Troisième volet d’une trilo­gie doc­u­men­taire con­sacrée à de jeunes exilés maro­cains, Nuit obscure – Ain’t I a Child ? se dis­tingue des deux précé­dents films de Syl­vain George par son nou­veau cadre géo­graphique : après avoir longtemps sta­tion­né dans la ville por­tu­aire de Melil­la, une enclave espag­nole au Maroc qui relie l’Afrique et l’Europe, le groupe de mineurs suivi par le cinéaste a enfin atteint Paris. Syl­vain George reste fidèle à l’esthétique doc­u­men­taire qu’il développe depuis une ving­taine d’années, en fil­mant au plus près une poignée d’individus mar­gin­al­isés dans un noir et blanc con­trasté. Le geste poé­tique revêt une dimen­sion poli­tique évi­dente : il s’agit de renou­vel­er le regard habituelle­ment porté sur ces immi­grés clan­des­tins, en s’écartant du dis­cours véhiculé par les médias dom­i­nants et des représen­ta­tions stig­ma­ti­santes qui en découlent. En déplaçant les lignes de partage tra­di­tion­nelles qui assig­nent à cer­tains sujets une forme prédéter­minée, Syl­vain George s’inscrit dans une démarche qui évoque par exem­ple le tra­vail que Pedro Cos­ta a con­sacré depuis Ossos au quarti­er de Fontain­has dans la ban­lieue de Lis­bonne. Chez les deux cinéastes, les indi­vidus filmés sont moins des opprimés que des lais­sés-pour-compte. Ils ne sont pas broyés par un sys­tème de dom­i­na­tion que le film s’emploierait à démon­ter ou à analyser ; ils en sont tout sim­ple­ment exclus – relégués hors des cir­cuits économiques, en marge de la société tout entière.

Mais à la dif­férence des films du cinéaste por­tu­gais, les délais­sés n’occupent pas ici leur pro­pre ter­ri­toire délim­ité : la marge cohab­ite avec le cen­tre, si bien que Paris sem­ble abrit­er en son cœur deux mon­des absol­u­ment étanch­es l’un à l’autre. Une séquence fig­ure ce cloi­son­nement, au moment où trois jeunes migrants croisent au bord de la Seine un homme à genoux en train de deman­der sa com­pagne en mariage. La col­li­sion entre le Paris roman­tique idéal­isé et les jeunes migrants s’accompagne d’une frac­ture dans la récep­tion de la scène par les spec­ta­teurs qui se sont attroupés. Aux applaud­isse­ments et à la con­nivence des pas­sants parisiens répond une réplique, à la fois sar­cas­tique et dés­abusée, d’un jeune qui se demande com­ment le futur mar­ié réa­gi­rait s’il lui volait son portable à ce moment-là. Cette ren­con­tre con­trar­iée, où deux mon­des se font face sans entr­er en con­tact, est un cas unique dans le film : les exilés évolu­ent tout du long de façon autonome, à l’écart de la pop­u­la­tion parisi­enne indif­férente ou des acteurs soci­aux et éta­tiques (à l’exception notable de la police, qui les déloge ou les con­voque par­fois pour pos­ses­sion de drogue). Ici réside l’originalité du film, notam­ment en com­para­i­son avec la pro­duc­tion dom­i­nante du ciné­ma français, qui abor­de le plus sou­vent les sans-papiers à par­tir de la ques­tion de leur inté­gra­tion, au risque de vers­er dans la fic­tion réc­on­cil­i­atrice arrimée à un point de vue bour­geois. Syl­vain George, au con­traire, ne cherche pas à résor­ber la scis­sion par un dis­cours, mais décen­tre son regard et s’ouvre aux quo­ti­di­ens de ceux qu’il filme, ain­si qu’à leur manière alter­na­tive d’habiter la ville.

Juste présence

Que ce soit aux alen­tours de la tour Eif­fel, dans une péniche ou sur les grilles d’aération du métro où ils déposent des mate­las, les per­son­nes accom­pa­g­nées trou­vent surtout refuge dans les inter­stices de la ville, en atten­dant par­fois la nuit tombée pour accéder libre­ment aux parcs et squares de la cap­i­tale. Paris ne se réduit pas à la toile de fond d’une action dra­ma­tique, mais se recom­pose dans une tem­po­ral­ité effilochée à mesure que s’inventent des cir­cuits souter­rains : les séquences se ter­mi­nent de manière sys­té­ma­tique par un lent fon­du au noir, de sorte qu’aucun lien de causal­ité ne les relie véri­ta­ble­ment entre elles. Les actions sont ancrées dans leur imma­nence, sans pro­jec­tion vers l’avenir ; elles s’offrent sim­ple­ment dans la matéri­al­ité du temps présent. Cette logique se déploie par­ti­c­ulière­ment au gré de plans de coupe sur l’environnement des pro­tag­o­nistes : ici, les bouts déchirés d’une con­vo­ca­tion par la police glis­sent entre les grilles du métro, là, un bou­quet de fleurs se noie dans l’eau s’écoulant le long d’un trot­toir. Dans l’une des plus belles séquences du film, l’un des mineurs s’enfonce de nuit dans l’obscurité d’un bois à la recherche d’un endroit où dormir. Tan­dis que le jeune garçon observe son envi­ron­nement, atten­tif aux remous d’une riv­ière ou au ciel étoilé, la caméra cherche à partager cet éveil per­cep­tif : aux traits à peine dis­cern­ables de son vis­age répon­dent quelques plans focal­isés sur les reflets de la lune s’estompant dans les nuages ou éclairant faible­ment les bulles qui s’agglutinent à la sur­face de l’eau. Une sit­u­a­tion de grande pré­car­ité ouvre ain­si sur un sus­pens con­tem­platif. La scène pour­rait s’exposer au reproche, dont le ciné­ma de Cos­ta fait d’ailleurs sou­vent les frais, « d’esthétiser » la mis­ère, mais ce serait oubli­er que c’est le jeune migrant lui-même qui est ici le sujet de l’expérience esthé­tique. En pro­longeant son atten­tion par la mise en scène, George rompt avec une cer­taine représen­ta­tion stan­dard­is­ée qui réduit les plus dému­nis au statut de vic­times : ce jeune homme est recon­nu comme un être pleine­ment sen­si­ble.

En appréhen­dant de la sorte les gestes con­crets de ceux subis­sant au quo­ti­di­en les con­séquences des poli­tiques migra­toires européennes, Nuit obscure se pré­mu­nit con­tre une forme d’instrumentalisation qui ferait de ces vies le sim­ple matéri­au d’un dis­cours édi­fi­ant. L’esthétique se trou­ve alors pro­fondé­ment liée à une exi­gence éthique, car les indi­vidus filmés et le filmeur se trou­vent sur un pied d’égalité, sans qu’aucun sur­plomb ne vienne don­ner un sens déter­miné à l’observation. Après avoir assisté à une reprise de Stro­mae sur la place du Tro­cadéro, l’un des jeunes se retrou­ve ensuite seul dans un square, à chan­ton­ner les paroles de la chan­son « Papaoutai ». Le spec­ta­teur ne peut alors s’empêcher de réfléchir à ce point aveu­gle de leurs his­toires : où se trou­ve la famille de ces ado­les­cents ? À enten­dre ces fre­donnements, on est ten­té d’y décel­er une expres­sion intime, qui viendrait com­pléter un réc­it per­son­nel lacu­naire. Pour­tant, cette inter­pré­ta­tion reste frag­ile : il ne s’agit pas de ses pro­pres mots, et rien ne nous dit qu’il les répète pour autre chose que leur musi­cal­ité. Les paroles con­ser­vent leur car­ac­tère inter­ro­gatif, épais­sis­sant encore davan­tage le mys­tère qui entoure ces fig­ures noc­turnes. Cette inter­pré­ta­tion peut in fine s’appliquer à l’ensemble des por­traits qui jalon­nent le film en ralen­tis­sant le rythme des séquences : si l’on partage leur rap­port extérieur au monde sen­si­ble, rien dans le mon­tage ou le découpage ne pré­tend accéder à l’intériorité psy­chologique de ces fig­ures muettes et pen­sives, plongées men­tale­ment dans un espace qui n’appartient qu’à elles. C’est peut-être à cet endroit que s’affirme le fonde­ment éthique du film : accorder à autrui une véri­ta­ble con­sid­éra­tion, c’est recon­naître ce qui, en lui, nous échappe irré­ductible­ment.