Sor­ti dix ans après L’Esprit de la ruche, Le Sud forme avec le pre­mier film de Víc­tor Erice un dip­tyque his­torique informel con­sacré à l’Espagne fran­quiste. Le cinéaste y répète plusieurs motifs et principes de mise en scène, adop­tant le point de vue d’un enfant pour appréhen­der une époque mar­quée par la dic­tature, inscrite dans les paysages austères et silen­cieux du nord de l’Espagne. Le Sud opère toute­fois un dou­ble déplace­ment : d’une part, la jeune Estrel­la est plus âgée que la petite Ana ; d’autre part, le réc­it ne se situe plus dans l’immédiat après-guerre des années 1940, mais dans les années 1950, lorsque le silence fran­quiste s’est durable­ment instal­lé. Le Sud du titre ren­voie à un ailleurs fan­tas­mé par la jeune Estrel­la, qui a quit­té très tôt cette région avec ses par­ents afin de s’installer dans le nord du pays, pour habiter une mai­son située entre la cam­pagne et la ville, longée par une route que le père surnomme de manière élo­quente « la fron­tière ». Cette dual­ité géo­graphique ren­voie aus­si sur le plan sym­bol­ique à une série de frac­tures à la fois intimes et his­toriques : le Sud incar­ne le passé du père, Agustín, mar­qué par la rup­ture avec les siens pour des raisons poli­tiques à la suite de la guerre civile, et – on l’apprendra peu à peu – une his­toire d’amour lais­sée der­rière lui. Ce sen­ti­ment de tristesse est ren­for­cé par la struc­ture du film, artic­ulé autour d’un flash­back : il s’ouvre sur Estrel­la ado­les­cente, au moment où elle apprend la dis­pari­tion de son père, avant que la nar­ra­trice, dev­enue adulte, ne con­te en voix off le réc­it de son enfance.

La rela­tion entre Estrel­la et son père pres­tidig­i­ta­teur voile la pre­mière par­tie d’une dimen­sion fan­tas­tique. Cepen­dant un indice établit aus­sitôt le statut de cette magie : le plan inau­gu­rant le réc­it rétro­spec­tif est une image impos­si­ble, puisqu’il précède la nais­sance d’Estrella. Agustín y prédit, grâce à son pen­d­ule, le sexe de l’enfant et choisit son prénom, avant que la voix off ne pré­cise que l’enfant a inven­té cette image. Comme dans L’Esprit de la ruche, le sur­na­turel émane du regard d’une petite fille qui sub­lime un réel qu’elle ne com­prend pas. Chez Erice, il ne s’agit en rien d’un émer­veille­ment naïf, mais d’une per­cep­tion plus com­plexe et ambiva­lente, ce que met en évi­dence un très beau plan-séquence au moment où Agustín ini­tie Estrel­la à la manip­u­la­tion du pen­d­ule dans le gre­nier de la mai­son, cette pièce inter­dite où il con­vo­querait des forces occultes. Un lent panoramique suit les mou­ve­ments de l’enfant, orchestrés par la voix et les gestes de l’adulte. Les yeux fixés sur l’objet mag­ique, Estrel­la sem­ble être prise dans une séance d’hypnose, où l’obscurité de la pièce et du cadre sécrète un par­fum fan­tas­tique et légère­ment inquié­tant par l’emprise qua­si mys­tique que le père exerce sur sa fille. La magie asso­ciée à la fig­ure pater­nelle relève d’emblée d’une forme de mys­ti­fi­ca­tion, un aveu­gle­ment volon­taire qui trans­forme la dépres­sion et la pros­tra­tion d’Agustín en un mys­tère fasci­nant.

Se joue ici un déni poignant, celui d’une enfant très proche et admi­ra­tive de son père, qui doit cepen­dant le réin­ven­ter à tra­vers un réc­it idéal­isé pour en dis­simuler la part som­bre. Mais le mécan­isme intime est symp­to­ma­tique d’un aveu­gle­ment col­lec­tif plus large. La fig­ure mater­nelle, qui au début se prête au jeu de sa fille en présen­tant Agustín comme un magi­cien, cherche en vérité à élud­er les ques­tions sur un passé dont elle ne veut plus enten­dre par­ler. Les céré­monies religieuses (la com­mu­nion du début, le mariage de la fin) jouent un rôle ana­logue : elles célèbrent une sym­biose famil­iale fal­lac­i­euse pour ten­ter vaine­ment de dis­simuler les frac­tures intergénéra­tionnelles. Une série de dys­fonc­tion­nements et d’incongruités vien­nent con­trari­er la joie de la séquence de com­mu­nion : les coups de fusils inex­plic­a­bles d’Agustín lors des pré­parat­ifs ; son inquié­tante appari­tion dans un coin obscur de l’église, son vis­age émergeant de l’ombre dans une étrange lumière bleutée ; ou encore un lent trav­el­ling avant lors des célébra­tions de l’après-midi, qui voit la caméra s’éloigner de la danse entre Estrel­la et son père pour venir lente­ment cadr­er en gros plan le voile de la com­mu­ni­ante posé sur une chaise. Une dimen­sion poli­tique affleure dis­crète­ment : les rit­uels religieux, décrits par les adultes comme « les plus beaux jours de notre vie » sans qu’ils sachent vrai­ment pourquoi, ren­voient implicite­ment à l’instrumentalisation de la reli­gion catholique par le régime fran­quiste, où les valeurs religieuses par­tic­i­paient à l’édification d’un réc­it arti­fi­ciel d’unité nationale.

Un face-à-face impossible

Au milieu du film, une séquence au ciné­ma (motif décidé­ment clé chez Erice, qui ouvre sur cer­taines de ses plus belles scènes, de L’Esprit de la ruche jusqu’à Fer­mer les yeux) mar­que un point de bas­cule dans la per­cep­tion d’Estrella. Après avoir décou­vert un papi­er sur lequel Agustín a grif­fon­né obses­sion­nelle­ment le nom d’une cer­taine Irène Ríos, la jeune fille com­mence à s’interroger sur les secrets que son père dis­simule. Des mois plus tard, en remar­quant sa moto devant un ciné­ma, elle retrou­ve ce nom sur l’affiche d’un film. La séquence s’articule autour d’un dou­ble champ-con­trechamp : d’abord entre le vis­age de l’enfant et celui de la femme mys­térieuse (Aurore Clé­ment) sur les pho­togrammes plac­ardés à l’entrée, puis entre celui d’Agustín dans la salle, con­fron­té au même vis­age incar­nant à l’écran une femme fatale. L’image de ciné­ma devient alors un troisième terme qui trou­ble la rela­tion père/fille. La révéla­tion pour Estrel­la est bru­tale : face à la pho­togra­phie, elle com­prend que son père est aus­si un homme, que son exis­tence excède son rôle pater­nel et qu’elle est de fac­to exclue d’une par­tie de sa vie. La beauté de la scène réside dans cette manière dont la jeune fille fait l’épreuve de l’altérité irré­ductible de son père, non pas à tra­vers son vis­age, mais par celui d’une autre femme, qui éclaire soudaine­ment la part cachée de la fig­ure pater­nelle. Elle le suit ensuite à la sor­tie du ciné­ma, alors qu’il se rend dans un café pour écrire une let­tre des­tinée à Lau­ra, le vrai nom de l’actrice Irène Ríos. Estrel­la se présente à lui der­rière la fenêtre, avant qu’Agustín ne la rejoigne dehors en lais­sant sa let­tre sur la table. Filmée depuis l’intérieur en un seul plan, la sépa­ra­tion entre le dehors et le dedans fig­ure la vie com­par­ti­men­tée du per­son­nage, où son passé et son présent, sa stature de père et son his­toire d’amour restent étanch­es l’un à l’autre. Lorsqu’il rejoint Estrel­la, l’embrasure de la fenêtre les sépare ver­ti­cale­ment dans le cadre dans un face-à-face con­trar­ié qui répond au dou­ble champ-con­trechamp précé­dent. La mise en scène sug­gère alors qu’on ne peut accéder véri­ta­ble­ment à l’autre qu’à tra­vers ce qui le détourne de nous : un objet extérieur, ici le ciné­ma, per­met un déplace­ment du point de vue. 

À par­tir de cette séquence, la mat­u­ra­tion du regard d’Estrella s’exprime de manière sig­ni­fica­tive par la dis­pari­tion du sur­na­turel : Agustín, nous dit-elle en voix off, ne touchera plus jamais à son pen­d­ule, tan­dis que le gre­nier cesse d’être asso­cié à des forces occultes pour devenir son refuge mélan­col­ique où il ressasse l’histoire d’un amour per­du. La désil­lu­sion sus­cite chez l’héroïne une colère sourde : elle brûle le vis­age d’Irène sur l’affiche du film, puis tente de provo­quer un nou­veau face-à-face en se cachant sous son lit, mimant sa pro­pre dis­pari­tion pour attir­er l’attention de la famille, et surtout celle de l’homme qu’elle croy­ait con­naître. Si la scène est déchi­rante, c’est qu’elle met en œuvre une com­plic­ité dans la souf­france plutôt qu’un con­flit ouvert : Estrel­la repro­duit ici la pre­mière fuite d’Agustín qui avait déjà inquiété toute la famille. Mais cette entente tacite et priv­ilégiée entre eux, con­stru­ite tout au long du film, a quelque chose de trag­ique puisqu’elle ne peut pas s’exprimer dans un véri­ta­ble échange : « À mon silence, il répondait avec le sien. Et tout à coup je com­pris qu’il jouait le même jeu, accep­tant mon défi pour me prou­ver que sa douleur était beau­coup plus grande que la mienne. » En toute logique, la seule séquence d’explication entre les deux per­son­nages, dans un restau­rant blanchâtre et funèbre à la fin du film, se révèlera pro­fondé­ment déce­vante. Les derniers plans ouvrent pour­tant sur une lueur d’optimisme : après la mort d’Agustín, la jeune femme annonce qu’elle part enfin pour ce Sud qu’elle ne con­naît qu’à tra­vers les silences et les réc­its tron­qués. Film inachevé, dont une sec­onde par­tie devait ini­tiale­ment suiv­re l’enquête d’Estrella sur les traces de son père, Le Sud sus­pend son réc­it au seuil de révéla­tions à venir. Sor­ti en 1983, soit six ans après la fin du fran­quisme, le film sem­ble plac­er son espoir dans une nou­velle généra­tion, décidée à rompre avec le déni et le silence. Comme si une page de l’histoire espag­nole restait encore à écrire – non pas en oblitérant le passé, mais en tra­ver­sant les fron­tières, géo­graphiques comme sym­bol­iques, afin de ren­dre enfin la parole pos­si­ble et d’ouvrir les yeux.