Jaume Bal­a­gueró, réal­isa­teur du film Frag­ile qui fut l’un des grands événe­ments du XII­Ie fes­ti­val Fan­tas­tic’Arts, gag­nant qua­tre prix sur six, a su en l’e­space de trois films (La Secte sans nom, Dark­ness et Frag­ile), s’in­staller comme l’un des réal­isa­teurs les plus con­nus et recon­nus de son pays et du paysage du ciné­ma fan­tas­tique. Après avoir joué avec nos peurs les plus pri­maires comme l’ob­scu­rité et l’isole­ment, Jaume Bal­a­gueró revient pour nous con­ter une his­toire de fan­tômes sur l’île de Wight, ren­due célèbre par un autre réal­isa­teur espag­nol : Ale­jan­dro Amenábar.

Frag­ile est votre troisième long métrage après La Secte sans nom et Dark­ness et il sem­ble que vous avez acquis une cer­taine matu­rité qui vous per­met de réalis­er un film plus intimiste que les précé­dents. Qu’en pensez-vous ?

Pour moi, c’est mon film le plus per­son­nel. C’est une his­toire qui par­le des sen­ti­ments, des gens et de la dif­fi­culté de com­pren­dre la mort des gens qu’on aime. Et ça, je crois que c’est une chose avec laque­lle tout le monde peut se sen­tir con­nec­té. C’est per­son­nel pour cha­cun d’en­tre nous. Tout le monde peut avoir sa pro­pre Mag­gie, un proche qui a dis­paru. Et j’ai voulu faire une his­toire qui par­le des émo­tions, des sen­ti­ments. Par­fois il y a des gens qui dis­ent : « Jaume Bal­a­gueró doit être quelqu’un de très sin­istre, tu as vu le film qu’il fait ? » Là, c’est une façon d’être vrai­ment comme je suis. Je veux dire, tout le monde a beau­coup de façons d’être ; à la fois sen­ti­men­tal, roman­tique, mau­vais, bon, etc. Frag­ile, c’est une autre façon, peut être plus intense, d’être moi.

Est-ce pour cela que vous avez voulu faire une fin plus opti­miste, pour­tant assez inat­ten­due de votre part ?

Je crois que c’est surtout une fin avec de l’e­spoir, mal­gré la tristesse de la mort de la petite fille. En fait, l’idée était de faire un film qui finisse comme un con­te de fée. Et toute l’his­toire nous amène vers cette fin, opti­miste un petit peu, pes­simiste peut-être aus­si.

Quel intérêt portez-vous aux con­tes de fées et leur rap­port avec Frag­ile ?

C’est curieux mais quand on a com­mencé à écrire le script et dévelop­per le film, cet aspect n’é­tait pas là. Ce n’est qu’une fois arrivé à la moitié de l’his­toire qu’on a pen­sé à La Belle au bois dor­mant. On a alors décidé de chang­er toute la suite pour aller vers cette idée. À par­tir de là, tout ce qu’on a fait, on l’a fait en pen­sant à cette idée.

Pourquoi avoir juste­ment choisi La Belle au bois dor­mant ?

Pour le bais­er. Il y a quelqu’un qui est mort ou apparem­ment mort et qui revit après un bais­er. C’é­tait très intéres­sant pour l’his­toire. Per­son­nelle­ment, j’aimais beau­coup l’idée de la petite fille qui donne un bais­er à la femme. Il y avait quelque chose de polémique là-dedans. Quand les dis­trib­u­teurs améri­cains ont fait les test screen­ings avec du pub­lic, beau­coup de gens étaient choqués par ce bais­er, et c’est ce que je cher­chais à faire.

Cherchez-vous à attein­dre un pub­lic plus large avec Frag­ile qu’avec vos films précé­dents ?

Il y a deux choses : pourquoi je fais mes films et pourquoi les pro­duc­teurs pro­duisent mes films. Mes pro­duc­teurs pro­duisent mes films pour touch­er le plus de gens pos­si­bles, le ven­dre à plus de dis­trib­u­teurs pos­si­bles. En fait quand on a com­mencé à faire Frag­ile, le film était déjà ven­du à plusieurs dis­trib­u­teurs. Moi, je fais le film pour attein­dre le plus de gens pos­si­bles, pour les ter­ri­fi­er mais aus­si les émou­voir. C’est pour ça que je fais des his­toires.

Est-ce pour cette rai­son que vous avez choisi Cal­ista Flock­hart pour le rôle prin­ci­pal, très con­nue grâce à la série télévisée Ally McBeal ?

En fait, Cal­ista est très con­nue grâce à Ally McBeal, mais en tant qu’ac­trice comique. Mais avant Ally McBeal, c’é­tait une actrice dra­ma­tique très recon­nue au théâtre et dans quelques films après. Cal­ista avait lu le script parce que quelqu’un qui tra­vail­lé avec nous aux États-Unis le lui avait don­né. Et elle a beau­coup aimé. En fait, Cal­ista était l’une des actri­ces à laque­lle je pen­sais pour le rôle car elle a cette apparence frag­ile et en même temps, quand tu la con­nais, tu sais que c’est quelqu’un de très intense avec un car­ac­tère très fort. Il y a cette con­tra­dic­tion entre l’ap­parence et la force, et pour ça elle était par­faite pour le rôle.

Pourquoi, au même titre qu’Hideo Naka­ta, vous met­tez plus sou­vent les femmes en avant que des hommes, avec des rôles prin­ci­paux forts ?

La femme m’in­téresse plus que l’homme pour un rôle prin­ci­pal, car je crois que la femme est plus com­plexe, pro­fonde et com­pliquée que l’homme. Ce n’est peut-être pas con­sciem­ment que je préfère don­ner le rôle prin­ci­pal à une femme, mais quand je me mets à écrire, je pense à une femme. C’est plus mys­térieux pour moi. Il y a un mys­tère dans la femme, peut-être parce que je suis un homme et que j’aime les femmes. Mais, je suis en train d’écrire un nou­veau pro­jet et le rôle prin­ci­pal sera tenu par un homme.

Com­ment faites-vous pour faire un film per­son­nel en pen­sant à un per­son­nage féminin ?

Je crois que ce qui est per­son­nel dans les films n’est pas néces­saire­ment les per­son­nages mais ce qui leur arrive. Ce sont les grands thèmes du film qui sont per­son­nels. Un film est per­son­nel car il par­le de la mort, de la vie, de l’amour, etc. Ces thèmes sont là au-delà du sexe. Mais peut-être que si je fais un film dont le rôle est tenu par un homme, il y aurait des choses plus per­son­nelles mais de manière dif­férente. Je crois que tout le monde à beau­coup de chose de lui-même à mon­tr­er dans les films.

Pou­vez-vous nous en dire plus sur ce nou­veau pro­jet de film ?

C’est un film très spé­cial, tiré d’un roman très intéres­sant : La Dame numéro treize. Ce n’est pas vrai­ment un roman d’hor­reur mais c’est sur­na­turel. Ça par­le des fig­ures mythiques : les mus­es. Ces femmes qui inspirent les poètes. Et c’est sur l’idée que ces mus­es ne sont pas des mythes mais sont bien réelles, qu’elles sont au nom­bre de treize et elles ne sont pas bonnes. C’est une his­toire pas­sion­nante et ter­ri­fi­ante avec beau­coup de référence aux poètes du monde entier. Je suis vrai­ment excité à l’idée de faire un film sur cette his­toire.

Quelles ont été vos influ­ences pour Frag­ile ?

Quand j’ai com­mencé à écrire le script, je pen­sais aux his­toires de fan­tômes clas­siques. Je pen­sais à la tra­di­tion clas­sique de fan­tôme, avec Hen­ry James, et à un film comme Les Inno­cents. Après c’est le film qui te fait oubli­er toutes ces références, parce que c’est l’his­toire qui doit être expliquée.

Qu’est-ce que vous pensez de ces nou­veaux films d’hor­reur qui vont vers le gore, voire très gore ?

Je suis con­tent de ça car j’aime beau­coup les films gore et les films extrêmes. J’aime beau­coup aus­si les films clas­siques qui jouent sur la sug­ges­tion, les comédies, etc. Mais j’ai aus­si envie de voir des films comme Hos­tel ou Reek­er. En fait, c’est la dif­férence et la var­iété que j’aime. Je pense que c’est une bonne chose.

Avec Frag­ile, nous avons l’im­pres­sion que vous avez changé votre manière de met­tre en scène la peur du noir ?

En fait, avec Frag­ile, on a essayé de mon­tr­er l’ob­scu­rité d’une façon dif­férente basée sur le com­porte­ment de l’œil humain qui s’ac­cou­tume pro­gres­sive­ment à l’ob­scu­rité. Dans toutes les séquences au deux­ième étage, on a essayé de recréer cette obscu­rité comme perçue et non réelle.

Est-ce qu’il faut croire aux fan­tômes pour faire un film de fan­tômes ?

Je ne crois pas, car per­son­nelle­ment je ne crois pas aux fan­tômes. Je ne crois pas aux fan­tômes car je pense que je suis très réal­iste. Mais je crois qu’il n’est pas néces­saire de croire aux fan­tômes pour faire un film de fan­tômes. Je pense qu’il est néces­saire de croire aux gens, de con­naître les gens. Car en fait, l’ex­pli­ca­tion des fan­tômes est liée aux gens. Je peux dire que les fan­tômes exis­tent car il y a une expli­ca­tion rationnelle et sci­en­tifique. Par­fois, quand quelqu’un meurt, les gens qui aiment, pen­dant les deux pre­mières semaines qui précé­dent la mort, voient leurs fan­tômes car c’est une réac­tion de l’amour con­tre la douleur. C’est une pro­jec­tion men­tale qui arrive à nous faire croire que l’on voit cette per­son­ne. Un médecin ou un psy­chi­a­tre peu­vent très bien expli­quer ça. Ma grand-mère, avec laque­lle j’ai vécu, a vu mon grand-père quand il est mort. Une nuit, elle était très nerveuse car elle l’avait vu. C’est par­faite­ment nor­mal, c’est une réac­tion de l’amour pour lut­ter con­tre la douleur et c’est ça qui est à l’o­rig­ine du mythe des fan­tômes.