Dans l’ombre d’œuvres plus amples, Un été chez grand-père demeure le film le moins con­nu de la pre­mière péri­ode dite « auto­bi­ographique » de Hou Hsiao-hsien. L’étiquette ne va pas de soi : con­traire­ment à Un temps pour vivre, un temps pour mourir, situé dans les années 1950 (soit à l’époque où le cinéaste était enfant), Un été chez grand-père déplace les sou­venirs de jeunesse de HHH dans le Taïwan con­tem­po­rain des années 1980. S’il ne s’agit donc pas à pro­pre­ment par­ler d’un réc­it à la pre­mière per­son­ne, le film pro­longe et affine une écri­t­ure de la réminis­cence, déjà amor­cée par Les Garçons de Fengkuei. Dans la pre­mière demi-heure, cette poé­tique tend d’abord à ren­dre sen­si­ble la tex­ture par­ti­c­ulière de l’été, alors que Dong-Dong et sa petite sœur Ting-Ting passent les vacances à la cam­pagne aux côtés de leurs grands-par­ents, suite à l’hospitalisation de leur mère à Taipei. La nar­ra­tion se frag­mente en une suc­ces­sion de séquences déliées (l’observation d’une course de tortues, une baig­nade dans la riv­ière, des jeux à la mai­son, etc.) pour restituer la manière dont les activ­ités enfan­tines vien­nent rem­plir une latence tem­porelle, mar­quée autant par la douceur de l’oisiveté que par l’ennui. Hou Hsiao-hsien éla­bore une mise en scène embras­sant le dou­ble mou­ve­ment de la mémoire : d’un côté, elle garde la trace d’une atmo­sphère dif­fuse, liée à un espace ou à un décor ; de l’autre, elle se focalise sur des visions ful­gu­rantes, mar­quant les per­son­nages comme au fer rouge.

Une séquence met en abîme cette dou­ble dynamique, au moment où Dong-Dong feuil­lette un vieil album de famille avec son grand-père. Le vieil homme procède d’abord à un petit rit­uel, en écoutant sur son tourne-disque un air ancien, sans doute con­tem­po­rain des pho­tos qu’ils s’apprêtent à regarder, comme s’il voulait trans­met­tre à son petit-fils une sen­sa­tion intime de ce temps révolu. Un insert dévoile alors l’une des pages de l’album, mon­trant la devan­ture de la mai­son famil­iale devant laque­lle pose un per­son­nage minus­cule. Le grand-père pointe du doigt cer­tains élé­ments qu’il accom­pa­gne de com­men­taires inaudi­bles, de sorte qu’à la com­po­si­tion de la pho­to (un plan large) répond le sou­venir pré­cis de quelques détails. Plus encore, HHH noue la sit­u­a­tion à sa pro­pre mise en scène, notam­ment par la musique élé­giaque dev­enue extradiégé­tique, qui débor­de dans la séquence suiv­ante s’ouvrant sur un panora­ma majestueux de la cam­pagne taïwanaise. Le cinéaste jette ain­si un pont entre la réminis­cence du grand-père et son pro­pre rap­port à l’image : après une série de paysages, la caméra longe en con­tre-plongée les feuilles d’un arbre, mar­quant le pas­sage d’une vision d’ensemble à une appréhen­sion plus sen­sorielle et con­crète. On retrou­ve à plusieurs repris­es cette logique de découpage : le goût priv­ilégié de HHH pour le plan large met à dis­tance l’action filmée pour l’inscrire dans un décor com­posé de façon pic­turale (les ruelles, le pont de la riv­ière, une fontaine au cen­tre d’une place), tan­dis qu’une poignée de cadres plus rap­prochés cir­con­scrivent un élé­ment (un camion télé­com­mandé jaune vif, un enfant nu endor­mi sur la route, etc.). Les sit­u­a­tions sont ain­si filmées comme des sou­venirs, reléguant par­fois à la marge le cœur de l’action, à l’image d’une course de tortues inter­rompue par un plan large s’articulant autour d’un immense arbre – le sus­pens con­tem­platif ne per­me­t­tra pas de con­naître l’issue du jeu. Motif essen­tiel des œuvres de jeunesse de Hou Hsiao-hsien (déjà présent dans ses films de com­mande plus imper­son­nels tels que Cute Girl et Green Green Grass of Home), cet arbre majestueux con­stitue une par­celle affec­tive, tour à tour espace de jeu et point de ren­dez-vous amoureux. Il cristallise la manière vibrante, intime et sen­ti­men­tale, dont HHH filme la cam­pagne taïwanaise où il a gran­di.

Traumatismes d’enfance

Pour autant, Un été chez grand-père est loin de se lim­iter à un sim­ple hori­zon nos­tal­gique. Cette dialec­tique formelle évolue à mesure que la tonal­ité du film s’assombrit, passée la chaleur lumineuse de son entame. HHH con­tin­ue de filmer des jeux d’enfants, mais les drames des adultes s’immiscent peu à peu dans le cadre : la délin­quance des ado­les­cents qui les con­duira en prison, la rigid­ité morale du grand-père qui le mène à renier son fils, plusieurs grossess­es for­tu­ites… Les plans d’ensemble pren­nent alors une nou­velle portée, sug­gérant que l’innocence de la jeunesse ne con­stitue pas un monde clos et étanche à la vio­lence, la con­trainte sociale et la mort. La mise en scène adopte le point de vue tron­qué des jeunes pro­tag­o­nistes : les intrigues sec­ondaires ne se devi­nent que par bribes, qu’il s’agisse de bouts de con­ver­sa­tions enten­dus à la dérobée ou de gestes entrap­erçus dans l’entrebâillement d’une porte. Le spec­ta­teur se trou­ve dans la même posi­tion que les enfants : il lui faut recon­stituer les enjeux du réc­it de déduc­tion en déduc­tion. D’où la récur­rence d’un con­trechamp sur un ou plusieurs gamins obser­vant la scène à laque­lle on vient d’assister – témoins silen­cieux des tragédies du monde triste des grandes per­son­nes.

L’alliance du plan large et du gros plan devient ici un moyen de fig­ur­er la manière dont une image trau­ma­tique s’imprime et per­siste dans la mémoire d’un enfant. Cette idée se cristallise dans deux séquences con­stru­ites selon un découpage presque iden­tique : dans la pre­mière, Dong-Dong décou­vre un homme à la tête ensanglan­tée ; dans la sec­onde, Ting-Ting aperçoit le vis­age d’une femme incon­sciente après avoir chuté d’un arbre. Le pre­mier plan de chaque séquence est struc­turé par un jeu de sur­cadrages grâce auquel le vis­age de la vic­time appa­raît emboîté dans la pro­fondeur de champ. Réu­til­isé tout au long du film pour embrass­er le point de vue par­tiel des per­son­nages, le sur­cadrage devient ici presque exces­sif, pour matéri­alis­er à la fois une dis­tance physique et tem­porelle. L’image, reléguée au fond du cadre, agit comme une réminis­cence trau­ma­tique : un sou­venir que les expéri­ences ultérieures ont peu à peu recou­vert sans jamais par­venir à l’ef­fac­er. Les deux plans suiv­ants, mon­tés en champ-con­trechamp entre la vic­time et l’enfant, traduisent alors la manière dont cette vision dis­tante s’est imposée à leur regard avec la force d’un gros plan – révélant le sai­sisse­ment bru­tal d’une per­cep­tion d’enfant con­fron­tée à la vio­lence du réel.

La beauté du film réside ain­si dans sa manière de com­pos­er un mou­ve­ment rétro­spec­tif à par­tir de tem­po­ral­ités hétérogènes, traduisant la com­plex­ité de notre rap­port au temps. Le motif récur­rent du train illus­tre à mer­veille cette idée. D’un côté, il revient régulière­ment dans les plans de paysage, occu­pant le fond du champ ou stri­ant les com­po­si­tions de lignes de fuite, pour saisir la tem­po­ral­ité quo­ti­di­enne de cette cam­pagne taïwanaise. De l’autre, il sur­git de façon bru­tale à des moments clés pour ampli­fi­er les affects des per­son­nages : lorsque le grand-père s’apprête à frap­per son fils renié, le train passe juste der­rière eux, inten­si­fi­ant sym­bol­ique­ment leur éloigne­ment ; au moment où Ting-Ting risque de mourir écrasée sous les rails, un train bouche soudaine­ment le cadre dans une intense défla­gra­tion visuelle et sonore. Sous ses con­tours de film léger, Un été chez grand-père révèle déjà la sin­gu­lar­ité du style de Hou Hsiao-hsien, dont le ciné­ma procède par vari­a­tions et déplace­ments de motifs. Un dernier exem­ple mar­quant : à deux repris­es, Ting-Ting lève les yeux vers le ciel (d’abord pour observ­er un feu d’artifice, puis pour suiv­re la pro­gres­sion d’une amie qui grimpe dans un arbre), avant de les baiss­er (vers un oiseau mort heurté par les étin­celles, ou pour observ­er dému­nie la chute de son amie). Une nou­velle fois, l’enjeu est de saisir com­ment un regard se con­stru­it à par­tir d’expériences vio­lentes : toute la force du film réside dans sa capac­ité à ne pas suiv­re un réc­it linéaire d’apprentissage, mais à le faire éprou­ver par une expéri­ence affec­tive et sen­si­ble de la durée, en jouant sur la dif­férence et la répéti­tion de sit­u­a­tions et de plans. Pour citer une célèbre for­mule de Tarkovs­ki, c’est de cette manière que HHH parvient à « sculpter le temps».