Si l’on pou­vait jusqu’i­ci dis­tinguer sché­ma­tique­ment le pas­sion­nant tra­vail doc­u­men­taire de Sergeï Loznit­sa de ses fic­tions sen­ten­cieuses, Deux pro­cureurs, sans chang­er com­plète­ment la donne, con­stitue au moins un virage formel par rap­port à ces dernières (recours au 4:3 plutôt qu’au Scope, plans géométriques, absence de caméra portée). Il s’agit d’une fic­tion rigoureuse, adop­tant le for­mat d’im­age et le mon­tage math­é­ma­tique de ses doc­u­men­taires récents, qui con­tin­ue toute­fois de con­firmer la ten­dance du cinéaste ukrainien au staby­lotage dis­cur­sif. Situé à la fin des années 1930, au moment où le NKVD, l’ancêtre du KGB, mul­ti­plie les con­damna­tions à mort, les actes de tor­tures et les peines d’emprisonnement arbi­traires, Deux pro­cureurs suit les déboires d’Alexander Kornev (Alexan­dre Kouznetsov, star exilée du ciné­ma russe), un jeune juriste fraîche­ment nom­mé dans la région de Bri­an­sk, près de la fron­tière biélorusse. Alerté par la mis­sive d’un détenu (la seule plainte écrite qui a pu sor­tir des murs de l’édifice), il est chargé d’inspecter le péni­tenci­er et décou­vre, non sans dif­fi­cultés, les sévices per­pétrés par le NKVD local. Assez lit­térale, voire franche­ment ren­tre-dedans, la mise en scène ne fait aucun mys­tère : Kornev est des­tiné à finir lui aus­si der­rière les bar­reaux, vic­time d’un sys­tème dic­ta­to­r­i­al si éten­du qu’il trans­forme le réel et l’ensemble de ses strates en une immense geôle col­lec­tive.

Loznit­sa fig­ure l’extension du domaine de la prison à l’ensemble des inter­ac­tions humaines : aucune échap­pée n’est envis­age­able dans ce film mécanique, que ce soit pour le per­son­nage ou pour la mise en scène. Le régime car­céral domine les plans (sur­cadrages, lignes qui iso­lent les fig­ures les unes des autres, absence d’horizon), et toute forme embry­on­naire de résis­tance appa­raît comme une hypothèse naïve (à plusieurs repris­es, le jeune homme est ren­voyé à sa vir­ginité). À son meilleur, le film parvient à nous faire éprou­ver cet étau per­ni­cieux du régime stal­in­ien, notam­ment par la façon dont les corps se dépla­cent dans l’espace. Au sein de la prison, univers anx­iogène où la moin­dre fenêtre devient une cel­lule sup­plé­men­taire, de nom­breux plans détail­lent les mou­ve­ments d’un indi­vidu se heur­tant à une série de seuils dif­fi­cile­ment fran­chiss­ables, quitte à ce que Loznit­sa répète cinq, six ou sept fois la même opéra­tion. Bor­dé par des murs et des bar­reaux obstru­ant une par­tie du cadre, Kornev suit un garde qui ouvre une porte, fait face à une sec­onde, et ain­si de suite durant de longues min­utes. Dans la sec­onde moitié du réc­it, tein­tée d’éclats bur­lesques, c’est l’inverse : se ren­dant à Moscou pour alert­er le Pro­cureur Général, le jeune homme explore un bâti­ment d’État où tout le monde entre et sort avec une facil­ité décon­cer­tante, mal­gré l’absence d’indications appar­entes. Désori­en­té, Kornev ne sait plus où avancer dans ce dédale kafkaïen, tra­ver­sé par des sil­hou­ettes robo­t­iques qui, dans une séquence assez sur­prenante, se figent en même temps lorsque le jeune pro­cureur aide une secré­taire à ramass­er des papiers dans les escaliers.

Mon­tr­er des corps éprou­vant la spa­tial­ité d’une dic­tature total­i­taire à tra­vers dif­férentes modal­ités (en mou­ve­ment ou immo­biles, éveil­lés ou endormis) : c’est le pro­jet stim­u­lant du film, qu’il accom­plit sans chercher à le tran­scen­der. On peut regret­ter ce dernier point, d’autant que Loznit­sa lorgne pour la pre­mière fois du côté de cinéastes sou­vent plus prompts à faire trem­bler les murs de la prison. Dans sa manière de cadr­er en plan moyen des fig­ures-auto­mates pris­es au piège d’un sys­tème qui les dépasse, Deux pro­cureurs évoque le ciné­ma de Jacques Tati, que Loznit­sa admire et dont il cite quelques gags (une porte qui couine à répéti­tion), voire celui de Wes Ander­son, cousi­nage a pri­ori plus sur­prenant mais per­cep­ti­ble dès le début du film, où un échafaudage à l’arrière-plan épouse idéale­ment les con­tours de l’image. On peut aus­si sim­ple­ment se dire que le ciné­ma de Loznit­sa, qui explore en quelque sorte la face som­bre de la mécan­i­sa­tion bur­lesque du monde mod­erne (le con­trôle des corps dans l’e­space), reste fidèle à lui-même, dés­espéré par la répéti­tion trag­ique de l’Histoire dans les pays de l’ex-URSS. À la fin du film, celui-ci pour­rait redé­mar­rer : un nou­veau pro­cureur, plein de bonnes inten­tions, rem­plac­erait alors le précé­dent, et cela ne ferait aucune dif­férence.