il s’ag­it de lui) est un homme seul. Il vit avec sa tante qui n’a plus toute sa tête. Son père ne lui témoigne son affec­tion qu’en lui don­nant un peu d’ar­gent tous les mois. Son amant est mort quelques années plus tôt. Seul avec sa mal­adie, Pablo va se retrou­ver face à lui-même et ses pen­chants sex­uels SM. La souf­france provo­quée par ces « jeux » est un moyen d’ou­bli­er celle plus ancrée de la mal­adie, et de faire exis­ter son corps qui peu à peu se dérobe à lui. Il con­stru­it sa vie telle une fic­tion, entre fan­tasme et désir, ten­ta­tion et pas­sage à l’acte, et lui redonne un sens en rédi­geant un jour­nal intime qui devien­dra son pre­mier roman.

La réal­isatrice Anahí Berneri, dont c’est le pre­mier film, priv­ilégie les gros plans, morce­lant ain­si son réc­it pour mieux retran­scrire la vie dis­solue et frag­men­tée de Pablo. Son isole­ment est souligné par l’usage de la longue focale qui brouille le monde qui l’en­toure. La réal­i­sa­tion n’hésite pas non plus à avoir recours à cer­tains effets visuels (jump cut, flash…) notam­ment lors des scènes en boîte de nuit, retran­scrivant ain­si l’am­biance par­ti­c­ulière et agres­sive de ces lieux. L’im­age légère­ment bleutée et d’une rugosité glacée évoque la sen­sa­tion provo­quée par une pointe de couteau con­tre le grain de la peau. Mais c’est surtout lors des scènes sex­uelles et SM que l’ha­bileté de la mise en scène est la plus vis­i­ble. La caméra capte sans détour les actes sex­uels, dont elle saisit les moin­dres détails en gros plan, énonçant un glos­saire filmique du sado-masochisme (coups, liens, acces­soires). Loin d’êtres obscènes ou choquantes, bien que frôlant la pornogra­phie, ces scènes (et prin­ci­pale­ment celle qui se situe dans le club cuir) con­tribuent à éla­bor­er l’u­nivers char­nel et sen­soriel de Pablo. Un univers pure­ment physique, dénué de car­ac­téri­sa­tion (pas ou peu de vis­ages sont mon­trés lors de la par­touze dans le club cuir), dans lequel on s’adonne entière­ment au sado-masochisme, selon une cod­i­fi­ca­tion élaborée d’après un principe hiérar­chique sim­ple: maître/esclave.

Cette mise en scène métic­uleuse, bien que per­me­t­tant au film de ne pas som­br­er dans des tra­vers racoleurs ou dans le sen­ti­men­tal­isme bas de gamme, lim­ite néan­moins trop claire­ment la portée d’Un Año sin Amor. Soucieuse de son pro­pos, qui tourne autour de l’ap­pari­tion des trithérapies et du scep­ti­cisme qu’elles sus­citèrent, et voulant le met­tre en valeur, Anahí Berneri tombe dans une réal­i­sa­tion illus­tra­tive qui rend le film par­fois démon­stratif, le sur­chargeant en sig­ni­fi­ca­tions inutiles. Il y a, par exem­ple, une scène durant laque­lle Pablo donne des cours de français à une jeune fille. Pour lui faire tra­vailler sa pronon­ci­a­tion, il répète plusieurs fois: « Je ne t’aime pas du tout. » Sa bouche est filmée en gros plan tan­dis qu’il prononce cette phrase en artic­u­lant exagéré­ment, soulig­nant et stig­ma­ti­sant ain­si son non-désir des femmes.

Ce « pro­tec­tion­nisme » de la mise en scène est une car­ac­téris­tique récur­rente des pre­miers films, les jeunes cinéastes s’abri­tant sou­vent der­rière un sujet atyp­ique tout en voulant être remar­qués pour leurs prouess­es visuelles. Si Anahí Berneri n’évite pas ces tra­vers, l’in­tel­li­gence dont elle fait preuve dans le traite­ment de scènes crues, qui tendaient au raco­lage visuel, per­met à Un Año sin Amor de sor­tir du lot.