C’est un plan typ­ique d’un genre à part entière du ciné­ma de fes­ti­val — la « fic­tion d’auteur immer­sive » dont l’objectif est de nous plonger la tête la pre­mière dans un univers sous ten­sion, en col­lant aux basques d’un pro­tag­o­niste dépassé par les événe­ments. Un trav­el­ling suit en plan rap­proché Lucy (Léa Druck­er), une infir­mière offi­ciant dans les ser­vices pédi­a­triques d’un hôpi­tal. Autour d’elle, le flou règne et les nom­breux bruits d’ambiance par­ticipent à pro­duire un sen­ti­ment d’asphyxie. D’une cham­bre à une autre, le per­son­nage super­vise les patients de son ser­vice, en par­ti­c­uli­er le jeune Adam, enfant souf­frant des excès d’une mère sur­pro­tec­trice jouée par Anna Maria Var­tolomei. En mal­nu­tri­tion et un bras dans le plâtre, le garçon devient de fil en aigu­ille le catal­y­seur d’une véri­ta­ble crise, qui prend des accents haute­ment dra­ma­tiques. De sa caméra portée et arrimée aux corps des per­son­nages à son scé­nario implaca­ble, le dis­posi­tif de Lau­ra Wan­del, sim­i­laire à celui d’Un monde, son pre­mier long-métrage, tient du sys­tème bien rodé. Et s’il a le mérite d’aller droit au but (1h13), rien ne vient en per­turber la tra­jec­toire, surtout pas les enfants et leurs par­ents dont s’occupe Lucy en par­al­lèle d’Adam. Qua­si­ment les seuls à ne pas être incar­nés par des acteurs iden­ti­fi­ables (la plu­part ne par­lent pas français, mais arabe, wolof, khmer, etc.), ces derniers ser­vent surtout à ren­dre crédi­ble l’immersion entre les murs d’un hôpi­tal pub­lic, comme les acces­soires d’un décor replié sur lui-même (les deux fois où l’on sort briève­ment de l’établissement, la nuit et le flou nous empêchent de dis­tinguer les alen­tours).

Mais de quoi cette immer­sion hos­pi­tal­ière est-elle vrai­ment le nom ? À bien y réfléchir, il ne s’agit pas ici seule­ment de celle du spec­ta­teur, pro­jeté à l’intérieur d’un milieu, mais de celle d’une actrice. C’est un para­doxe dont sont cou­tu­miers les films de ce genre, qui adoptent un sys­tème formel cohérent en sur­face, mais au fond con­tra­dic­toire : le recours abon­dant à la longue focale et au gros plan, sur le papi­er garant de l’immersion spec­ta­to­rielle, a pour effet mécanique d’abstraire l’espace et de se focalis­er avant tout sur la per­for­mance actorale. Léa Druck­er joue-t-elle bien la tra­vailleuse ? Sait-elle fein­dre l’épuisement, l’abattement ? Est-elle con­va­in­cante, voire émou­vante, en infir­mière obstinée, prête à tout pour sauver cet enfant de l’abandon qui le guette ? La mise en scène nous y oblige : il est moins ques­tion ici de regarder l’hôpital, ou à la lim­ite un corps en inter­ac­tion avec l’hôpital, que de regarder Druck­er – et seule­ment Druck­er – jouer à l’infirmière.