Deux sœurs mar­que le retour bien­venu de Mike Leigh à la chronique con­tem­po­raine, après deux détours par le biopic (Mr. Turn­er) et le film his­torique (Peter­loo, tou­jours inédit en France). Comme le titre français l’indique, cette œuvre chorale monte en alter­nance les quo­ti­di­ens de deux sœurs que tout oppose, Pan­sy (Mar­i­anne Jean-Bap­tiste) et Chantelle (Michele Austin). Mais le titre orig­i­nal, Hard Truths – qui fait écho à celui du pre­mier long métrage du cinéaste bri­tan­nique, Bleak Moments (1971) – est sans doute plus fidèle à l’esprit du film et, pour tout dire, de la fil­mo­gra­phie de Leigh dans son ensem­ble, agglomérat irres­pirable de vérités douloureuses et de moments sin­istres. Il renoue ici avec la sin­gu­lar­ité de ton de ses œuvres les plus mar­quantes, à un point exact de con­ver­gence entre la comédie au vinai­gre et le mélo­drame agres­sive­ment lar­moy­ant.

Comme sou­vent chez Leigh, l’intrigue se noue autour d’un per­son­nage par­ti­c­ulière­ment ingrat (de John­ny, le vio­leur com­plo­tiste de Naked à Mary, l’amie gênante de Anoth­er Year) qui s’apparente à une sorte de trou noir aspi­rant tout ce qui passe à sa portée. Ici, il s’agit de l’odieuse Pan­sy, inter­prétée par Mar­i­anne Jean-Bap­tiste, révélée il y a trente ans dans l’un des films les plus appré­ciés du réal­isa­teur, Secrets et Men­songes. Elle jouait alors la douce et rieuse Hort­ense qui, en renouant avec la mère qui l’avait aban­don­née à la nais­sance, représen­tait une promesse d’apaisement pour la famille haute­ment dys­fonc­tion­nelle de cette dernière. L’irascible Pan­sy, par con­traste, étouffe son mari et son fils de sa log­or­rhée haineuse, et cherche tous les pré­textes pour trans­former la moin­dre inter­ac­tion avec des incon­nus en con­flit ouvert. Jean-Bap­tiste l’interprète avec une phys­i­cal­ité impres­sion­nante, le front en avant telle un tau­reau dans l’arène, souf­flant et pouf­fant comme le loup des Trois petits cochons. Tan­tôt hila­rante d’abattage, tan­tôt désar­mante dans sa manière de fig­ur­er la rage dépres­sive comme une suf­fo­ca­tion intérieure, elle sem­ble en per­ma­nence à deux doigts de la com­bus­tion spon­tanée.

Le film n’excuse ni n’explique le com­porte­ment de Pan­sy, elle-même éber­luée par cette vio­lence qui la con­sume : « Han­tée… Han­tée », artic­ule-t-elle pénible­ment, lorsque Chantelle lui demande, au cimetière où elles vien­nent fleurir la tombe de leur mère, pourquoi elle ne parvient pas à prof­iter de la vie. Au fil des séquences, Leigh nuance pro­gres­sive­ment le car­ac­tère sys­té­ma­tique des crises de rage de l’héroïne en la tres­sant avec un deux­ième motif, celui de la peur. La rage de Pan­sy ne paraît jamais très loin d’une forme d’effroi : fric­tion­nant com­pul­sive­ment son intérieur à l’alcool ménag­er, hurlant de ter­reur dès qu’on la réveille de ses siestes, elle ne parvient pas à franchir le seuil de la porte-fenêtre qui donne sur son jardin et ordonne à son mari et à son fils de la garder fer­mée. L’hypocondrie mal­adive de Pan­sy et la panique irra­tionnelle qui la saisit quand un renard sauvage fait brusque­ment irrup­tion dans son jardin lais­sent entrevoir une autre dimen­sion du per­son­nage : l’héroïne peut aus­si être lue comme une fig­ure symp­to­ma­tique d’un trau­ma post-pandémie, rongée par la han­tise d’une con­t­a­m­i­na­tion du dehors et inca­pable de repren­dre le cours d’une exis­tence nor­male.

L’enfer, c’est moi

Comme dans Secrets et Men­songes, Deux Sœurs entre­croise les par­cours des pro­tag­o­nistes jusqu’à les con­fron­ter dans une longue séquence de repas de famille. Mais l’affrontement ne débouche pas cette fois sur une cathar­sis : Pan­sy, inca­pable de met­tre des mots sur sa douleur (ni même sur l’émotion d’apprendre que son fils lui a acheté des fleurs pour la fête des mères), se fige dans une pros­tra­tion cata­tonique, avant d’éclater brusque­ment de rires entremêlés de san­glots. Certes, elle parvien­dra ensuite à s’aventurer quelques sec­on­des sur sa ter­rasse mais, dans les derniers plans du film, finit par se cloîtr­er pour de bon dans sa cham­bre, au moment où l’un de ses proches a besoin d’elle. Si la pro­tag­o­niste parvient mal­gré tout à émou­voir, c’est parce qu’on la décou­vre au milieu du film suff­isam­ment con­sciente d’elle-même pour mesur­er com­ment la perçoivent les autres (« Tout le monde me déteste », répète-t-elle à sa sœur, résignée). Mike Leigh dresse au fond le même con­stat dévas­ta­teur que dans Anoth­er Year : ce n’est pas parce que cer­taines per­son­nes sont dif­fi­ciles à aimer qu’elles n’ont pas besoin de notre affec­tion. Il n’y a pas plus grande souf­france, nous dit-il, que l’impossibilité fon­da­men­tale de se lier aux autres, fig­urée dans son ciné­ma par ces con­trechamps dévas­ta­teurs où les autres pro­tag­o­nistes dévis­agent en silence, avec une dig­nité mor­ti­fiée, les anti-héros hors de con­trôle. « Nous vivons tous dans la douleur. Pourquoi n’arrivons-nous pas à la partager, cette douleur ? », s’écriait Tim­o­thy Spall dans Secrets et Men­songes.

Le ciné­ma de Mike Leigh a tou­jours valu avant tout pour la justesse et la pré­ci­sion de ses études de car­ac­tères, et par l’arène incom­pa­ra­ble offerte aux comédien·nes, qui jouent tou­jours un rôle cen­tral dans le proces­sus d’écriture et de con­cep­tion des films. Mais il ne rel­e­vait pas autant, autre­fois, de la sim­ple cap­ta­tion : ses films en pel­licule atteignaient une beauté qua­si-pic­turale dans l’attention qu’ils accor­daient aux intérieurs mod­estes de la classe ouvrière bri­tan­nique et aux vis­ages atyp­iques de ses acteur·rices, filmé·es en gros plan. Cette pic­tural­ité de l’image fait cru­elle­ment défaut à Deux Sœurs : tourné dans une image numérique lisse et crue, le film est, peut-être à des­sein, aus­si asep­tisé que l’intérieur de Pan­sy. La frontal­ité et la symétrie des plans larges visent à épouser l’architecture fonc­tion­nelle des loge­ments neufs où se cloîtrent les pro­tag­o­nistes. Ce dépouille­ment attire cepen­dant l’attention sur le découpage trop sys­té­ma­tique et fonc­tion­nel des séquences dia­loguées (alter­nance entre plans d’ensemble et champs-con­trechamps, légers panoramiques d’accompagnement pour suiv­re les déplace­ments des per­son­nages, etc.). D’où le sen­ti­ment d’une œuvre un peu informe, portée presque entière­ment par son écri­t­ure et ses comédien·nes. D’une cer­taine manière, Deux sœurs ressem­ble à son héroïne : objet revêche et déplaisant, par­fois au bord de l’insoutenable, il vous plante mal­gré tout son poignard au plus pro­fond du cœur.