Dou­glas Sirk est l’un des cinéastes les plus impor­tants de l’âge d’or d’Hol­ly­wood. Par­cours atyp­ique que le sien, Alle­mand exilé aux États-Unis, fuyant le nazisme après avoir réal­isé de nom­breux films pour la UFA et une bril­lante car­rière au théâtre. Il retourn­era dans son pays natal à la fin de sa vie, pour s’adon­ner à sa pre­mière pas­sion, le théâtre, et délivr­er des cours de ciné­ma à Munich. Il restera comme le cinéaste d’un genre et d’une époque, celui de la fin des grands mélo­drames, réal­isés entre 1950 et 1959 pour Uni­ver­sal Inter­na­tion­al, et aux­quels il don­nera une pro­fondeur rare, espace de lib­erté formelle aus­si bien que poli­tique, qui lui vau­dront l’ad­mi­ra­tion de tous, notam­ment Fass­binder. Retour sur une œuvre essen­tielle avec l’in­té­grale qui se tient à la ciné­math­èque française du 9 novem­bre au 30 décem­bre 2005.

Les débuts allemands

Dou­glas Sirk est de ces créa­teurs dont la fic­tion et le romanesque se retrou­vent au sein même de leur vie. Né Hans Detlef Sier­ck en 1897 à Ham­bourg, il partage sa vie entre le Dane­mark (son père est danois) et l’Alle­magne où il com­mence des études éclec­tiques allant de l’é­cole navale à la philoso­phie en pas­sant par le droit et l’his­toire de l’art (où il sera très mar­qué par l’en­seigne­ment du théoricien Erwin Panof­sky). C’est donc l’émer­gence d’un esprit intel­lectuel et curieux, qui assis­tera aus­si à la con­férence sur la rel­a­tiv­ité de Ein­stein. Pour pay­er ses études, il écrit pour des jour­naux et des revues. Mais sa pas­sion reste la pein­ture qu’il exerce chaque jour. Il s’ag­it donc d’un homme let­tré, dont la cul­ture est tout aus­si pic­turale que lit­téraire.

Sa car­rière com­mence au théâtre d’Ham­bourg vers 1920 après avoir été Dra­maturg (statut typ­ique­ment alle­mand : une sorte de cri­tique rat­taché à un théâtre par­ti­c­uli­er). C’est par ce biais qu’il met en scène ses pre­mières pièces et est invité à Chem­nitz. Il traduit des son­nets de Shake­speare et met en scène des clas­siques comme ceux de Molière, Strind­berg ou Büch­n­er; mais très vite la crise l’empêche de pro­duire des pièces jugées trop intel­lectuelles. Ces impérat­ifs com­mer­ci­aux le font jon­gler entre deux mon­des, lorsqu’il se retrou­ve directeur artis­tique du théâtre de Brême entre 1923 et 1929 : d’un côté les clas­siques, de l’autre, les con­tem­po­rains – pres­tigieux – comme Piran­del­lo ou Schnit­zler. Péri­ode où il sem­ble appro­fondir sa con­nais­sance du théâtre, à tra­vers un réper­toire très riche, et apprend à ruser avec le pub­lic. Il con­naît le suc­cès et ren­con­tre même Franz Kaf­ka. S’il est dif­fi­cile de savoir à quoi pou­vaient ressem­bler les mis­es en scène théâ­trales de Sirk, il les a définies lui-même comme une manière d’échap­per à l’esthé­tique expres­sion­niste dom­i­nante. Il cher­chait aus­si à faire réson­ner l’aspect actuel des pièces du grand réper­toire. C’est là aus­si que com­mence son engage­ment poli­tique face à la sit­u­a­tion alle­mande qui se dégrade avec la mon­tée du nazisme.

La prochaine étape de son par­cours sera Leipzig. Mais les ten­sions poli­tiques com­men­cent à devenir de plus en plus vio­lentes et son adap­ta­tion du Lac d’ar­gent de Kaiser sur une musique de Kurt Weill provoque la fureur des nazis. Il se retrou­ve écarté de la scène théâ­trale alle­mande, mais sign­era tout de même en 1934 La Nuit des rois de Shake­speare à Berlin. C’est une pièce déci­sive car elle lui per­met d’in­té­gr­er les stu­dios de la UFA et de réalis­er ses pre­miers films. C’est aus­si pour lui une manière de fuir les inces­santes attaques nazies dont il était vic­time à Leipzig. Il ren­tre donc dans le stu­dio emblé­ma­tique alle­mand qui aura pro­duit Lang et Mur­nau, au moment où celui-ci s’ori­ente vers le ciné­ma de pro­pa­gande. Pour­tant, il le recon­naît lui-même : l’an­ti­nazisme était plus pronon­cé par­mi les ouvri­ers de l’U­FA que dans le milieu intel­lectuel.

Sirk com­mence sa car­rière avec trois courts métrages et réalise ensuite une dizaine de longs, déjà tra­vail­lés par un rap­port très fort à l’Amérique. Ces trois chefs-d’œu­vre de la péri­ode, Schlus­sakko­rd (1936), Para­mat­ta, bagne de femmes (1937) et La Habanera (1937), inter­ro­gent le rap­port entre Ancien et Nou­veau Monde, les trois films se déroulant respec­tive­ment à New York, entre l’An­gleterre et l’Aus­tralie, et entre la Suède et Por­to Rico. Ces pre­miers films, qui font par­tie des moins con­nus et des moins dif­fusés de son œuvre, sont pour­tant déjà tous ori­en­tés vers le genre du mélo­drame. Même si poli­tique­ment ils restent des purs pro­duits UFA, Sirk prend active­ment par­ti con­tre les nazis à la veille de la guerre. Cette péri­ode fera aus­si éclore une star du ciné­ma alle­mand, l’ac­trice chanteuse sué­doise Zarah Lean­der, qui tri­om­phe sous le Troisième Reich.

Après la réal­i­sa­tion de La Habanera, son dernier film pour la UFA, Sirk s’ex­ile dans divers pays d’Eu­rope (Suisse, France, Ital­ie, Hol­lande) fuyant les débuts de l’hor­reur nazie, qu’il pen­sait pas­sagère. Son fils, né d’un pre­mier mariage avec Hilde Jary, est enrôlé dans les jeuness­es hitléri­ennes. Dis­paru sur le front de Stal­in­grad, le réal­isa­teur ne le rever­ra jamais. Ce drame per­son­nel lui inspir­era l’un de ses films les plus auto­bi­ographiques et les plus déchi­rants : Le Temps d’aimer, le temps de mourir (A Time to Love and a Time to Die) réal­isé en 1957. En 1939, Sirk s’ex­ile pour les États-Unis et entame une car­rière qui mar­quera pro­fondé­ment le ciné­ma améri­cain.

La migration vers les États-Unis

Sirk arrive aux États-Unis en 1939 grâce au con­cours de la Warn­er qui lui pro­pose de réalis­er un remake de son pro­pre film, Para­mat­ta, le bagne des femmes ; mais le pro­jet n’aboutit jamais, vic­time de l’im­pop­u­lar­ité crois­sante de tout ce qui était alle­mand. Le con­trat rompu, Sirk se lance alors dans l’a­gri­cul­ture en achetant une ferme dans le comté de Pomona. Il pense met­tre sa car­rière améri­caine entre par­en­thès­es en atten­dant la chute d’Hitler. Il décroche pour­tant un con­trat en tant que scé­nar­iste pour la Colum­bia en 1942 et s’at­telle à sa pre­mière réal­i­sa­tion indépen­dante, Hitler’s Mad­man en 1943. Comme son titre l’indique, il s’ag­it d’un film anti­nazi comme ils pul­lu­lent à l’époque à Hol­ly­wood. Son sujet – l’as­sas­si­nat de Hey­drich, « pro­tecteur » nazi de la Bohême par les par­ti­sans tchèques et les repré­sailles qui suivirent – inspi­ra égale­ment un autre cinéaste : Fritz Lang pour Les bour­reaux meurent aus­si. Mais le tra­vail de Sirk dif­fère. Là où les autres cinéastes ont ten­dance à se par­er des pres­tiges du mys­tère, de l’es­pi­onnage, d’un com­bat dou­teux entre les forces du bien et du mal, Sirk y oppose une rigoureuse clarté dans un style pho­tographique doc­u­men­taire dû à la rapid­ité du tour­nage (une semaine). Le film flirte para­doxale­ment avec l’ir­réal­ité à la manière de This Land Is Mine de Jean Renoir, entre fable et tragédie « antique » : il n’y a pas d’ac­com­mode­ment pos­si­ble avec les nazis, les col­lab­o­ra­teurs ne seront pas mieux traités que les résis­tants. Mieux vaut donc mourir les armes à la main que per­dre non seule­ment la vie, mais aus­si l’hon­neur. L’esthé­tique mêle icono­gra­phie chré­ti­enne et une foi païenne pour la fécon­dité de la terre en une oppo­si­tion entre monde rur­al et « satanisme » des nazis. On y décou­vre aus­si un des motifs récur­rents de l’œu­vre de Sirk, comme le note Michael Stern : la vitesse liée à la mort, notam­ment avec la scène où Hey­drich arrive en voiture au milieu de la pas­torale du vil­lage, fen­dant lit­térale­ment une pro­ces­sion religieuse, comme dans le générique d’Écrit sur du vent (Writ­ten on the Wind) en 1956 et que l’on retrou­ve égale­ment dans Le Secret mag­nifique (Mag­ni­fi­cient Obses­sion) en 1954 ou dans La Ronde de l’aube (The Tar­nished Angels) tourné en 1957.

Ce film ouvre donc la voie à une nou­velle car­rière pour Sirk, une car­rière améri­caine qui com­mence ain­si avec des films indépen­dants dis­tribués par la Colum­bia, la MGM et où le cinéaste affine son style en touchant un peu à tous les gen­res : en pre­mier lieu, le film en cos­tumes avec Scan­dale à Paris (A Scan­dal in Paris) en 1946, une adap­ta­tion de la biogra­phie de Vidocq, aven­turi­er devenu chef de la Sûreté au début du XIXe siè­cle, et mod­èle du Vautrin de Balzac. C’est le film que Sirk con­sid­érait comme son meilleur. Ce film renoue d’ailleurs avec un style plus européen à par­tir d’un mode nar­ratif proche du con­te picaresque, très ironique, comme en témoigne le dernier plan du film où le car­ton THE END est tenu par un petit singe habil­lé répon­dant au nom de Satan. C’est à une ronde car­nava­lesque que nous con­vie ici Sirk, une réflex­ion sur les faux-sem­blants à la fois drôle, émou­vant et grotesque. Mené par la voix-off dis­tan­ciée du héros lui-même (inter­prété par George Sanders), Sirk ques­tionne les apparences que peu­vent pren­dre le bien et le mal, sym­bol­isé par la métaphore de St Georges tuant le drag­on. Car Sirk à par­tir de cette péri­ode devient un cinéaste pro­fondé­ment moral : le sim­u­lacre règne mais la volon­té et le choix restent pos­si­bles.

Dou­glas Sirk réalise aus­si un film d’es­pi­onnage : La Pre­mière Légion (Mys­tery Sub­ma­rine) en 1950, un péplum : Le Signe du païen (Sign of the Pagan) en 1954, un west­ern : Taza, Son of Cochise (1954) et un film d’aven­tures : Cap­tain Light­foot en 1955. Cette explo­ration des gen­res s’ac­com­pa­gne d’un con­trat avec le stu­dio Uni­ver­sal et par­al­lèle­ment à cela, Sirk com­mence à explor­er deux élé­ments pri­mor­diaux qui nour­riront ses futurs chefs-d’œu­vre : le mélo­drame hol­ly­woo­d­i­en et le tra­vail sur la couleur. Il com­mence aus­si à faire tourn­er celui qui sera son acteur fétiche (huit films en tout), l’él­e­vant au rang de star : Rock Hud­son. La col­lab­o­ra­tion entre les deux hommes com­mence dès 1952 avec Has Any­body Seen My Gal ?, une comédie roman­tique. Le mélo­drame qu’il com­mence à abor­der dans ses divers films, se développe à par­tir de per­son­nages féminins forts et cen­traux, con­fir­mant l’adage qui stip­ule que les mélo­drames hol­ly­woo­d­i­ens sont des wom­en’s pic­tures. Tour­men­tées et volon­taires, elles « pensent », comme le remar­quera plus tard Fass­binder, et por­tent les dimen­sions les plus fortes des films.

Douglas Sirk, prince du mélodrame

La car­rière de Sirk entre alors dans sa phase la plus célébrée et la plus com­men­tée, celle qui lui vau­dra l’ad­mi­ra­tion de ses pairs en devenant un véri­ta­ble mythe vivant avec les mélo­drames qu’il réalise pour Uni­ver­sal de 1954 à 1959. Pen­dant ces cinq années, Sirk devien­dra le cinéaste d’un genre, qu’il poussera dans ses derniers retranche­ments, avec un regard à la fois dis­tan­cié et empathique, se jouant des con­ven­tions avec ironie, mais jamais du genre lui-même. Chez Sirk, le mélo­drame est tou­jours ancré dans une réal­ité du quo­ti­di­en mais tou­jours ten­due vers une cer­taine démesure et une cer­taine out­rance, pas­sage obligé de la trans­fig­u­ra­tion de la vie par les sen­ti­ments. Sirk réalise des films pure­ment com­mer­ci­aux ; d’ailleurs qua­tre de ses films les plus impor­tants sont des remakes : Le Secret mag­nifique d’après un film de Stahl de 1935, Demain est un autre jour (There’s Always Tomor­row) en 1956 d’après un film d’Ed­ward Slow­man de 1934, Les Amants de Salzbourg (Inter­lude) en 1956, remake de When Tomor­row Comes (1939) de Stahl et enfin Mirage de la vie (Imi­ta­tion of Life) en 1959, encore repris d’un film de Stahl de 1934. Ces mul­ti­ples remakes relèvent de la volon­té des stu­dios, le cinéaste alle­mand con­fes­sant n’avoir même pas vu les œuvres précé­dentes et tra­vail­lant seule­ment à par­tir de scé­narii à suc­cès.

Son mélo­drame est à la fois épure, comme dans Tout ce que le ciel per­met (All that Heav­en Allows) en 1955, ou drame exac­er­bé et maniérisme (dans le sens d’une évo­lu­tion et d’une out­rance du clas­si­cisme) comme dans Écrit sur du vent (1956) ou Mirage de la vie (1959), films de la phase ter­mi­nale d’une époque mar­quée par le Tech­ni­col­or, aux couleurs exac­er­bées et choquantes, à la fois dégénéres­cence et som­met d’un genre. Dans cette par­tie de son œuvre les films pren­nent un aspect incan­des­cent et mor­tu­aire, clos sur eux-mêmes, surtout dans Écrit sur du vent et La Ronde de l’aube, qui trait­ent tous deux de drames famil­i­aux. D’ailleurs ces deux films repren­nent le même trio d’ac­teurs : Rock Hud­son, Robert Stack et Dorothy Mal­one. Dans cha­cune des œuvres, le trio se com­plète par un qua­trième per­son­nage (Lau­ren Bacall pour le pre­mier, Jack Car­son pour le sec­ond), afin de for­mer des rec­tan­gles infer­naux, ambi­gus, qua­si inces­tueux, où tout le monde aime d’un amour impos­si­ble et à sens unique, provo­quant l’inévitable déchéance. Ces films mar­quent aus­si l’ex­téri­or­i­sa­tion exubérante des signes intimes et intérieurs des per­son­nages sur l’écran par un jeu de sym­bol­es, et de qua­si fétichi­sa­tion des objets : sym­bol­ique sex­uelle (les puits de pét­role et les voitures dans Écrit sur du vent, les avions dans La Ronde de l’aube…), sym­bol­ique du désir (la robe rouge que porte Jane Wyman dans Tout ce que le ciel per­met) et bien sûr de l’amour, qui appelle la mort, comme cette danse fréné­tique qu’­ef­fectue Dorothy Mal­one dans Écrit sur du vent, mon­tée en par­al­lèle de la crise car­diaque de Jasper Hadley. Les jupons qui volet­tent alors sont comme les coups de fou­et entraî­nant la mort du père, opposant sa réus­site finan­cière (la ville porte son nom, la police lui appar­tient) à son échec famil­ial (la folie de ses deux enfants).

Ces mélo­drames mag­nifiques sont empreints d’une volon­té qui per­dure mal­gré tout, celle de la destruc­tion en une régres­sion ter­ri­ble (le per­son­nage de Dorothy Mal­one dans Écrit sur du vent, l’al­coolisme de Robert Stack dans le même film, et son per­son­nage dans La Ronde de l’aube, qui n’hésite pas à pouss­er sa femme dans la pros­ti­tu­tion pour assou­vir son besoin de vol­er dans les airs). Les per­son­nages sont rongés par leurs addic­tions et leurs pul­sions et s’ils se raison­nent finale­ment, c’est l’ironie et la cru­auté de la vie qui les détru­it (le dernier vol de Robert Stack dans La Ronde de l’aube ou la scène de télévi­sion dans Tout ce que le ciel per­met). C’est aus­si pour Sirk le moyen de traiter de sujets plus poli­tiques, à tra­vers des per­son­nages banals trans­fig­urés par la force de l’amour et du mélo­drame. Il peut ain­si s’at­ta­quer à des sujets proches de l’é­tat des États-Unis des années 1950 : la lutte des class­es dans Tout ce que le ciel per­met, la con­di­tion des Noirs dans Mirage de la vie, ou la toute-puis­sance pétrolière améri­caine dans Écrit sur du vent. Mais il ne se con­tente jamais d’une sim­ple dénon­ci­a­tion car son pro­pos est tou­jours mar­qué par une empathie pro­fonde pour ses per­son­nages. Le monde envi­ron­nant, tou­jours cru­el, est imposé par le genre. C’est le grand bal­let à ciel ouvert des sen­ti­ments (les avions tour­nant autour des pylônes dans La Ronde de l’aube, ou le final de Tout ce que le ciel per­met à tra­vers la grande baie vit­rée, par­faite métaphore d’un Rock Hud­son-tronc d’ar­bre et une Jane Wyman-biche qui ne demande qu’à se faire apprivois­er).

Sirk atteint le stade ter­mi­nal du mélo­drame clas­sique avec Mirage de la vie, que Jean-Loup Bour­get asso­cie à Comme un tor­rent de Vin­cente Min­nel­li, réal­isé la même année, comme con­stat de l’a­pogée et l’ag­o­nie du genre. Deux films brûlants, déli­rants qui se ter­mi­nent sur deux enter­re­ments. Les deux cinéastes y atteignent une apothéose dans leur car­rière, films fréné­tiques aux couleurs pro­pre­ment hal­lu­ci­nantes, véri­ta­bles kaléi­do­scopes baro­ques, où la pas­sion explose à chaque plan, emprun­tant à l’én­ergie du musi­cal. Nous sommes en 1959, le ciné­ma va bas­culer dans la moder­nité en Europe et en Asie, avec l’émer­gence de la moder­nité et des nou­velles vagues : c’est déjà plus ou moins la fin de l’Âge d’Or hol­ly­woo­d­i­en que les deux créa­teurs ont con­nu. Sirk rompt son con­trat avec Uni­ver­sal et ren­tre en Europe dès 1963, pour repren­dre ses activ­ités théâ­trales en Alle­magne. Il réalise néan­moins trois derniers films (des courts métrages entre 1975 et 1978) au sein de la Hochschule für Fernse­hen und Film de Munich où il était pro­fesseur, qui reti­en­nent l’at­ten­tion. Ils sont inter­prétés par Han­na Schygul­la et Fass­binder.

Sirk et sa suite

Dou­glas Sirk mar­que bon nom­bre de cinéastes européens et améri­cains. Le pre­mier à avoir trou­vé en lui un père est Rain­er Wern­er Fass­binder, qui repren­dra des idées de mise en scène, des sché­mas scé­nar­is­tiques (l’in­flu­ence de Tout ce que le ciel per­met sur Tous les autres s’ap­pel­lent Ali), un désir aus­si de mêler réal­ité sociale et his­torique à la vio­lence intime. Des motifs visuels comme l’im­por­tance con­stante des miroirs chez Sirk qui intè­gre le ciné­ma de Fass­binder à par­tir d’Effi Briest (1974). Ce grand mélo­drame dis­tan­cié per­met, dans la péri­ode tar­dive de Fass­binder, de soulign­er, ampli­fi­er les sen­ti­ments par un jeu irréel, féerique des lumières, des couleurs et des mou­ve­ments de caméra. Ces mêmes miroirs per­me­t­tent aus­si à Fass­binder d’in­tro­duire une dis­tance au niveau du tour­nage, car les acteurs se voy­aient jouer. Le rôle sym­bol­ique aus­si de l’ar­chi­tec­ture qui se retrou­ve par exem­ple dans Le Droit du plus fort (1974) et des com­bi­naisons lumineuses comme le rouge et le bleu qui domi­nent Lola (1981). Comme chez Sirk, enfin, Fass­binder donne à la femme un rôle cen­tral (ce qui n’é­tait pas le cas de ses pre­miers films); ces femmes y sont fortes et dures et aiment à la folie au-delà de toute con­ven­tion.

John Waters et Pedro Almod­ovar se récla­ment égale­ment de lui. Ain­si le début de Mirage de la vie et sa mai­son exclu­sive­ment fémi­nine ren­voie à l’une des obses­sions almod­ovari­ennnes, celle d’un lieu exclu­sive­ment occupé par des femmes et qui tra­verse toute son œuvre de Pepi, Luci, Bom et autres filles du quarti­er (1980) à Tout sur ma mère (1999). Le per­son­nage de Lana Turn­er, actrice de théâtre, peut aus­si se rap­procher des nom­breux per­son­nages féminins du cinéaste espag­nol, qui aime à faire jouer aux actri­ces des rôles d’ac­tri­ces, con­sid­érant toute femme comme une comé­di­enne en puis­sance. Mais il sem­blerait que le film le plus sirkien d’Almod­ovar soit La Loi du désir (1986). Il entre­tient d’ailleurs des liens étroits avec Écrit sur du vent. Mais plus qu’une influ­ence frontale, il s’ag­it d’un rap­proche­ment entre cer­tains élé­ments styl­is­tiques, un cer­tain goût pour l’ex­ubérance et des élé­ments thé­ma­tiques. Une réu­nion entre les deux génériques peut appa­raître : elle con­cerne une ryth­mique par­ti­c­ulière entre accéléra­tion et ralen­ti (allant jusqu’à l’ar­rêt sur image chez Almod­ó­var) et une manière de lier le des­tin des per­son­nages prin­ci­paux (le quatuor infer­nal d’Écrit sur du vent, Anto­nio Ban­deras, Car­men Mau­ra et Euse­bio Pon­cela dans La Loi du désir) en une poignée réduite de plans qui des­sine une union inévitable mais fatale entre les pro­tag­o­nistes, et qui ne pour­ra se dis­soudre que dans la mort et la destruc­tion. Les deux films peu­vent aus­si se retrou­ver au niveau des thèmes abor­dés, avec ces his­toires de familles clos­es, dégénérées et extrêmes (Almod­ovar « libérant » avec le per­son­nage de Car­men Mau­ra l’inces­te sous-jacent dans le film de Sirk) et par la faib­lesse de per­son­nages mas­culins qui se veu­lent démi­urges (le père Hadley et Rock Hud­son dans le film hol­ly­woo­d­i­en, le cinéaste de La Loi du désir), mais qui ne font que subir l’in­cli­nai­son de leur cœur et la folie de leur entourage.

La dernière man­i­fes­ta­tion frap­pante de Sirk au ciné­ma est le tra­vail orig­i­nal de Todd Haynes dans Loin du Par­adis (Far from Heav­en) en 2002. À par­tir d’un « mélange » de divers scé­nar­ios du cinéaste alle­mand, Haynes con­stru­it un mélo atyp­ique, fétichiste, totale­ment décalé, une sorte de retour orig­inel au mélo­drame après toutes les évo­lu­tions qu’il aurait subies, en une sorte de néo-clas­si­cisme con­ceptuel. Cette démarche doit aus­si beau­coup à Leo McCarey, qui avait entre­pris quelque chose de sem­blable, dans Elle et lui (An Affair to Remem­ber) en 1957, dans sa démarche volon­taire­ment nos­tal­gique et éloignée des évo­lu­tions subies dans les années 1950, plus proche par sa rigueur clas­sique du style des années 1930 ou 40, ce qui le plaçait hors des modes de l’époque. Haynes entre­prend donc un retour par la case Sirk pour exhaler la cru­auté orig­inelle du mélo­drame et sa puis­sance et se plac­er en décalage de la pro­duc­tion courante actuelle.

Il est intéres­sant aus­si de not­er que tous ces cinéastes ont traité du mélo­drame par le biais de l’ho­mo­sex­u­al­ité, exac­er­bant les sen­ti­ments et les pas­sions comme mode de reven­di­ca­tion, liant pas­sion du spec­ta­cle et iconolo­gie gay. Elle résulte aus­si d’une ten­sion homo­sex­uelle sous-jacente dans cer­tains films de Sirk (l’am­biguïté entre Rock Hud­son et Robert Stack dans Écrit sur du vent et la pas­sion de Jig­gs pour Stack dans La Ronde de l’aube), sûre­ment liée aus­si à la per­son­nal­ité mythique de Rock Hud­son. Tous ces cinéastes homo­sex­uels ont trou­vé dans le sché­ma du mélo­drame une manière de traiter de sujets con­tem­po­rains, comme le fai­sait Sirk, et de don­ner une sorte d’écrin aux pas­sions mas­cu­lines, tout en priv­ilé­giant les sen­ti­ments et la folie de l’amour à tout aspect trop mil­i­tant. S’il y a engage­ment, il se trou­ve en fil­igrane (comme chez Sirk) et se trou­ve du côté de la pas­sion amoureuse qui tra­verse tous les corps quelle que soit sa classe, son sexe ou sa couleur de peau. C’est aus­si le choix d’une arti­fi­cial­ité comme idée fon­da­trice du ciné­ma, une con­struc­tion qui se base sur une exal­ta­tion du faux, qui ferait dur­er le spec­ta­cle per­pétuelle­ment. C’est le men­songe du ciné­ma 25 images par sec­onde, comme le dit une fois encore Fass­binder.

Sirk, à la manière d’un Hitch­cock ou de Hawks, est l’un des cinéastes clas­siques qui a le plus ouvert la voie à la reprise et aux remakes, per­me­t­tant l’émer­gence d’un cer­tain état maniériste du ciné­ma. Influ­ence con­stante, cette inté­grale nous per­me­t­tra de pren­dre con­science d’une des œuvres les plus impor­tantes du ciné­ma.