Après La Trahi­son, film d’hommes ter­ri­ble­ment mais sub­tile­ment humain, Philippe Fau­con fait hon­neur aux femmes en ques­tion­nant les méan­dres de l’identité juive et musul­mane, entre une cul­ture, un passé et un présent qui unis­sent et sépar­ent. Le cinéaste prend ici le par­ti d’une cocasserie au ser­vice du regard d’un human­iste inqui­et qui n’oublie pas d’être porté par l’espoir de la pos­si­bil­ité d’une entente entre com­mu­nautés. Si ce pro­jet, plus mod­este que le précé­dent, n’at­teint pas la puis­sance du précé­dent, il reste tout à fait remar­quable.

Séli­ma (Sab­ri­na Ben Abdal­lah), trente­naire musul­mane au style de vie laïque, est infir­mière à domi­cile. Dans la scène d’ouverture, l’origine com­mu­nau­taire s’apparente à un fac­teur de sépa­ra­tion : « Je n’aime pas les gens comme vous » s’entend-elle dire. Elle va tra­vailler chez Esther (Ari­ane Jacquot), une vieille dame juive hand­i­capée car­ac­térielle. En l’apprenant, Hal­i­ma (Zohra Mouf­fok), sa mère, lui dit : « Je n’aime pas ces gens-là. » Où est-on ? Au Proche-Ori­ent ? Non, dans le sud-est de la France où vivent de nom­breux rap­a­triés et immi­grés d’Algérie, juifs séfa­rades et Arabes musul­mans. L’idée d’un tel sujet est venu de la spec­tac­u­laire crispa­tion des com­mu­nautés en France, celles-ci s’identifiant aux bel­ligérants d’un con­flit loin­tain ren­du très proche. Prenant acte de ce cli­mat délétère, notam­ment de l’impact du con­flit israé­lo-pales­tinien sur les Maghrébins français, Philippe Fau­con s’est lancé dans l’écriture du scé­nario, pour l’essentiel en 2003, avec sa com­pagne Yas­mi­na Nini-Fau­con pour l’idée de départ, puis avec Amel Amani, William Karel et Sarah Saa­da. Le con­texte du film n’est plus celui de 2003, mais de l’été 2006, c’est-à-dire au plus fort des opéra­tions mil­i­taires de Tsa­hal au Liban, suite à l’enlèvement de deux sol­dats israéliens par le Hezbol­lah. La sit­u­a­tion géopoli­tique est ici large­ment soulignée par un arrière-fond sonore télévi­suel ou radio­phonique.

Le point de départ du film est donc l’abîme qui sépare les com­mu­nautés, les deux vieilles femmes, Hal­i­ma et Esther, ont con­stru­it une représen­ta­tion imag­i­naire de l’autre, une pro­jec­tion faussée aboutis­sant à un rejet réciproque. Le présent sépare donc, provoque l’exclusion voire la haine. Les enfants, Séli­ma et Élie, le fils d’Esther, ont un rap­port davan­tage dépas­sion­né et dis­tan­cié vis-à-vis de la com­mu­nauté, tout en y appar­tenant sans ambiguïté. Alors qu’Halima et Esther ont com­mencé à s’apprécier, Élie, médecin, doit par­tir pour un mois. La vieille juive atra­bi­laire ira chez la musul­mane. Si la cohab­i­ta­tion n’est pas sim­ple (une vio­lente dis­pute, malaise devant les infos), ce ter­ri­toire devient de moins en moins étranger. Philippe Fau­con a l’intelligence de faire large­ment pass­er cette com­mu­nauté cul­turelle entre les deux femmes par des choses qui sont de l’ordre de la sen­sa­tion : le son de la musique ori­en­tale, le goût de la cui­sine casher/hallal, l’a­ban­don et la nudité des corps au ham­mam. Autant de sen­sa­tions passées qui démon­trent que c’est l’oubli qui désunit et sépare, cette même idée qui struc­turait récem­ment La Vis­ite de la fan­fare d’Eran Kolirin.

En met­tant en présence des femmes d’une soix­an­taine d’années, Philippe Fau­con parvient donc à livr­er un film très sen­suel. Même si celui-ci passe par le lan­gage, c’est dans le silence, la présence des corps et le rap­port très fort avec les vis­ages que sont cap­tées les voix intérieures et les résur­gences du passé des per­son­nages. Il faut aus­si men­tion­ner Ali (Hocine Nini), mari de Hal­i­ma, présence mas­cu­line peu cau­sante mais très par­lante des tiraille­ments iden­ti­taires. Comme sou­vent, le cinéaste a fait appel à des comé­di­ens non pro­fes­sion­nels, mais la nou­veauté con­stitue ici l’âge de ceux-ci. Pour l’anecdote, Zohra Mouf­fok (Hal­i­ma), qui ne sait pas lire, a mémorisé son texte avec sa fille. Une scène est d’ailleurs tournée lors d’un cours d’alphabétisation. Philippe Fau­con inter­prète Élie et il est éton­nant de con­stater com­bi­en son jeu dis­cret et intéri­or­isé ressem­ble à son ciné­ma. Sa présence a sans doute con­tribué égale­ment à créer un cli­mat ras­sur­ant pour ses inter­prètes inex­péri­men­tés. Et le résul­tat est là, ces derniers font preuve d’un sens de la nuance et d’une grande créa­tiv­ité, sans oubli­er une fan­taisie néces­saire au ton comique adop­té par Dans la vie. À par­tir de ce ter­rain fer­tile, la caméra se met tran­quille­ment aux aguets pour créer la pos­si­bil­ité d’une entente qui ressem­ble mal­heureuse­ment à une ten­dre utopie. Mais le réel ne l’est-il pas par­fois ? Les deux actri­ces prin­ci­pales se sont rapi­de­ment aperçues qu’elles étaient orig­i­naires de deux quartiers lim­itro­phes d’Oran en Algérie. Leur entente fut excel­lente…