Com­ment com­pose-t-on la couleur au cours des dif­férentes étapes de la fab­ri­ca­tion d’un film ? En s’intéressant à des métiers var­iés, cette série d’entretiens pro­pose un panora­ma des con­tri­bu­tions à la palette d’un film. Troisième invitée : Alexan­dra Charles, cheffe cos­tu­mière de tous les films de Bruno Dumont de Flan­dres à France, mais aus­si plus récem­ment de Joli Joli.

Vous avez débuté votre car­rière de cos­tu­mière au théâtre et con­tin­uez d’y tra­vailler régulière­ment. Com­ment êtes-vous venue au ciné­ma ?

Après avoir tra­vail­lé au théâtre pen­dant une petite dizaine d’an­nées, j’ai ren­con­tré Bruno Dumont, qui cher­chait une cos­tu­mière pour Flan­dres. Dès notre pre­mier film ensem­ble, Bruno a attiré mon atten­tion sur l’importance de penser les cos­tumes par rap­port aux arrière-plans – qui étaient, chez lui, sou­vent des décors naturels. Cette idée m’a mar­quée et a irrigué tout mon tra­vail par la suite. Si une scène se déroule dans un champ avec quelques arbres, le fond de l’image sera dans des gammes de verts et bruns, des couleurs ter­reuses. À par­tir de là, soit je choi­sis de tra­vailler les mêmes teintes, le même genre de matières et de patines afin que les per­son­nages se fondent dans leur envi­ron­nement, soit je cherche le décalage. Évidem­ment, l’une ou l’autre option ne racon­tent pas la même chose. En l’occurrence, sur les pre­miers films de Bruno, j’ai beau­coup tra­vail­lé la sym­biose des teintes de cos­tumes avec les fonds. S’il y avait de la terre, de la mousse ou de l’écorce dans les décors, j’essayais de faire en sorte qu’on retrou­ve ce rap­port à la matière dans les lainages, les tis­sages…

Con­stru­ire un dia­logue visuel entre les cos­tumes et les décors sup­pose-t-il une con­nais­sance très fine de ces derniers ? Quelle était votre base de tra­vail ?

Au début, je me rendais beau­coup sur les décors naturels pen­dant les repérages, ce que je ne fais mal­heureuse­ment plus telle­ment par manque de temps. Aujourd’hui, j’ai plutôt ten­dance à tra­vailler à par­tir d’images trans­mis­es par le chef déco, mais j’aimais pren­dre le temps de décou­vrir les lieux du tour­nage. Par ailleurs, les scé­nar­ios de Bruno n’étaient pas séquencés, ils se lisaient presque comme des romans qu’il fal­lait inter­préter visuelle­ment. Je leur trou­vais sou­vent un côté un peu hors du temps, si bien que j’ai beau­coup pro­longé le côté indéfiniss­able de l’époque dans laque­lle ils se déroulent. Le plus sou­vent, les pre­mières idées de cos­tumes découlent de la fonc­tion des per­son­nages, que j’adapte par la suite à leur envi­ron­nement immé­di­at. Dans P’tit Quin­quin, le père de Quin­quin tra­vaille comme éleveur de chevaux, donc il fal­lait qu’il soit en bleu de tra­vail. Lors des repérages, j’avais été saisie par l’importance de la brique dans le bâti de la ferme, qui con­trastait avec les élé­ments naturels alen­tour. J’ai donc cher­ché une com­bi­nai­son dans un orange un peu brûlé, pour pro­longer cette présence de la couleur brique.

P’tit Quin­quin | © Arte

C’est aus­si un élé­ment visuel glané dans les décors qui m’a don­né l’idée d’un des cos­tumes prin­ci­paux de Ma Loute. Lors des repérages dans un petit bois situé au cœur des dunes, je tombais sou­vent sur une plante verte avec des feuilles veinées et un peu vio­lettes, que je trou­vais mag­nifique. C’est ain­si que j’ai eu l’idée du cos­tume porté par le per­son­nage de Bil­lie, un vête­ment arti­sanal en lin qu’on a fait tein­dre en vio­let. Cette col­oration exis­tait vrai­ment à l’époque sur ce genre de pièces, donc il y avait une cohérence his­torique, et de plus le cos­tume créait un con­traste mag­nifique avec le vert du bois envi­ron­nant et les teintes du sable et de la mer.

Ma Loute | © Memen­to Films

Vous par­lez de cohérence his­torique des teintes : quel que soit le pro­jet sur lequel vous tra­vaillez, votre approche débute donc par une recherche icono­graphique ?

Sys­té­ma­tique­ment, car je trou­ve qu’il est impor­tant de par­tir d’une base doc­u­men­tée his­torique et réal­iste pour pou­voir ensuite, éventuelle­ment, pro­duire un décalage en pleine con­nais­sance de cause. C’est val­able aus­si bien pour les couleurs que pour les matières. Je lis régulière­ment les ouvrages de Michel Pas­toureau, qui par­lent de manière très pré­cise des couleurs et de leur sym­bol­ique. Pour Ma Loute, je me revois lire L’Étoffe du dia­ble : une his­toire des rayures et des tis­sus rayés, tan­dis que Bruno et moi nous sommes plongés dans une impor­tante doc­u­men­ta­tion his­torique. Nous avons échangé de nom­breuses cartes postales de la côte d’Opale, dont cer­taines représen­taient des pêcheurs. La tenue de « Ma Loute », le per­son­nage prin­ci­pal, découle directe­ment de la pho­togra­phie d’un petit gars sur une bar­que avec son béret, qui fai­sait pass­er les bour­geois sur la baie de la Slack.

Lors de recherch­es icono­graphiques por­tant sur des péri­odes éloignées de la nôtre, la pré­ci­sion des teintes ne vient-elle pas à man­quer ?

Ces cartes postales étaient en effet en noir et blanc. Ceci dit, au début du XXe siè­cle, il exis­tait déjà les plaques autochromes des frères Lumière, ce qui m’a per­mis d’avoir quelques références de teintes. En out­re, à tra­vers les pein­tures, on iden­ti­fie les gammes col­orées pro­pres à chaque époque, ain­si que les codes couleurs en vigueur selon le rang social. Au-delà de mes pro­pres recherch­es, les livres sur le cos­tume ren­fer­ment des infor­ma­tions pré­cis­es. Pour Jean­nette, l’en­fance de Jeanne d’Arc et Jeanne, je me suis doc­u­men­tée sur les teintes en vigueur au Moyen-Âge, donc les cos­tumes des deux films sont assez proches de la réal­ité his­torique, à la fois dans leurs couleurs et dans leurs formes. Il y a quand même un décalage, dans Jean­nette, lors de la vision des deux saintes. Leur cos­tume cor­re­spond davan­tage à une imagerie kitsch plutôt qu’à la représen­ta­tion des saints à l’époque.

Jeanne | © Les Films du Losange ; Jean­nette, l’en­fance de Jeanne d’Arc | © Memen­to Films

En symbiose

Dans Ma Loute, le principe de sym­biose entre les cos­tumes et l’environnement que vous décrivez plus haut sem­ble porté à son parox­ysme.

Je suis touchée que cette inten­tion transparaisse, car j’ai par­fois des idées en tête qui ne fonc­tion­nent pas aus­si bien que je l’au­rais imag­iné. Pour Ma Loute comme pour d’autres films, la dis­cus­sion s’est vrai­ment faite à trois, avec Bruno et le chef opéra­teur Guil­laume Def­fontaines, en rai­son de l’esthétique très par­ti­c­ulière (tex­ture, ren­du des couleurs, de la lumière, etc.) Nous étions instal­lés à l’école La Générale, à Mon­treuil, pour fab­ri­quer les cos­tumes. Nous avons fait des essais caméra dans la cour, en même temps que Bruno et Guil­laume se sont assurés des fil­tres qu’ils comp­taient utilis­er et de dif­férents réglages. Ils assis­taient égale­ment aux essayages cos­tumes, pen­dant lesquels nous dis­cu­tions des matières. Cela m’a notam­ment per­mis de prévoir qu’un rouge un peu franc à l’œil vir­erait plutôt au bor­deaux à l’image, et j’ai ain­si déter­miné si cer­taines couleurs devaient être appuyées ou au con­traire atténuées en fonc­tion de l’effet recher­ché.

Alors que les chefs opéra­teurs asso­cient l’enjeu de la couleur à la lumière, vous sem­blez l’associer plus spon­tané­ment à la matière.

C’est vrai : des fois, chez un loueur, je regarde cinq imper­méables qui se ressem­blent à peu de choses près. La plu­part tombent à plat pour un ensem­ble de raisons : le tis­sage, la coupe, la présence d’une surpiqûre… bref, je n’y crois pas. Comme je le dis­ais plus haut, un vête­ment n’est pas qu’une couleur, c’est aus­si une matière qui doit être plau­si­ble. Quand je tra­vail­lais sur Flan­dres, je recher­chais non seule­ment des teintes pré­cis­es, mais aus­si des lainages, une pro­fondeur dans le tis­sage, des pièces pat­inées, pleines de nuances. L’essentiel est de définir dès le début une sorte de code – de couleurs, de matières, de formes – qu’il faut con­serv­er pour s’assurer de la cohérence. Pour rebondir sur ces cir­cu­la­tions entre couleur, lumière et matière, je pense à une scène de Joli Joli qui se déroule dans les toi­lettes d’un ciné­ma. Je con­nais­sais à l’avance les teintes et la matière du car­relage qui allait être util­isé et j’ai pu penser des cos­tumes en con­séquence. Dans le fond des toi­lettes, une sorte de mar­bre rétroé­clairé créait plusieurs ambiances grâce à des change­ments de couleurs. La veste que j’ai choisie pour le per­son­nage inter­prété par Vic­tor Bel­mon­do est en daim et en cuir, deux matières qui réagis­sent dif­férem­ment à la couleur et à la lumière, puisque le daim absorbe la lumière, alors que le cuir la reflète. Dans ce décor, c’était idéal, car le cuir pro­longeait la bril­lance du car­relage mar­ron, mais le daim venait cass­er les reflets et créer du relief.

Vous est-il néces­saire de ren­con­tr­er physique­ment les comé­di­ens avant de com­mencer à tra­vailler ?

Pas oblig­a­toire­ment, mais j’ai besoin de l’image d’un vis­age, et idéale­ment d’un corps. Il faut que je puisse com­pren­dre ce qu’il dégage, la couleur de ses cheveux, ses pro­por­tions… C’est un point de départ, même si j’ajuste sou­vent des élé­ments par la suite. Par­fois, lors de l’essayage, je me rends compte qu’un cos­tume sélec­tion­né pour un comé­di­en dont je n’avais qu’une pho­to ne fonc­tionne pas bien. À l’inverse, je peux choisir une pièce pour de la sim­ple fig­u­ra­tion et quelque chose d’imprévu se passe, comme une alchimie entre la qual­ité du vête­ment et la manière dont il est porté. Il est en tout cas dif­fi­cile de déter­min­er pré­cisé­ment d’où vien­nent les idées : pour la veste pied-de-poule portée par Fab­rice Luchi­ni dans Ma Loute, j’avais en tête un vieux dessin ani­mé, Les Fous du Volant. Le per­son­nage joué par Luchi­ni, qui ricane sans arrêt avec sa bosse, me rap­pelait Satanas, le méchant sournois du dessin ani­mé, et j’ai essayé de repro­duire cer­tains de ses traits car­ac­téris­tiques. En lisant le scé­nario, je pen­sais évidem­ment aux tenues que por­taient les con­duc­teurs auto­mo­biles au début du XXe siè­cle, avec leurs cache-pous­sières et leur casque en cuir, mais j’avais envie de détourn­er un peu cette référence visuelle. Comme le film est une copro­duc­tion alle­mande, nous étions allés chercher des cos­tumes dans un stock de cos­tumes fab­riqués en ex-RDA. Il s’agissait de cos­tumes d’époque, mais réal­isés avec des matières syn­thé­tiques, ce qui n’était pas réal­iste. Je me suis pour­tant dit que le décalage pou­vait venir de là : un cos­tume pas for­cé­ment aus­si fin qu’attendu, d’où naît une sorte de bizarrerie.

Ma Loute | © Memen­to Films ; Les Fous du volants | © CBS

Y a‑t-il des teintes qui vous sont chères et dont vous sen­tez qu’elles par­courent votre tra­vail ?

J’aime les verts, et j’ai eu la chance de beau­coup les tra­vailler sur les films de Bruno. J’ai une préférence pour les tons rabat­tus, ces teintes peu franch­es, pas vives. Je me rends compte que les décors naturels dont je m’im­prègne en sont le prin­ci­pal vivi­er. Quand je pars à la recherche des cos­tumes d’un film, les gammes de couleurs de ce que j’ai pu con­tem­pler ori­en­tent mon regard. Je réalise, à en par­ler, que je n’intellectualise pas du tout ce proces­sus : il y a un côté assez organique dans tout cela. Quand je recherche un ton mousse, j’ai besoin d’avoir marché dessus, de l’avoir touchée, d’avoir sen­ti son odeur, d’avoir enten­du le son qu’elle fait. Ce rap­port synesthésique aux teintes et à la matière est déter­mi­nant, à la fin, pour me per­me­t­tre de croire dans mes pro­pres cos­tumes.