La Voix de Hind Rajab relate le meurtre par l’armée israéli­enne en jan­vi­er 2024 d’une petite fille gaza­ouie, Hind Rajab, ain­si que de sa famille et des sec­ours qui ont ten­té d’intervenir. Ce crime avait sus­cité un émoi inter­na­tion­al par la pub­li­ca­tion et le partage de la bande audio enreg­is­trant la dernière con­ver­sa­tion de Hind avec le Crois­sant-Rouge pales­tinien. Avant de saisir ce qui fait les forces et les lim­ites du film de Kaouther Ben Hania – non seule­ment pour dépass­er la réac­tion instinc­tive provo­quée par le réc­it de ce crime abject, mais surtout pour cir­con­scrire la nature même de cette émo­tion –, il faut d’abord inter­roger les formes hybrides creusées par la cinéaste, entre doc­u­men­taire et fic­tion. S’essayant d’abord au doc­u­menteur (Le Chal­lat de Tunis), elle a ensuite porté à l’écran un fait divers (La Belle et la meute) avant d’adopter pleine­ment la forme du docu­fic­tion avec Les Filles d’Olfa. Rejouant des scènes véri­ta­ble­ment vécues en présence des per­son­nes con­cernées et avec l’aide de comé­di­ens pro­fes­sion­nels, le film fai­sait le pari d’une théâ­tral­i­sa­tion sup­posé­ment vertueuse. Ce dis­posi­tif de reen­acte­ment pos­tu­lait en effet l’idée que la vérité doc­u­men­taire se révélait plus net­te­ment à tra­vers une dou­blure fic­tive ; la fic­tion n’y con­sti­tu­ait plus une fin en soi, mais un moyen pour éclair­er une réal­ité don­née. Si ces straté­gies docu­fic­tion­nelles font florès dans le champ de la créa­tion télévi­suelle (on pense au dis­posi­tif de la série Out­reau sur France Télévi­sion, où les crimes pédophiles se trou­vaient recon­tex­tu­al­isés dans des scènes de recon­sti­tu­tion, sous les yeux des vic­times et avec leur aide) et n’échappent pas à une volon­té de « spec­tac­u­laris­er » le réc­it de faits réels, elles posent toute­fois de véri­ta­bles ques­tions de mise en scène : que s’autorise-t-on à recon­stituer ? Quel niveau de pré­ci­sion vise-t-on dans le rejeu ? Quel rap­port se noue entre les témoins de l’histoire et les comé­di­ens qui les sup­pléent dans la fic­tion ?

Devant ce type d’alliage exogène, on a par ailleurs inlass­able­ment l’œil sur les cou­tures ; le dis­posi­tif ne cesse de faire l’objet d’interrogations, parce que ses arêtes sont sail­lantes et qu’il doit jus­ti­fi­er son exis­tence. D’autant plus que l’irruption du faux (ou du moins d’un « vrai rejoué ») dans le doc­u­men­taire n’est pas sans trahir une pos­ture d’autorité de la cinéaste, qui s’octroie une prérog­a­tive qua­si démi­urgique, per­suadée de la ver­tu (ques­tionnable) de son par­ti pris. Le risque, avec pareille entre­prise, c’est que le geste fasse écran, qu’il devi­enne le sujet même du film, au détri­ment des faits qu’il entend met­tre en scène. La ques­tion ne se pose toute­fois pas exacte­ment en ces ter­mes con­cer­nant La Voix de Hind Rajab, dont la démarche appa­raît à la fois plus franche et plus can­dide : Ben Hania lorgne presque sur l’exercice très télévi­suel du docu­d­ra­ma (soit une recon­sti­tu­tion de faits passés) en cher­chant à restituer les événe­ments ayant con­duit au meurtre de Hind Rajab. De nou­veau, cepen­dant, l’intrication entre docu et fic­tion char­rie son lot d’interrogations : la cinéaste cherche-t-elle à injecter du sus­pense dans une matière doc­u­men­taire ou, à l’inverse, à saupoudr­er d’une dose de réel un réc­it effi­cace pour lui don­ner encore plus de force ?

Fiction fébrile

La join­ture entre réel et fic­tion s’affiche ici net­te­ment dès le pre­mier plan, sous la forme d’une onde radio bleutée, stri­ant l’écran noir telle une plaie béante. Cette oscil­la­tion revient régulière­ment dans le film, comme fig­u­ra­tion des doc­u­ments sonores autour duquel est struc­turé le mon­tage : le film s’ouvre sur l’appel d’une pre­mière vic­time au Crois­sant-Rouge, puis déplie toute la com­mu­ni­ca­tion avec Hind, avant celle avec les ambu­lanciers pales­tiniens envoyés sur place. À par­tir de ces archives, Ben Hania rejoue le huis clos étouf­fant au sein du cen­tre d’appel du Crois­sant-Rouge pales­tinien de Ramal­lah. L’équipe de sec­ouristes (jouée donc par des comé­di­ens) cherche à organ­is­er la coor­di­na­tion entre l’armée israéli­enne et les ambu­lanciers sur place à Gaza, tout en main­tenant le con­tact télé­phonique avec la petite fille apeurée et mourante. Aux sup­pliques véri­ta­bles de la vic­time, voix métallique pas tou­jours audi­ble, répon­dent les mots ras­sur­ants des acteurs qui réci­tent au mot près (du moins on peut l’imaginer) le ver­ba­tim des paroles des sec­ouristes. Si le film s’apparente de prime abord à une démon­stra­tion implaca­ble, prélude à un procès pour crime de guerre qui n’aura prob­a­ble­ment jamais lieu, le dis­posi­tif n’est néan­moins pas sans pro­duire sa pro­pre vio­lence, imp­ri­mant une impres­sion de malaise qui ne découle pas seule­ment de l’énoncé des faits.

Car il y a quelque chose de mon­strueux dans cette jonc­tion entre un doc­u­ment brut, d’une vio­lence inouïe, et la fac­ture étrange­ment lisse de la recon­sti­tu­tion du cen­tre du Crois­sant-Rouge. Si Ben Hania donne à plusieurs repris­es des gages de vérac­ité à la fic­tion (en entre­laçant dans la bande sonore les dia­logues joués par les acteurs avec ceux des vrais sec­ouristes), elle ne parvient jamais à dis­siper cette impres­sion de faus­seté. Il en va ain­si à chaque embardée loin du télé­phone, et donc de l’archive, quand la cinéaste s’attache à racon­ter la ten­sion qui gagne l’équipe du Crois­sant-Rouge à mesure que se révèle l’é­ten­due de leur impuis­sance. Caméra à l’épaule, elle suit les sec­ouristes dont les nerfs sont mis à rude épreuve, mais leurs dia­logues trahissent par­fois un didac­tisme qui ne peut être des­tiné qu’au spec­ta­teur. La mise en scène rap­pelle alors celle des fic­tions con­ven­tion­nelles du tout-venant de la pro­duc­tion occi­den­tale infil­trant des brigades sous ten­sion (poli­cières, médi­cales, etc.). L’étrangeté du pro­jet s’affirme d’autant plus lorsque les acteurs se rap­prochent du com­biné et sont directe­ment aux pris­es avec l’enregistrement de Hind Rajab, dia­loguant avec cette petite voix fan­toma­tique qui dégage une puis­sance émo­tion­nelle d’une nature for­cé­ment autre et irrecev­able dans ce cadre arti­fi­ciel. Devant le jeu fébrile des comé­di­ens et leurs vis­ages sai­sis par l’émotion, que Ben Hania filme en très gros plan, la fic­tion sem­ble cette fois désar­mée : nous assis­tons moins, en vérité, à l’examen de faits à l’aune d’un doc­u­ment brut qu’à la péné­tra­tion étrange et désta­bil­isante de cette bru­tal­ité doc­u­men­taire dans l’épaisse couche du dis­posi­tif. Le principe même du rejeu s’en trou­ve enrayé.

Ce vice de forme est le symp­tôme d’un prob­lème qui transparaît plus net­te­ment dans le dernier tiers du film. Alors que le Crois­sant-Rouge est déjà dans l’après (il n’est plus seule­ment ques­tion d’un hypothé­tique sauve­tage, mais d’envisager une médi­ati­sa­tion du crime), les sec­ouristes s’interrogent sur l’impact qu’aura le témoignage vocal de Hind sur l’opinion inter­na­tionale, alors que des mil­liers de pho­tos d’enfants assas­s­inés ne suff­isent pas à ren­dre compte de la réal­ité du charnier gaza­oui. Le dis­posi­tif de Ben Hania sem­ble de fait avoir été pen­sé comme une réponse au partage d’images vio­lentes sur les réseaux soci­aux occi­den­taux, qui sus­ci­tent une émo­tion certes col­lec­tive, mais stérile. Le film se fait alors l’allégorie de l’é­cart irré­ductible qui nous sépare des crimes per­pétrés à Gaza. La dis­tance, géo­graphique et opéra­tionnelle, qui empêche les sauveteurs de faire leur tra­vail (les huit min­utes que devrait dur­er l’intervention se trans­for­ment en des heures et des heures à cause de démarch­es admin­is­tra­tives) se trou­ve comme redou­blée par ce gouf­fre creusé entre l’enregistrement orig­inel et son enrobage fic­tif. Ce thriller échafaudé autour de l’archive parvient moins à dévoil­er une sit­u­a­tion en par­ti­c­uli­er — déjà bien doc­u­men­tée et racon­tée dans les médias — qu’à dénon­cer, avec une force assez dévas­ta­trice, un point d’aveuglement ou de sur­dité : les images, les sons et la mise en réc­it devi­en­nent le théâtre d’une (ré)action impos­si­ble. À cet endroit, le film trou­ve, mal­gré ses faib­less­es, sa rai­son d’être.