Présen­tés en avant-pre­mière lors du Fes­ti­val Paris Ciné­ma, ressor­tent aujourd’hui en copie neuve trois chefs‑d’œuvre du « prince du mélo­drame » (dont vien­nent d’être édités en DVD, comme pour ques­tion­ner cette éti­quette, deux comédies : Qui a donc vu ma belle ? et No Room for the Groom). Pourquoi ceux-là et pas d’autres ? Ten­ta­tive d’explication et retour sur un immense cinéaste sur lequel il a beau­coup été dit mais dont on ne se lassera jamais de revoir les immor­tels bijoux.

S’il fal­lait trou­ver une cohérence dans la pro­gram­ma­tion con­jointe de ces trois films de Sirk – tous trois réal­isés à la fin des années 1950 et mar­quant la fin de la car­rière hol­ly­woo­d­i­enne de Sirk mais ne se suiv­ant pas immé­di­ate­ment dans sa fil­mo­gra­phie –, on ne la trou­verait grâce à aucun signe extérieur : dès qu’un point com­mun entre deux des trois films est trou­vé, le troisième mar­que sa dif­férence… Ain­si, deux sont au for­mat 1,77 couleur (Écrit… et Mirage…) et un en Ciné­mas­cope noir et blanc (La Ronde…), deux sont pro­duits par Albert Zug­smith (Écrit… et La Ronde…) et un par Ross Hunter (Mirage…), deux éclairés par Rus­sell Met­ty (Écrit… et Mirage…) et un par Irv­ing Glass­berg (La Ronde…), deux sont inter­prétés par le trio Rock Hud­son-Dorothy Mal­one-Robert Stack (Écrit… et La Ronde…) et un par le duo Lana Turn­er-John Gavin (Mirage…)… Pour com­pli­quer les choses, d’autres films de la fil­mo­gra­phie du cinéaste vien­nent sys­té­ma­tique­ment présen­ter des points com­muns avec un, deux ou même les trois films réédités, comme le fidèle com­pos­i­teur Frank Skin­ner… Bref. Cher­chons ailleurs ? Ne cher­chons pas ?

La trilogie de la Vanité

Quelques lignes de force com­munes sem­blent pour­tant reli­er les films et les dis­tinguer des autres mélo­drames de Sirk. En pre­mier lieu, leur pro­fond désen­chante­ment, ou plus pré­cisé­ment, leur cer­ti­tude quant à la van­ité de la vie. Bien entr­er dans la mort : c’est l’ambition de toute la vie d’Annie (Juani­ta Moore), nous rap­pelait le per­spi­cace Christophe Hon­oré dans les bonus DVD du bien-nom­mé Mirage de la vie. Au début du film, une grande ban­de­role annonce Mar­di-Gras sur la prom­e­nade de Coney Island et, par la même occa­sion, sa ques­tion nodale : la mas­ca­rade. Dès lors, Mirage… – qui ressem­ble à un monde minia­ture peu­plé de fig­urines vernies, un peu comme dans une de ces pub­lic­ités pour lesquelles Lora (Lana Turn­er) est con­trainte de pos­er –, tressera avec une con­fon­dante évi­dence fils dra­ma­tiques (car­rière d’actrice de Lora, néga­tion de sa négri­tude par Sarah Jane, vie servile et vertueuse d’Annie, amour de jeunesse de Susie) et détails anec­do­tiques (comme le pas­sage d’une étoile filante) autour de l’apparence, du men­songe, de l’illusion, de l’éphémère.

Des trois, Écrit sur du vent s’offre peut-être comme le plus dés­abusé d’emblée. Comme Le Secret mag­nifique, il com­mence par la course folle du bolide d’un héri­ti­er arro­gant. Mais nulle gris­erie ici, et nulle rédemp­tion. Par la suite, l’in­sond­able souf­france de Kyle (Robert Stack) (« Je suis désolé, Lucy. Plus désolé que je ne l’ai été de toute ma vie désolée. ») rivalis­era avec la grav­ité de Lucy (Lau­ren Bacall), les sar­casmes polis de Mitch (Rock Hud­son) et le dés­espoir las­cif de Marylee (Dorothy Mal­one). Le seul enjeu pour se fix­er un hori­zon ? (Se) don­ner une chance par pari, par envie d’y croire, tout en sachant qu’on sera déçu. « Un toast à la beauté, et à la vérité, qui est tout sauf belle. » lance Kyle. Beauté con­tre Vérité ? Idéal­isme con­tre sor­dide réal­ité ? C’est plus com­pliqué que ça : les deux sont con­sub­stantiels chez Sirk. Ce qui rend la réal­ité sor­dide, c’est pré­cisé­ment l’idéalisme qui l’accompagne. Mirage de la vie entend juste­ment faire un sort à l’idéalisme lui-même, bien plus qu’il ne con­damne la réal­ité que celui-ci entend occul­ter.

Si Mirage… con­tient une étrange scène de danse dans un cabaret ressem­blant à une crypte, ain­si que la réplique la plus éton­nante et par­lante qui soit au sujet de la Van­ité (« Vos os… sont par­faits ! »), La Ronde… est, plus claire­ment encore, scan­dé par un macabre Car­naval : dans un noir et blanc con­trasté rap­pelant les gravures médié­vales, une foule déguisée en squelettes danse avec frénésie, des amoureux s’embrassent dans un funeste miroir défor­mant… Même si, in extrem­is, le film se ter­mine bien et qu’au terme de cette ronde funèbre, une dig­nité est retrou­vée par Burke (Rock Hud­son) et LaV­erne (Dorothy Mal­one), reflets, volets et ombres portées – sur les murs ou, mieux encore, spé­cial­ité sirki­enne, sur le vis­age des per­son­nages –, ne dis­ent ici rien d’autre que la fugac­ité de toute chose.

Tout sem­ble donc tourn­er autour de la Mort, de l’angoisse qu’elle inspire, des défis et con­ju­ra­tions qu’elle sus­cite et du sceau de futil­ité dont, con­séquem­ment, elle frappe la Vie. Mal­gré les apparences, il ne s’agit pas vrai­ment de déter­min­er le degré de pes­simisme de ces films (ques­tion un peu courte, réduc­trice) : on ne peut pas dire, par­mi les autres films de Sirk, que Tout ce que le ciel per­met ou Le Temps d’aimer et le temps de mourir croulent sous l’optimisme. Du moins s’attachent-ils à croire mal­gré tout en la puis­sance de l’amour. Ce qui n’est pas vrai­ment le cas ici…

Mirage de l’amour

« Sans l’amour, nous ne vivons qu’une imi­ta­tion de la vie » chante Earl Grant sur le fameux générique-pluie de dia­mants de Mirage de la vie. Fausse piste : l’amour n’y change pas grand-chose, lui qui sus­cite d’ironiques faran­doles à sens unique comme dans la tragédie clas­sique (Marylee aime Mitch qui aime Lucy qui aime Kyle, à moins que…). Il est lui-même, sujet à la jalousie et à l’infantilité, frap­pé du sceau de l’illusion. Peut-être la jeune Susie (San­dra Dee) est-elle amoureuse de l’amour lui-même plus que de l’objet de son affec­tion. « Dans l’état où je suis, je pour­rais dire des choses que je ne pense pas ! soupire Lora dans les bras de Steve (John Gavin). C’est bien pour ça ! Embras­sons-nous ! » lui rétorque-t-il. L’amour est comme l’alcool que les héros de La Ronde… et d’Écrit… con­som­ment sans mod­éra­tion : une ivresse qui dés­in­hibe pour le meilleur ou pour le pire, qui rend extralu­cide ou aveu­gle, qui aide à dire ce qu’on voudrait dire sans l’oser ou nous fait lâch­er ce qu’on tenait absol­u­ment à cacher.

Dans Écrit sur du vent, les dia­logues se font plus spir­ituels qu’à l’accoutumée. L’asservissement à l’amour et à l’autre est ici précédé d’un plaisir de la séduc­tion et de la résis­tance. Dans La Ronde de l’aube, Burke sem­ble par­venir en deux jours à com­pren­dre, con­naître et aimer LaV­erne mieux que n’a su le faire Roger (Robert Stack) en plusieurs années. Mais Burke n’aime-t-il pas en LaV­erne le sym­bole de la bohémi­enne davan­tage que la femme elle-même ? LaV­erne ne décou­vre-t-elle pas le prix de son amour pour Roger en le per­dant ? Ce dernier ne se révèle-t-il pas, au terme d’une boulever­sante con­fes­sion dont on trou­ve le pen­dant dans Écrit… avec le même acteur (yeux bat­tus, ton grave), comme le plus bel amoureux qui soit ?

Les désaxés

La réha­bil­i­ta­tion, fût-ce au prix de la mort : enjeu majeur de ces trois films dont les per­son­nages, même quand ils appar­ti­en­nent à la bour­geoisie con­formiste ou à la haute société, man­i­fes­tent – que ce soit à tra­vers leur goût du dan­ger ou, plus para­doxale­ment, leur obses­sion toute con­formiste de la réus­site sociale –, une dimen­sion mar­ginale, une inadap­ta­tion au monde, bien moins sen­si­ble dans les autres mélo­drames de Sirk qui s’interrogent plus frontale­ment sur la pos­si­bil­ité de l’amour dans un con­texte hos­tile. Au cœur des rela­tions entre per­son­nages : l’incapacité ou au con­traire la volon­té forcenée de se pro­jeter dans l’autre. Dans Écrit sur du vent, Kyle et Mitch trou­vent cha­cun dans le père de l’autre celui qu’ils auraient voulu avoir. Dans Mirage de la vie comme dans La Ronde de l’aube, tout com­mence par l’invitation d’étrangers à dormir chez soi.

La place à part peut tout sim­ple­ment être celle des femmes, dont Fass­binder dis­ait : « Chez Dou­glas Sirk, elles pensent. » Dans Écrit…, Lucy, qui béné­fi­cie de l’inestimable matu­rité de Lau­ren Bacall, est une femme intel­li­gente, qui se laisse séduire par les failles et la mal­adresse de Kyle plus que par sa fausse assur­ance et sa richesse ; Marylee se réfugie dans la nymphomanie par amour tran­sis et désamour pater­nel. Dans La Ronde…, LaV­erne, qui gagne sa vie en sautant jambes nues en para­chute, ne manque pas de clair­voy­ance à l’égard de sa sit­u­a­tion. Pas bête, elle regrette de ne plus lire ; amoureuse, elle assume son asservisse­ment à un homme qui va jusqu’à la pros­tituer ; mais para­doxale­ment fière, elle refuse d’être jugée. Dans Mirage…, enfin, qua­tre des cinq per­son­nages prin­ci­paux sont des femmes vivant ensem­ble. L’homme qui se tient à leur périphérie offre à Lora son amour, un foy­er ; elle lui préfère un dra­maturge à la mode. Sans faire l’impasse sur la dimen­sion de com­pro­mis­sion, de sac­ri­fice à l’ascension sociale qu’il recou­vre, Sirk ne manque pas de soulign­er la dimen­sion indé­ni­able­ment fémin­iste de ce choix. Sauf que… Qui fait les frais de ce choix ? N’est-ce pas Annie, qui écope du rôle de femme au foy­er aux côtés de Lora ayant accédé au rang d’homme qui tra­vaille ?

Com­plex­ité des sit­u­a­tions, com­plex­ité des per­son­nages. Les plus sym­pa­thiques d’emblée (Annie) révè­lent bien­tôt les lim­ites de leur atti­tude ; les plus antipathiques (Roger, Kyle) tombent la cara­pace, lais­sent appa­raître leurs failles et devi­en­nent les plus touchants. Dans Écrit…, Kyle, qui a pour habi­tude de faire valdinguer les objets autour de lui, se con­tente à un moment de jeter le con­tenu de son verre de whisky sur une glace en face de lui : le liq­uide coule le long de miroir, trou­blant le reflet, défor­mant le vis­age, sug­gérant les larmes abon­dantes d’une peine infinie. « Il était triste. Le plus triste d’entre nous. Il voulait tant et avait si peu. » dira de lui sa sœur lors du procès cher­chant à éclair­er les cir­con­stances de sa mort. Dans La Ronde…, Burke offre à Roger un vibrant éloge funèbre de retour à la rédac­tion de son jour­nal : il par­le de beauté dans l’ordure et la crasse, de dig­nité per­due et retrou­vée, d’humanité. On lui répond cynique­ment : reprends ta place quand tu veux. Les héros du film sont des êtres à part, loin des têtes froides, pro­pres et sans vie. Ils se brû­lent les ailes, se noient dans l’alcool et pas seule­ment le jour de Mar­di-Gras, cette cathar­sis générale liée au fond à un main­tien habituel de la norme et de l’ordre. Pour eux, « la fête est à côté. Comme tout, tou­jours : à côté. » Pour le spec­ta­teur du film, en revanche, la fête est partout.

Richesse pour les yeux, le cœur et l’esprit

Si les trois films, on l’a dit, ne parta­gent pas les mêmes car­ac­téris­tiques visuelles – et tant mieux, après tout –, ils témoignent pour­tant, à l’instar de tous les films réal­isés par Sirk dans les années 1950, d’une sophis­ti­ca­tion extrême de l’image : éclairages pré­cis et pré­cieux, cadrages et mou­ve­ments d’appareil d’une flu­id­ité iné­galée, obses­sion bien con­nue des sur­faces réfléchissantes ain­si que des bar­reaux ou gril­lages obstru­ant le champ et séparant les per­son­nages… Sans oubli­er la couleur, évidem­ment. À tra­vers le spec­tre de la Van­ité évo­qué plus haut, il sem­ble soudain évi­dent que l’usage explosif des couleurs dans Écrit… et Mirage… (vio­lem­ment tachiste dans l’un, éper­du­ment fastueux dans l’autre), n’a rien à voir avec celles, plus déli­cates et sere­ines, du Secret mag­nifique ou de Tout ce que le ciel per­met. Sen­suelle et dis­tan­ciée, la couleur prend chez Sirk des formes et des sig­ni­fi­ca­tions mul­ti­ples et var­iées : con­tre­point de l’action, lieu de pas­sages d’idées trou­bles, elle est loin de ne rem­plir qu’une fonc­tion sym­bol­ique – même si en creu­sant un peu, on finit tou­jours par trou­ver une logique à son évo­lu­tion. Ne pas sous-estimer le sim­ple ravisse­ment esthé­tique qu’elle sus­cite, tou­jours à la lim­ite du kitsch et pour­tant si puis­sante : glam­our et pro­fonde à la fois. Ne pas exclure non plus l’hypothèse d’une éthique de la couleur : elle est aus­si, tout sim­ple­ment, une manière de ren­dre beaux les gens que Sirk filme, mal­gré leurs tra­vers, leurs faib­less­es, les crass­es qu’ils subis­sent ou s’infligent…

L’usage com­pul­sif de la couleur au sein d’un for­mat pic­tur­al (1,37 ou 1,77) étant devenu emblé­ma­tique de la prover­biale « flam­boy­ance » sirki­enne, La Ronde de l’aube détonne par son usage du Scope et du noir et blanc. Dans des cadres instal­lant par­fois de ver­tig­ineuses per­spec­tives, Sirk opte sou­vent pour une asymétrie extrême, aimant à plac­er ses per­son­nages très bord cadre, lais­sant le reste du champ « vide » et pour­tant chargé de meubles, d’objets ou de fig­u­rants (quelque chose dans ce goût du champ bien rem­pli rap­pelle Stern­berg et Ophuls) : les per­son­nages, ces mar­gin­aux à fleur de peau, sont très lit­térale­ment désaxés, per­dus dans le Car­naval qui bat son plein autour d’eux.

Richesse incroy­able des mélo­drames de Sirk, donc, à tous niveaux. Chaque cadrage et décadrage, chaque mou­ve­ment de caméra, chaque réplique, chaque expres­sion d’acteur, chaque couleur par­le. Tout fait sens jusqu’au ver­tige, jusqu’à l’extase. Jusqu’à l’écœurement ? Non. C’est le mir­a­cle : la pléni­tude per­pétuelle. L’équilibre tenu grâce à un soupçon de folie kitsch et une pincée d’humour bon enfant qui con­tre­bal­an­cent le drame ter­ri­ble qui se joue. Mais par-dessus tout, l’essence du ciné­ma atteignant ici des som­mets : le sens a beau paraître évi­dent, il n’est jamais arrêté ; tou­jours l’ambiguïté s’immisce, tou­jours il faut se deman­der : quel autre sens celui-ci cache-t-il ?

Dans Mirage de la vie – peut-être le film le plus impres­sion­nant à l’égard de ce ver­tige des sens et du sens –, Sarah Jane (Susan Kohn­er) danse au milieu de dis­ques étalés sur le planch­er de sa cham­bre et donne un coup de pied dans un ours en peluche qu’elle éjecte du cadre : c’est à la fois d’une évi­dence séman­tique implaca­ble et d’une beauté qui tient à autre chose. À quoi ? Sans doute à l’énergie vio­lente de la scène, qui rap­pelle d’ailleurs celle d’Écrit sur du vent où Marylee, par une sem­blable danse endi­a­blée dans sa cham­bre, soutenue par les lacéra­tions rouges de l’im­age et par le rythme du mon­tage, achève son père dans les escaliers. Mais aus­si, et surtout, au car­ac­tère illu­soire du sens pre­mier : en voulant quit­ter l’âge de l’enfance pour devenir une femme, Sarah Jane ne se dépar­tit pas d’une part de puéril­ité.

L’évidence, l’ironie et la subtilité

Un garçon­net qui fait du cheval de bois à la sor­tie du bar où Kyle vient d’apprendre qu’il était stérile (Écrit…) ; un avi­a­teur qui s’écrase dans un lac sous les yeux épou­van­tés de son fils tour­nant dans un avion de manège (La Ronde…)… Sirk a un don inouï pour faire pass­er absol­u­ment tous les clichés et métaphores atten­dues, tous les procédés nar­rat­ifs ironiques, pour en tir­er la vérité, la per­ti­nence, l’émotion pre­mières. La con­vic­tion et l’épaisseur des per­son­nages, la con­duite implaca­ble du réc­it empor­tent invari­able­ment le morceau, quelque invraisem­blable que puisse être la scène (Lora don­nant des con­seils à un dra­maturge dans Mirage…).

Et si, comme le sug­gère Jacques Bon­temps dans un numéro de Traf­ic con­sacré pour bonne part au cinéaste[1], Sirk n’était pas tant un cinéaste de l’excès qu’un cinéaste de l’équilibre par­fait entre excès et retenue ? Un cinéaste de l’utilisation déli­cate d’éléments a pri­ori exces­sifs. À revoir ses films, frap­pent surtout, au-delà de la flam­boy­ance et de l’impudeur, ces instants où l’on attend un lyrisme échevelé mais où s’installe une splen­dide pudeur. Exem­plaire­ment, les scènes de bais­ers : dans Écrit…, Lucy se dérobe à Mitch et met fin à l’envolée de vio­lons ; dans La Ronde…, c’est sur une musique en sour­dine, d’une inat­ten­due douceur, que Burke embrasse LaV­erne.

C’est ce tact qui fait le prix des films de Sirk, à égal­ité avec l’ironie que cer­tains se sont empressé de met­tre en avant. Il serait absurde de nier cette ironie, qui creuse une pro­fondeur indé­ni­able dans ces mélo­drames. Voir le cou­ple cen­sé­ment adultère ne pas­sant jamais à l’acte, ou l’héritière renonçant à son amour et se lais­sant enfer­mer der­rière les grilles de sa pro­priété après la mort d’un père qui n’a aimé aucun de ses deux enfants, dans Écrit sur du vent. Voir la toile indémêlable des cul­pa­bil­ités dans La Ronde de l’aube (qui tenir pour respon­s­able de la mort du pilote si peu aimable et pour­tant telle­ment aimé ?)… Rap­pelons seule­ment que l’ironie n’est ni la déri­sion, ni le cynisme, ni la manip­u­la­tion sadique de pan­tins, mais un con­stat aus­si amusé qu’amer sur les sit­u­a­tions que le Hasard ou la Prov­i­dence pla­cent sur le chemin des humains, une dis­tance par rap­port à la matière affec­tive qui n’empêche en rien de la pren­dre au sérieux. Tout comme, chez Sirk, idéal et réal­ité se com­plè­tent, tout comme le sub­lime n’est rien sans l’ordure, l’ironie ne va pas sans un pen­dant. Con­tre toute attente, ce que Fass­binder aimait par-dessus tout chez Sirk, c’était « la ten­dresse » – cette affec­tion envers ses per­son­nages que le cinéaste rad­i­cal, cru­el et reven­di­catif qu’il était ne parvint jamais à ressen­tir pleine­ment.

Réduire Sirk à l’ironie, c’est nier le sen­su­al­isme insen­sé de ses films et la vio­lence des émo­tions qu’ils recè­lent ; c’est surtout faire un sort trop pré­cip­ité à la ques­tion des sen­ti­ments et des émo­tions, qui appel­lent la dis­tance mais instau­rent un authen­tique rap­port au monde. Ain­si y a‑t-il autant d’im­por­tance, dans Mirage…, à se méfi­er de la bon­té aus­si touchante que dégouli­nante d’Annie qu’à se laiss­er ser­rer le cœur par sa scène d’adieux à Sarah Jane (l’inoubliable « Mama ! » muet, coup de génie impro­visé par Susan Kohn­er pen­dant la prise), à fris­son­ner à l’écoute du gospel de Mahalia Jack­son et à fon­dre en larmes lorsque la fille se repent sur le cer­cueil de sa mère.

Quant à ce fameux plan, si com­men­té, de la pro­ces­sion vue à tra­vers les vit­res d’une bou­tique de cos­tumes et d’accessoires théâ­traux, il con­vient d’évaluer sa place avec mesure et de ne pas s’y tromper : Sirk attache autant d’importance à faire sen­tir la dimen­sion de représen­ta­tion et de mas­ca­rade de tout ce faste représen­tant l’amour d’Annie pour le Seigneur, qu’à fig­ur­er l’authentique dig­nité entourant ladite pro­ces­sion (les hommes reti­rant respectueuse­ment leur cha­peau). Fin sub­lime où sur­gis­sent en nom­bre, en marée, en feu d’artifice, les innom­brables amis d’Annie aux­quels Lora n’a jamais eu l’idée de s’intéresser (« Miss Lora, you nev­er asked ! »), tous ces Noirs qu’on n’a jamais vus dans le film, qu’on n’a peut-être pas voulu voir, dont on n’a même pas ques­tion­né l’existence. C’est plus fort que tous les dis­cours bien-pen­sants dont Lora elle-même s’est faite le chantre (bien-pen­sants aujourd’hui sans doute, sub­ver­sifs à l’époque peut-être, mais aux­quels Sirk a en tout cas eu l’intelligence de ne pas se can­ton­ner). Puis­sance poli­tique et puis­sance émo­tion­nelle vont ici de pair, et s’avèrent toutes deux dévas­ta­tri­ces.

Notes

Notes
↑1 Jacques Bon­temps, « La fable tor­due », Traf­ic n° 61, print­emps 2007, p. 115