À quoi tenait la réus­site de The Raid et de sa suite, sor­tis il y a plus de dix ans ? Sûre­ment aux choré­gra­phies spec­tac­u­laires du pen­cak-silat, art mar­tial indonésien dont s’est épris le gal­lois Gareth Evans, ain­si qu’au plaisir de décou­vrir sur les écrans occi­den­taux un ter­ri­toire encore rare (Jakar­ta, quand bien même il s’agissait d’une vision car­toonesque de la méga­lo­pole). Dans la lignée de Mer­an­tau, le pre­mier film d’Evans, The Raid repo­sait plus large­ment sur un métis­sage entre divers­es influ­ences (le ciné­ma hongkon­gais, le jeu vidéo et les man­gas) et une atten­tion égale portée à la matière des com­bats et aux décors dans lesquels ils s’opéraient. Une main qui se saisit d’une machette, un saut d’une plate­forme à une autre, une caisse en bois que l’on explose en mille morceaux : la mise en scène décom­po­sait, dans ces trois films, une série d’actions en icon­isant les per­son­nages à l’aide de gros plans, de ralen­tis, de rac­cords jouant tan­tôt sur la syn­chronic­ité des mou­ve­ments, tan­tôt sur des coupes abruptes, etc. Dans The Raid pre­mier du nom, un coup de pied mal placé pou­vait par ailleurs percer un mur de plâtre et déplac­er aus­sitôt l’affrontement vers une nou­velle scène, le réc­it obéis­sant à une spa­tial­i­sa­tion com­pos­ite (une suite de décors dans un décor). C’est aus­si le cas dans la saga John Wick, ouverte­ment influ­encée par les films d’Evans, où les envi­ron­nements sont le lieu d’une inter­ac­tion entre corps et décors prop­ice à la relance et à la surenchère. Pre­mier film d’action occi­den­tal de son auteur (après un thriller hor­ri­fique, Le Bon Apôtre), Rav­age sem­ble à pre­mière vue s’inscrire dans cette lignée. Le réc­it suit les péripéties d’un détec­tive aux mains sales (Tom Hardy), embar­qué dans un règle­ment de comptes mafieux impli­quant le fils d’un politi­cien qu’il a pour mis­sion de sauver. On y croit un temps, notam­ment devant la pre­mière scène où la caméra d’Evans, lors d’une course-pour­suite noc­turne, par­ticipe directe­ment à la choré­gra­phie des véhicules sur les routes enneigées d’une grande ville numérique.

Beau para­doxe : la vir­tu­al­ité du décor urbain s’ajoute à celle de la caméra, qui opère des mou­ve­ments physique­ment impos­si­bles, tan­dis que la matéri­al­ité de l’action (le vent et la neige, le crisse­ment des pneus, l’impact des véhicules entre eux) est ampli­fiée par un mon­tage bru­tal, cen­tré sur les gestes des per­son­nages. L’espoir sus­cité par cette entame est mal­heureuse­ment de courte durée. À mesure que le cinéaste déploie son intrigue pré­texte (sans faire preuve de la même inspi­ra­tion que pour les deux Raid, dont les scé­nar­ios ouvraient sur un déluge de com­bats plus vigoureux), les scènes d’affrontement se raré­fient et se rétré­cis­sent, délais­sant toute forme d’excès. Si Rav­age ne rit­u­alise déjà que rarement son action et n’arrive pas vrai­ment à la met­tre en valeur, il échoue surtout à pro­pos­er des espaces assez pluridi­men­sion­nels pour relancer l’intérêt des cas­cades. La scène de la boîte de nuit, moment de bravoure cen­tral du réc­it, en témoigne. Procé­dant à un sim­ple aller-retour (bal­con, piste, vestibule, puis retour sur la piste), la mise en scène patine et s’en remet à plusieurs morceaux tech­no, signés Gesaf­fel­stein, afin de main­tenir arti­fi­cielle­ment la ten­sion. Quant au chalet de la scène finale, ses murs très fins ont beau évo­quer ceux de The Raid, la ver­ti­cal­ité labyrinthique des immeubles de Jakar­ta manque à l’appel (de cet espace sans qual­ité ni pro­fondeur, on s’ex­trait d’ailleurs vite). Déce­vants, ces décors con­trastent avec l’étrange espace urbain qu’Evans dévoile au gré de plans de tran­si­tion, où l’on voit des métros ou des trains numériques qui s’en­tre­croisent dans des rues mal­famées dignes de Gotham City. Une poignée de visions fugaces qui lais­sent imag­in­er le film que Rav­age aurait pu être, au regard de sa belle scène d’ouverture : un film où l’action débor­derait, sor­tant des immeubles pour nous faire éprou­ver l’étrange matéri­al­ité d’une ville fan­tas­ma­tique. Un film comme The Raid 2.