Le qua­trième long métrage de Sophie Fil­lières est sur­prenant : ce por­trait pim­pant et bizarre d’une trente­naire paumée, en plus d’être très drôle, est empreint d’une étrangeté un peu poé­tique qui touche pour­tant au plus près de notre réal­ité. Un pied de nez à l’a­cadémisme.

Mer­veilleuse­ment effron­té, le film de Sophie Fil­lières se con­stru­it autour d’un scé­nario impu­dent, con­tin­u­um ron­de­ment mené, au gré de mis­es en sit­u­a­tion improb­a­bles et a‑logiques. Fontaine Leglou (Emmanuelle Devos) est médecin à Paris ; elle vit avec Michel (Bruno Tode­s­chi­ni) qui la demande subite­ment en mariage. Fontaine ren­con­tre un médecin interne en psy­chi­a­trie (et incar­né par Lam­bert Wil­son) qui en pince pour elle. Elle est émoustil­lée. Si ce scé­nario est sans failles, c’est qu’il parvient avec hardiesse à main­tenir le point de ten­sion entre cohérence et décousu : la cinéaste fait subir au monde pour­tant bien réel une légère anamor­phose, insin­u­ant un sen­ti­ment vague et curieux. Peut-être « l’in­quié­tante étrangeté » de Freud. N’empêche : Fil­lières ren­verse les sit­u­a­tions en bricolant les con­fronta­tions des per­son­nages ; les gens se par­lent soit sur le mode du malen­ten­du (Mon­sieur arrêtez de me suiv­re, ça devient gênant, non je ne prendrai pas de café avec vous, mais madame excusez moi mais je ne vous suis absol­u­ment pas, ah bon je croy­ais mais je vous offre un café), soit sur le mode de la com­plic­ité gour­mande et exubérante. Ren­ver­sante cette pluie de bizarreries : exem­ple du Des­tin incar­né par un Éric Elmosni­no la bouche pleine de caram­bars qui s’in­cruste chez Fontaine à l’heure du goûter. Rigo­lo ce déluge d’im­prob­a­bil­ités : Michel et son anorak orange « calotte-glacière ».

Cette réjouis­sante fan­taisie est servie par des dia­logues des plus savoureux et intel­li­gents. Sophie Fil­lières se fait d’abord gram­mairi­enne ironique, s’a­mu­sant de la langue : « Je vous ai vue hier. Vous jongliez. — Ah je jongliez ? » Mais surtout, la réal­isatrice décrasse le lan­gage devenu soudaine­ment tout pim­pant fringant : « peut-être mais con­traire­fuck­ing­ment à toi, j’ai un tout petit peu à voir avec le schmil­blick et est-ce que je putain de fais chi­er quand (…) tu dois par­tir rejoin­dre tes con­nass­es en anorak de col­lègues esquimottes ». Récréa­tion du lan­gage, léger clin d’œil au Godard d’Une femme est une femme, dans lequel Émile cor­rige le français d’Angéla comme Michel cor­rige celui de Fontaine, Fil­lières s’a­muse.

C’est par ailleurs l’ex­cel­lente inter­pré­ta­tion de tous les acteurs qui fait de Gen­tille un film si bril­lant : per­son­nages dou­bles, aus­si imprévis­i­bles que le réc­it… Cha­cun des acteurs incar­ne à mer­veille l’âme boi­teuse qui sem­ble être le sub­strat du film. Michael Lons­dale sym­bol­ise à lui seul (mal­gré la brièveté de sa per­for­mance), cette prob­lé­ma­tique de l’am­biguïté ou cha­cun n’est peut-être pas vrai­ment ce qu’il a l’air d’être, à moins qu’il ne soit plus ce qu’il était… Emmanuelle Devos est char­nelle, bizarre, tour à tour séduisante et gourde, per­son­nage-piv­ot autour duquel s’or­gan­ise ce drôle de cirque. Elle fait caca, escalade les murs, fume et rit (un peu). Presque plus touchante que dans un Desplechin, Devos aigu­ise la fragilité d’un trou­blant Lam­bert Wil­son et exac­erbe l’as­sur­ance tran­quille de Tode­s­chi­ni.

Que dire enfin, si ce n’est qu’il sem­blerait qu’au­jour­d’hui, le ridicule tue. Pour s’en pré­mu­nir, cha­cun est con­traint d’user d’une (com­plaisante ?) ironie de soi pour désamorcer les moqueries des autres. Ce que ne fait pas Gen­tille, dont la lib­erté de ton vient juste­ment de ce que Sophie Fil­lières n’a pas peur de met­tre les pieds dans le plat du ridicule.