Philippe Fau­con signe avec La Trahi­son un film qui lui ressem­ble : sincère et dénué de grands effets. Réalis­er un film sur la guerre d’Al­gérie est aujour­d’hui auda­cieux. Philippe Fau­con se livre ici sur ses moti­va­tions, les dif­fi­cultés ren­con­trées et sa manière de filmer ses per­son­nages et leur intéri­or­ité.

Qu’est-ce qui vous a plu ou inter­pel­lé à la lec­ture du roman de Claude Sales ?

C’est surtout cette ren­con­tre des deux mon­des, dans un con­texte extrême­ment ten­du, vio­lent, cette ren­con­tre entre les jeunes appelés qui arrivent de leur province, en France, qui ne con­nais­sent rien à l’Al­gérie et qui sont pré­cip­ités dans cette guerre. Et, de l’autre côté, les qua­tre jeunes appelés d’o­rig­ine algéri­enne, pour qui la France est loin­taine et qui se retrou­vent dans cette sit­u­a­tion de rap­ports de décou­verte for­cée les uns des autres, de curiosité et en même temps de reproches, d’an­tag­o­nismes, de méfi­ance. S’in­stalle alors ce dou­ble dilemme : celui du Lieu­tenant, qui se retrou­ve con­fron­té à sa respon­s­abil­ité vis-à-vis des jeunes gens qui sont dans sa sec­tion ; et celui des jeunes Algériens, qui sont en porte-à-faux, coincés dans ce piège vis-à-vis des pop­u­la­tions civiles. Dès le départ, ils sont dans une sit­u­a­tion de trahi­son vis-à-vis des civils et des autres algériens.

Lorsque vous avez décidé d’abor­der ce sujet de la guerre d’Al­gérie, avez-vous ren­con­tré des obsta­cles au niveau du finance­ment du film ?

Nous avons entre­pris le pro­jet il y a qua­tre ans et il a été assez dif­fi­cile à mon­ter. Aujour­d’hui, j’ai enten­du par­ler de trois autres films qui se fai­saient sur la guerre d’Al­gérie. Mais à l’époque où nous avons essayé de le mon­ter, ce fut très com­pliqué. On nous dis­ait que cela n’in­téres­sait pas les jeunes, le pub­lic qui va au ciné­ma, que tout le monde s’en fichait. Selon eux, c’é­tait le plus beau scé­nario qu’ils avaient lu sur la guerre d’Al­gérie, mais cela ne ferait jamais venir les spec­ta­teurs. Mais tout à coup, nous avons remar­qué un retour de cette époque, à la fois au ciné­ma, dans l’édi­tion, dans le débat pub­lic, avec la loi de févri­er 2005. C’est le retour d’un refoulé, de quelque chose qui a été tu, cade­nassé pen­dant quar­ante ans et qui remonte main­tenant à la sur­face.

Avez-vous ren­con­tré des prob­lèmes par­ti­c­uliers à cause du fait de tourn­er en Algérie ?

C’est arrivé. Il y a par­fois eu des con­fronta­tions très fortes avec la mémoire de la guerre. Mais il n’y a jamais vrai­ment eu d’hos­til­ité ou de rejet, même chez les gens qui avaient vécu la guerre. De temps en temps, nous ressen­tions une sorte de crispa­tion. Le fait d’en­ten­dre par­ler français les ren­voy­ait tout à coup à des sou­venirs dif­fi­ciles. Par rap­port au sujet, il n’y a pas vrai­ment eu de prob­lème. Au départ, nous avions des craintes sur la sécu­rité, mais la région où nous avons tourné nous a été con­seil­lée pour sa sûreté. Par ailleurs, la majeure par­tie de l’équipe du film n’a pas con­nu la guerre d’Al­gérie et ne la con­nais­sait que par leurs par­ents ou ce qu’ils ont appris à l’é­cole. Mais ils ne l’ont pas vécue eux-mêmes.

Com­ment s’est déroulé le tour­nage ?

Cela n’a pas tou­jours été sim­ple. Nous étions dans un endroit assez isolé, pour les besoins du film, car il fal­lait des décors non mar­qués par la moder­nité. Tous les déplace­ments étaient sécurisés par la police, il fal­lait tout le temps être accom­pa­g­né. Donc nous n’é­tions pas aus­si libres que sur un tour­nage habituel. C’é­tait aus­si très physique, il fai­sait froid et les journées étaient très cour­tes. Pour com­mencer à tourn­er dès le début du jour, il fal­lait habiller les acteurs deux heures avant, dans le noir. La cos­tu­mière habil­lait les fig­u­rants à la lampe de poche, car il n’y avait rien d’amé­nagé. Il fal­lait y aller avec des ânes.

Le film peut s’ap­par­enter à un huis-clos, tout ce que nous apprenons vient de l’in­térieur du camp. N’avez-vous pas eu envie de rajouter des expli­ca­tions et un point de vue plus extérieur ?

Il fal­lait faire com­pren­dre à un spec­ta­teur d’au­jour­d’hui ce qu’é­tait la sit­u­a­tion d’alors, qui n’est pas for­cé­ment con­nue de tout le monde et qui est com­plexe. Nous avons cher­ché à le faire, mais il ne fal­lait pas que ce soit de façon lourde ou trop appuyée. Cela aurait enfer­mé le spec­ta­teur dans un car­can expli­catif. J’ai donc choisi de sug­gér­er tous ces élé­ments. Je voulais sim­ple­ment don­ner une évo­ca­tion du con­texte général. Même si nous n’avons pas toute la com­préhen­sion de l’époque, nous avons quand même une per­cep­tion de ce qui est vécu par les per­son­nages au pre­mier plan.

Vous êtes-vous inter­dit la représen­ta­tion de cer­tains élé­ments ?

Non, je ne me suis rien inter­dit. En revanche, il y a cer­taines choses que je n’ai pas eu les moyens de faire, pour des raisons de bud­get et de temps de tour­nage. Il y a même cer­taines choses qui étaient con­tenues dans le scé­nario, qui étaient écrites, mais qui n’ont pas pu être tournées, que j’ai dû sup­primer en cours de route. Par exem­ple, nous voulions filmer une par­tie de foot entre des enfants du vil­lage et Taïeb, qui les rejoignait. Et pen­dant une dizaine de sec­on­des, on oubli­ait la guerre, tout le monde s’ar­rê­tait et regar­dait. Cer­taines scènes, telles que celles-ci, avaient leur sens dans l’his­toire, mais nous n’avons pas pu les tourn­er.

Com­ment avez-vous procédé pour imag­in­er ce qui est le hors-champ du livre, c’est-à-dire tout ce qui échappe à Roque, prin­ci­pale­ment en ce qui con­cerne le per­son­nage de Taïeb ?

Nous sommes dans l’in­ter­pré­ta­tion. Il faut essay­er de recréer et d’évo­quer ces élé­ments, mais à par­tir d’une inter­pré­ta­tion. C’est de l’or­dre de la fic­tion. J’ai essayé de com­pren­dre et de percevoir les choses à par­tir des sou­venirs de Claude Sales, de tout ce qu’il avait enten­du et vu. Bien sûr, nous n’avions pas le vrai point de vue de Taïeb, c’est de la fic­tion, de la spécu­la­tion. Mais nous pou­vions nous en faire une idée à par­tir de témoignages sur des vécus com­pa­ra­bles d’al­gériens qui se sont retrou­vés dans cette sit­u­a­tion. Pour cette par­tie du scé­nario, nous avons tra­vail­lé avec Soraya Nini, avec laque­lle j’avais écrit mon film précé­dent, Samia, d’après son livre auto­bi­ographique.

C’est là que votre film apporte une dimen­sion sup­plé­men­taire par rap­port au roman…

Dans un film, il y a une néces­sité que des per­son­nages qui ne sont pas le nar­ra­teur exis­tent tout autant que le nar­ra­teur, c’est-à-dire les qua­tre Algériens entre eux ou d’autres per­son­nages. Il y a égale­ment une néces­sité de don­ner à voir des faits que Claude Sales ne pou­vait pas voir mais qu’il évo­quait. Par exem­ple, quand il racon­te qu’il patrouille dans les ruelles et qu’il se rend compte que tout d’un coup les gens sont fer­més. Évidem­ment, dans un film, on ne peut pas se con­tenter d’une évo­ca­tion. Il faut mon­tr­er com­ment se pas­saient ces arresta­tions, dans quelle inten­tion, com­ment les gens étaient arrêtés la nuit pour obtenir des ren­seigne­ments. Ces faits, dans un film, doivent avoir leur vraie réal­ité. On ne peut pas sim­ple­ment les évo­quer dans des con­ver­sa­tions.

En revanche, en ce qui con­cerne l’ex­pres­sion des sen­ti­ments, vous sem­blez priv­ilégi­er la sug­ges­tion…

Tout à fait. À cer­tains moments, j’é­tais ten­té d’ex­pli­quer les faits, mais finale­ment, au niveau du scé­nario ou au moment du tour­nage, je me suis dit que si cer­taines séquences devaient être sup­primées, c’é­tait celles-là. On pense qu’elles éclairent le film, mais elles alour­dis­sent plutôt le réc­it. Il y a aus­si de nom­breux moments où cela son­nait faux dans la bouche des per­son­nages, comme quelque chose d’ex­pli­catif, qui parais­sait faux, qui ne rel­e­vait pas du lan­gage quo­ti­di­en, courant. Par­fois, je rem­plaçais ces dia­logues par autre chose, que je trou­vais au dernier moment. C’é­tait en par­ti­c­uli­er dif­fi­cile avec les per­son­nages des qua­tre jeunes Algériens, parce que ce ne sont pas des per­son­nages qui s’é­panchent, qui se livrent à des analy­ses. Claude Sales me dis­ait qu’ils étaient des blocs de silence, des gens qui vont à l’essen­tiel pour s’ex­primer. Il n’é­tait donc pas facile de les faire par­ler. Pour faire pass­er leur dilemme, il fal­lait avoir recours à d’autres moyens. Si l’on est atten­tif, il est bien per­cep­ti­ble, mais il est plutôt trans­mis par de petites choses, comme les regards, des réac­tions furtives. Cela relève plus des pos­si­bil­ités du réc­it filmique que les grandes expli­ca­tions.