Si Les Aigles de la République racon­te un com­plot, son moteur est plus encore la fausse piste. Mêlant fic­tion et réel (le réc­it intè­gre la fig­ure d’al-Sissi, actuel dic­ta­teur de l’Égypte, au sein d’une trame inven­tée), le film com­mence comme une comédie : George Fah­my, l’acteur le plus con­nu du pays (Fares Fares, comé­di­en fétiche de Tarik Saleh), mais bon­homme un peu minable dans l’intimité – il est d’emblée présen­té comme un père médiocre et un quin­quagé­naire désor­mais inca­pable de ban­der sans via­gra – se voit con­traint, à la suite d’intimidations, de jouer dans un biopic retraçant l’ascension du prési­dent lors du coup d’État de 2013. Fausse piste, on dis­ait : on s’attend à ce que le film dans le film fasse l’objet de scènes tru­cu­lentes, ou à ce que l’accent soit mis sur la cen­sure, super­visée par l’éminence grise du régime, le « Dr. Man­sour », qui rôde sur les plateaux du tour­nage. Or le scé­nario esquisse cette voie pour aller ailleurs, en même temps qu’il assèche pro­gres­sive­ment les petits gags et les rup­tures de ton. Les Aigles de la république ne sera de fait pas une comédie, puisqu’il n’y a ici rien de drôle : il a beau être invraisem­blable que le grand George puisse prêter son 1m86 à ce nabot despo­tique (al-Sis­si est laid, petit et chauve), la satire laisse place à une intrigue poli­cière et à un réquisi­toire con­tre le virage dic­ta­to­r­i­al de l’Égypte sous la férule de l’ex-militaire.

Il y a au fond deux pio­ns dans ce strat­a­gème : George, plongé dans un nid de vipères et d’intrigues poli­tiques à tiroirs, et le spec­ta­teur, qui est induit en erreur par le cadre nar­ratif, avant d’être sur­pris par une embardée tar­dive faisant bas­culer le réc­it pour de bon. On peut accepter de se pren­dre au jeu, à con­di­tion de ne pas faire du film autre chose que le fruit d’une tac­tique scé­nar­is­tique plus ou moins habile ; la seule vraie sur­prise con­siste en l’invention d’une page d’Histoire, dans un geste qua­si taran­ti­nien (mais vis­i­ble­ment inspiré d’un véri­ta­ble com­plot fomen­té en 2019). Il faut par ailleurs not­er que la con­fu­sion entre fic­tion et matière réal­iste qu’en­tre­tient Saleh est recon­duite par le fes­ti­val même, qui cette année a invité pas moins de trois cinéastes exilés ou semi-exilés (Tarik Saleh, donc, mais aus­si Jafar Panahi et Kle­ber Men­donça Fil­ho) trai­tant directe­ment de la sit­u­a­tion poli­tique de leurs pays respec­tifs. Qu’applaudit-on au juste devant Les Aigles de la République ? La finesse d’une mise en scène ou le geste poli­tique d’un cinéaste qui vient nous don­ner des nou­velles du monde ? Parce qu’un film ne se résume jamais à un geste, et qu’un geste ne fait jamais un film, on reste sur sa faim : Saleh s’en tient à une machiner­ie nar­ra­tive trop cal­culée et sco­laire dans sa forme pour sus­citer un ver­tige à la hau­teur de ce que son intrigue met en place.