Qui aurait par­ié que les années 2020 ver­raient un retour en grâce de Jer­ry Bruck­heimer, le pape du block­buster ruti­lant des 90’s ? Bien que le pro­duc­teur ait tou­jours été rail­lé pour ses films sur­chargés en explo­sions et en effets – Michael Bay et Tony Scott furent les mem­bres les plus emblé­ma­tiques de son écurie –, quelques titres sin­guliers ont régulière­ment bat­tu en brèche l’idée qu’il ne fal­lait rien atten­dre de lui qu’un déchaîne­ment de pyrotech­nie : Déjà vu, Lone Ranger, Gem­i­ni Man. Ce qui sur­prend cepen­dant, c’est que sa dernière trou­vaille n’est pas une excep­tion étrange au sein de sa fil­mo­gra­phie, mais au con­traire l’invention, avec Joseph Kosin­s­ki, d’une nou­velle forme de block­buster pop­u­laire et spec­tac­u­laire. F1 se présente comme la suite spir­ituelle de Top Gun : Mav­er­ick, dont il essaie de décal­quer la recette : un milieu axé sur la per­for­mance d’engins de pointe + un vieil expert con­fron­té à l’émergence d’une nou­velle garde qui voit en lui une relique du passé + un entrelacs d’archaïsme et d’hyper tech­nic­ité dans les scènes d’action. C’est ce dernier point qui intéresse le plus : Kosin­s­ki et Bruck­heimer sem­blent courir après le rêve d’un block­buster chim­ique­ment pur, qui ne vis­erait au fond rien d’autre que le ver­tige d’une sen­sa­tion. Devant les pre­mières min­utes de F1, on est en effet saisi par une « qual­ité de vibra­tion » qu’on n’avait pas éprou­vée juste­ment depuis Mav­er­ick. Le gron­de­ment du générique vaut comme une mise en con­di­tion physique en prélude du spec­ta­cle : le siège trem­ble un peu, on s’apprête à voir un film comme on va à la fête foraine. Si le block­buster a tou­jours eu pour ambi­tion d’en met­tre plein la vue et les oreilles, Mav­er­ick et F1 enten­dent toute­fois s’éloigner de ses formes actuelle­ment dom­i­nantes, qui priv­ilégient davan­tage une pro­fu­sion de lignes nar­ra­tives et de per­son­nages emprun­tée à la série – exem­plaire­ment, les films Mar­vel ou Star Wars, qui ont poussé la logique à fond avec des excrois­sances télévi­suelles accom­pa­g­nant désor­mais la sor­tie des films – pour renouer avec une approche de l’action indexée sur l’expérience de la salle et ses spé­ci­ficités con­tem­po­raines (en l’occurrence, l’Imax et la spa­tial­i­sa­tion sonore).

Pari tenu ? Oui, si l’on n’est pas trop regar­dant sur l’écueil numéro 1 du film : l’enrobage nar­ratif, qui sur le papi­er est plutôt con­traire à l’idée d’un « spec­ta­cle pur ». Brad Pitt joue Son­ny Hayes, un ancien pilote de haut niveau présen­té moins comme un has been que comme un nev­er was dont les promess­es ont fait long feu. Sol­lic­ité par Ruben (Javier Bar­dem), un ancien cama­rade à la tête d’une écurie de For­mule 1 mal classée et en dif­fi­culté finan­cière, il se retrou­ve propul­sé au rang de sec­ond pilote aux côtés d’un jeune tal­ent, Joshua Pearce (Dam­son Idris), avec lequel s’amorce une rival­ité, puis une con­corde mât­inée d’admiration. Cette trame scé­nar­is­tique, assuré­ment pas très orig­i­nale, prend de la place et ouvre sur un hori­zon atten­du, y com­pris formelle­ment, puisque le film, dans la tra­di­tion du genre, mul­ti­plie les mon­tages sportifs (sur les entraîne­ments et les pré­parat­ifs) et alternés (pour met­tre en oppo­si­tion les dif­férences de car­ac­tère et de pra­tiques sportives entre Son­ny et Joshua). Que ce pan du film ne soit pas le plus réus­si est indé­ni­able, mais cette per­spec­tive dialec­tique (Son­ny et Joshua sont filmés en sym­biose) découle aus­si de la manière sin­gulière dont sont envis­agés les cours­es et l’univers de la For­mule 1. Sur ce point, il faut d’abord com­mencer par not­er l’habileté avec laque­lle F1 – Le film (que l’on retrou­ve aus­si orthographié F1® et qui est copro­duit par Lewis Hamil­ton) se glisse dans ses habits de « film offi­ciel » met­tant en valeur une mar­que. Si l’équipe de Sony et Joshua, bap­tisée Apex, con­court avec les géants réels du cir­cuit (Red Bull, Fer­rari, McLaren, etc.), elle ne boxe pas dans la même caté­gorie : à l’exception de l’ultime Grand Prix, elle ne pré­tend pas mon­ter sur les podi­ums et se con­cen­tre plutôt sur l’obtention de 10ᵉ ou 8ᵉ places, syn­onymes de points mar­qués au tableau général. Ce choix a deux ver­tus. D’un côté, il mon­tre pat­te blanche au milieu dépeint pour mieux creuser une voie assez éloignée de l’image qu’on en a et con­trevenir à l’impératif pub­lic­i­taire qui pour­rait peser sur le film. De l’autre, il occa­sionne un déplace­ment de taille dans la dra­maturgie des cours­es.

Matériel, abstrait

Car leur scéno­gra­phie ne s’articule pas autour de la vic­toire, mais de la réal­i­sa­tion de petits coups stratégiques inven­tés par Son­ny afin de grapiller quelques dix­ièmes de sec­on­des et d’aider son parte­naire à finir plus haut au classe­ment – dans un pre­mier temps, les véhicules d’Apex sont à la traîne par rap­port aux bolides des équipes dom­i­nantes du cir­cuit. Son­ny est même un pilote à l’éthique dou­teuse, qui joue avec la ligne rouge du règle­ment et pré­pare les cours­es comme des « com­bats » mus­clés. Autrement dit : la F1 est con­join­te­ment appréhendée comme un sport d’équipe, un sport tac­tique et un com­bat de glad­i­a­teurs plus proche de la course de chars à la Ben-Hur. C’est la part la plus pas­sion­nante du film, d’autant plus qu’elle con­tre­bal­ance les règles sou­vent abscons­es de la For­mule 1 – comme la mère de Joshua, on ne com­prend pas tou­jours très bien ces his­toires de pneus au nom­bre lim­ité ou d’avantages octroyés indi­recte­ment par les tours de qual­i­fi­ca­tion – par une approche qua­si math­é­ma­tique du sport. Qu’est-ce qu’une course pour Son­ny Hayes ? Un prob­lème avec un ensem­ble de paramètres, négat­ifs comme posi­tifs, à pren­dre en compte non pour gag­n­er (la plu­part du temps, cet objec­tif est hors de portée), mais pour finir à la moins mau­vaise place pos­si­ble au regard des cir­con­stances. L’écriture de Kosin­s­ki oscille dès lors entre deux dynamiques : la sen­sa­tion de vitesse et la mise en rela­tion d’un ensem­ble d’éléments qui, par le mon­tage, témoignent de l’acuité du vieux pilote, dont les choix icon­o­clastes révè­lent tou­jours un fond de rou­blardise bien sen­tie. F1 est dès lors autant un film d’action que de sit­u­a­tions, qui s’étalent sur plusieurs dizaines de min­utes et per­me­t­tent à Kosin­s­ki de cul­tiv­er une forme échap­pant en par­tie à un écueil récur­rent des films de sport. Trop sou­vent, ces derniers peinent à s’extraire d’une dou­ble gram­maire visuelle préex­is­tante, celle de la télévi­sion (présente encore ici par l’utilisation de la voix-off du com­men­ta­teur des cours­es) et du jeu vidéo (par exem­ple, un bref split-screen rap­pelle au détour d’une course le dis­posi­tif des par­ties en mul­ti­joueur sur un même écran). Le mon­tage étend ici le champ des pos­si­bil­ités, en entre­laçant les points de vue qu’offre le genre (de la voiture de Son­ny à celle de Joshua, en pas­sant par le staff tech­nique d’Apex, le pit stop où l’on change les pneus ou encore les tri­bunes offi­cielles) avec des plans au plus près des voitures, qui s’affrontent ou sont ralen­ties par les strat­a­gèmes fomen­tés par Hayes (par exem­ple, le per­son­nage provoque un prob­lème tech­nique pour, une fois sor­ti du pit stop, retarder l’avancée des con­cur­rents de Joshua). L’attirail tech­nologique de la For­mule 1, avec son lot de ter­mes tech­niques et de sta­tis­tiques divers­es, devient alors à la fois le moteur d’une approche matérielle des scènes et d’une pos­si­ble abstrac­tion.

C’est ce qui se joue dans la con­clu­sion mag­nifique de la dernière course où, par un con­cours de cir­con­stances, Hayes se retrou­ve pour la pre­mière fois en tête. Kosin­s­ki pour­rait faire de la scène le fir­ma­ment de son film en ter­mes d’action. Il n’en est rien : elle est au con­traire filmée comme un moment de décéléra­tion nar­ra­tive et de stase, qui voit le per­son­nage, face à une route désor­mais vidée de tout con­cur­rent, con­tem­pler le ver­tige de la vitesse elle-même. Il n’y a plus de course à pro­pre­ment par­ler, seule­ment une fusion entre le pilote et l’élan du bolide. À cet endroit, le choix de con­fi­er le rôle à Brad Pitt révèle sa per­ti­nence : ses yeux bleu azur devi­en­nent le reflet d’une immen­sité s’ouvrant devant lui – comme dans Ad Astra de James Gray, où son vis­age était lit­térale­ment encas­tré dans un miroir (son casque de cos­mo­naute). Belle scène, qui tem­père l’infléchissement de l’émotion par rap­port à Top Gun : Mav­er­ick ; si F1 brille encore davan­tage sur les scènes d’action, il perd au pas­sage cette mélan­col­ie qui car­ac­téri­sait le retour de Tom Cruise au théâtre de sa jeunesse. Qu’importe au fond, car la sin­gu­lar­ité de F1 est ailleurs, dans la façon d’envisager le block­buster comme un point d’intersection entre un art de la sit­u­a­tion et la pro­duc­tion d’une ivresse. On peut sourire (ou gri­mac­er, c’est selon) à la fin du film lorsque les célébra­tions à Abu Dhabi font l’objet d’un éta­lage de luxe jamais ques­tion­né – les émirs friqués, les palaces dorés, le cham­pagne à foi­son, les feux d’artifice abon­dants. Si ces plans attes­tent d’un impen­sé du scé­nario[1], ils offrent la meilleure allé­gorie du film : une débauche de moyens au ser­vice d’une euphorie grisante. C’est à ce prix – terme qu’il faut donc ici envis­ager dans son sens pre­mier – qu’un block­buster tel que F1 trou­ve sa beauté para­doxale.

Notes

Notes
↑1 Il s’accompagne d’un autre, qui fera sûre­ment jas­er : dans l’ultime course, le face-à-face entre deux pilotes noirs, Joshua et Lewis Hamil­ton, est neu­tral­isé au prof­it de la dernière échap­pée d’un homme blanc de 60 ans.