Une fois par mois, Par­al­lax regarde le ciné­ma d’aujourd’hui en miroir de celui d’hier. Ce mois-ci, l’expédition de Mag­el­lan de Lav Diaz rap­pelle celle d’Aguirre, la colère de Dieu de Wern­er Her­zog (1972).

Mag­el­lan, le nou­veau film de Lav Diaz, s’apparente à un « anti-biopic » qui dépeint l’envers noir de la fig­ure de l’explorateur. L’avide désir de con­quête et de recon­nais­sance qui l’anime le rap­proche de l’un des con­quis­ta­dors les plus célèbres de l’histoire du ciné­ma : le héros d’Aguirre, la colère de Dieu. Réal­isé en 1972, le film de Wern­er Her­zog suit une poignée d’Espagnols dans une quête d’El Dora­do vouée à l’échec. Luttes de pou­voir au sein des expédi­tions, enrôle­ment d’un aborigène nom­mé guide de la car­a­vane, éprou­vantes tra­ver­sées en bateau ou en bar­que qui révè­lent l’âme tour­men­tée du pro­tag­o­niste prin­ci­pal… Les deux films parta­gent des péripéties sim­i­laires et visent l’un comme l’autre à dépass­er l’iconographie roman­tique de « l’ailleurs » inex­ploré, du par­adis mir­i­fique que représen­teraient les paysages d’Amérique du Sud (Aguirre) ou de Malaisie et des Philip­pines (Mag­el­lan).

Bien que Her­zog verse davan­tage dans une forme de mys­ti­cisme – notam­ment au tra­vers de la bande-orig­i­nale éthérée de Popol Vuh –, les deux cinéastes por­tent une atten­tion par­ti­c­ulière aux paysages par­cou­rus : les plans longs du ciné­ma de Lav Diaz, tail­lés pour épouser le gigan­tisme de la végé­ta­tion envi­ron­nante, lais­sent vibr­er la nature au gré du vent et de la lumière, tan­dis que Wern­er Her­zog suit ses acteurs marchant pénible­ment dans la jun­gle, les pieds dans la boue. Cette quête d’une matéri­al­ité accrue sert cepen­dant deux hori­zons dis­tincts. L’esthétique de Lav Diaz, inspi­rant un sen­ti­ment d’harmonie, s’accorde davan­tage au mode de vie des tribus locales (qua­si­ment absentes dans Aguirre) qu’à l’épopée de Mag­el­lan. Chez Her­zog, la caméra portée, bal­lotée à flanc de falaise ou sur des embar­ca­tions de for­tune comme le reste du matériel achem­iné par les per­son­nages, nour­rit une porosité entre le périple du réc­it et celui qu’aura con­sti­tué le tour­nage (on sait le goût du réal­isa­teur de Fitz­car­ral­do pour les pro­jets homériques). Aguirre aspire donc plutôt à un ciné­ma aven­turi­er flir­tant avec le doc­u­men­taire.

Mais les films se rejoignent finale­ment en un point : ils s’engagent l’un comme l’autre dans une forme de duel avec leur per­son­nage prin­ci­pal, ce que pré­fig­urent leurs scènes d’ouverture respec­tives. Dans Mag­el­lan, la vie quo­ti­di­enne d’une Malaisi­enne inter­rompue par l’approche, hors champ, d’Occidentaux fraîche­ment débar­qués qui occa­sionne sa fuite. Ce départ du cadre augure la manière dont Mag­el­lan va s’arroger le reste du film, devenant le per­son­nage cen­tral à la place des aborigènes. Lav Diaz expose ain­si le biais occi­den­tal par lequel s’est écrite l’histoire colo­niale ; Mag­el­lan s’empare d’un réc­it qui ne devrait pas lui appartenir, ce que rap­pelle la mise en scène par son ancrage du côté des ter­ri­toires colonisés. Aguirre débute quant à lui par plusieurs vues de la cordil­lère des Andes, notam­ment un panoramique qui suit la colonne de con­quis­ta­dors et de Sher­pas grim­pant, le long d’une arête embrumée, jusqu’à un som­met situé aux pieds de la caméra. Si Aguirre, aveuglé par son hubris, pense à tort pou­voir tri­om­pher des élé­ments, cette posi­tion en sur­plomb adop­tée par la caméra rend l’entreprise presque dérisoire. Durant un mono­logue où il s’autoproclame « colère de Dieu », Aguirre adressera d’ailleurs un regard à la caméra, comme pour défi­er à la fois le film, la nature envi­ron­nante et le des­tin. Là où Lav Diaz creuse « à même le sol » une ambi­tion his­torique et poli­tique, Her­zog entend quant à lui rivalis­er avec les cieux pour dépein­dre une lutte exis­ten­tielle entre l’homme et la nature.