Les derniers films d’auteurs aimés nous parvi­en­nent sou­vent auréolés d’une aura d’œuvres tes­ta­men­taires, qu’elles pren­nent la forme d’un somptueux parachève­ment (Eyes Wide Shut pour Stan­ley Kubrick), témoignent d’une rad­i­cal­ité expéri­men­tale intacte (les derniers Godard), trahissent un cer­tain épuise­ment, voire un tarisse­ment artis­tique (Trois Places pour le 26 de Jacques Demy) ou représen­tent une con­clu­sion en mode fausse­ment mineur (Gens de Dublin pour John Hus­ton, Gebo et l’ombre pour Manoel de Oliveira). Yi Yi, l’ultime long-métrage d’Edward Yang, cinéaste emblé­ma­tique de la Nou­velle Vague taïwanaise des années 1980, s’inscrit dans cette dernière caté­gorie. À cet égard, la répu­ta­tion de chef‑d’œuvre que traîne le film depuis son tri­om­phe can­nois en 2000, redou­blée par sa dis­pari­tion des écrans français depuis près de vingt ans, ne lui rend pas néces­saire­ment ser­vice. La forme du film paraît en effet délibéré­ment mod­este en com­para­i­son avec la moder­nité tran­chante de Taipei Sto­ry et The Ter­ror­iz­ers ou avec l’ampleur de la fresque his­torique A Brighter Sum­mer Day.

Yi Yi entre­croise les des­tins pro­fes­sion­nels et sen­ti­men­taux de plusieurs mem­bres d’une famille bour­geoise de Taipei, du mariage scan­daleux d’un oncle imma­ture avec son employée enceinte aux funérailles de la matri­arche, tombée dans le coma après un acci­dent au début du film. Toute une exis­tence, en quelque sorte. Mais la durée du film (3h) n’occasionne pas véri­ta­ble­ment de mon­tée en puis­sance opéra­tique : la plu­part des pro­tag­o­nistes, con­fron­tés à la pos­si­bil­ité d’un change­ment rad­i­cal dans leurs exis­tences, voient tour à tour leurs espoirs déçus. Les affaires juteuses se révè­lent être des arnaques, les ami­tiés nais­santes sont empêchées, les quêtes spir­ituelles échouent, les retrou­vailles avec un grand amour per­du finis­sent en eau de boudin tan­dis que les émois ado­les­cents ne se con­cré­tisent pas. L’intrigue se retrou­ve fréquem­ment sus­pendue au prof­it de moments de con­tem­pla­tion atmo­sphériques : un repas de con­so­la­tion dans un fast-food, des corps assoupis dans des voitures ou des trains, un col­lab­o­ra­teur japon­ais excen­trique qui joue la « Sonate au Clair de lune » dans un karaoké, etc. À cette nar­ra­tion ténue répond la sophis­ti­ca­tion dis­crète de la mise en scène de Yang, où pré­domi­nent des plans larges et fix­es, sou­vent très com­posés et mar­qués par de nom­breux effets de sur­cadrage et des jeux de reflets. C’est cette pré­ci­sion formelle qui hisse le film au-delà de la banal­ité, expli­quant son impact sur le spec­ta­teur longtemps après le vision­nage.

De par sa forme chorale, son humour pince-sans-rire, son insis­tance sur la triv­i­al­ité de l’existence et son atten­tion à l’architecture urbaine, le film n’est pas sans évo­quer le Robert Alt­man de Short Cuts, mais il tra­vaille une émo­tion plus immé­di­ate qui en ferait plutôt le précurseur de cer­tains drames famil­i­aux de Kore-eda, notam­ment Still Walk­ing. C’est cette forme de sen­ti­men­tal­ité brute, ouverte­ment per­cep­ti­ble dans les accords de piano mélan­col­iques qui ouvrent et fer­ment le film et dans quelques moments d’éclat où les pro­tag­o­nistes sor­tent bru­tale­ment de leur réserve, qui achem­ine pro­gres­sive­ment Yi Yi vers l’horizon du mélo­drame de poche. Le pathos naît à la fois de l’impuissance aveu­gle des per­son­nages et de leur déter­mi­na­tion déchi­rante à bien agir, quand bien même leur dig­nité ne sera jamais récom­pen­sée. À tra­vers l’attendrissant Yang Yang, pho­tographe ama­teur déter­miné à cap­tur­er l’invisible (des mous­tiques posés sur les murs de la rési­dence) ou à révéler à ses proches les parts d’eux-mêmes qu’ils ignorent (il cadre leurs nuques), le cinéaste sem­ble esquiss­er une forme d’autoportrait. « Je veux racon­ter aux gens les choses qu’ils ne savent pas », énonce-t-il dans un émou­vant mono­logue final. La beauté de Yi Yi vient pour­tant de sa manière d’évoquer un sen­ti­ment éminem­ment fam­i­li­er : la con­science de l’insignifiance de nos vies minus­cules.