Le pre­mier exploit de Peach­es Goes Bananas, dernier por­trait d’artiste de la doc­u­men­tariste Marie Losier après les remar­qués The Bal­lad of Gen­e­sis and Lady Jaye (2011) et Cas­san­dro the Exoti­co ! (2018), c’est déjà la longévité inat­ten­due de la car­rière de Mer­rill Nisker, alias Peach­es, fig­ure provo­ca­trice asso­ciée de manière indélé­bile au boom elec­tro­clash de la fin des années 1990. Tan­dis que beau­coup de ses pairs (de Fis­ch­er­spoon­er à ADULT en pas­sant par Miss Kit­tin & The Hack­er) ont vu leur aura déclin­er au fil des ans, l’artiste cana­di­enne a réus­si à s’imposer durable­ment à la lisière de la pop (elle a enreg­istré des duos avec P!nk et Christi­na Aguil­era) et de l’underground, sans doute moins grâce à ses dis­ques par­fois un poil répéti­tifs que par sa per­sona exubérante et ses per­for­mances scéniques de plus en plus spec­tac­u­laires. Cette longévité sem­ble sur­pren­dre Peach­es elle-même, atten­tive depuis ses débuts à la con­ser­va­tion d’archives filmées de son par­cours. Ces dernières con­stituent l’une des matières pre­mières du film de Losier, tourné en pointil­lés sur près de dix-sept ans (à par­tir de leur ren­con­tre en 2006, à l’occasion du tour­nage de Gen­e­sis and Lady Jaye).

L’intérêt du tra­vail de Marie Losier n’est cepen­dant pas de s’attacher à la recon­sti­tu­tion empha­tique de la dynamique d’une car­rière, mais de priv­ilégi­er un con­traste per­ma­nent entre con­ti­nu­ité et dis­con­ti­nu­ité. Son approche frag­men­taire lui per­met d’esquisser le por­trait cohérent d’une per­son­nal­ité sin­gulière sans céder à une ambi­tion total­isante. Le film se présente d’emblée sous une forme éclatée, directe­ment liée à la méth­ode de tra­vail de la cinéaste, qui tourne le plus sou­vent seule en 16mm muet : le nom­bre de pris­es est lim­ité par la quan­tité de bobines disponibles et la durée des plans se voit néces­saire­ment restreinte (trois min­utes d’enregistrement pos­si­ble tout au plus). Si un son témoin est enreg­istré sur le tour­nage, la bande son est ensuite com­plète­ment réin­ven­tée en post-pro­duc­tion. Aux images en pel­licule de Losier s’entremêlent en out­re les archives per­son­nelles de Peach­es, pour la plu­part filmées en vidéo. Entre les plans brefs, les brusques sautes d’image, les con­stants allers-retours tem­porels et l’aspect ludique du tra­vail sur le son (des séquences sem­blant de prime abord syn­chrones se révélant pro­gres­sive­ment asyn­chrones), le film est en fait aus­si bananas que l’artiste, épou­sant idéale­ment l’énergie débor­dante de cette dernière. En con­traste avec ce foi­son­nement vire­voltant d’images et de sons, le mon­tage tra­vaille à restituer une forme de con­ti­nu­ité (mais non chronologique). On le perçoit en par­ti­c­uli­er à tra­vers les séquences de con­certs, qui recon­stituent un même morceau en rac­cor­dant dif­férentes inter­pré­ta­tions scéniques réal­isées par Peach­es au fil des années. C’est égale­ment la fonc­tion des petits inter­ludes-per­for­mances mis en scène par Losier – notam­ment une jouis­sive séquence de ban­quet où Peach­es rav­age avec volup­té une table de pâtis­series à l’effigie des dif­férentes péri­odes de sa car­rière.

Ce qui se des­sine au fil des séquences, c’est le con­traste tout à fait inat­ten­du et franche­ment hila­rant entre l’énergie vol­canique et débridée de Peach­es sur scène et la douceur et la rigueur pro­fes­sion­nelle de Mer­rill en couliss­es. On redé­cou­vre avec bon­heur la rad­i­cal­ité intacte de ses morceaux et de ses per­for­mances scéniques, dont l’obscénité jouis­sive paraît d’autant plus pré­cieuse dans un con­texte poli­tique nord-améri­cain plus inquié­tant encore que celui qui avait inspiré l’inénarrable Impeach My Bush en 2006. C’est cepen­dant le prin­ci­pal regret que l’on ressent au vision­nage : cette dimen­sion poli­tique du tra­vail de l’artiste est tout juste sug­gérée, même si elle affleure explicite­ment au sujet du vieil­lisse­ment de la chanteuse, décidée à assumer les trans­for­ma­tions de son corps dans ses per­for­mances pour incar­n­er une image plus punk de la vieil­lesse. Mais l’intérêt de Peach­es Goes Bananas est ailleurs : Peach­es s’y dévoile dans une forme de vul­néra­bil­ité qui jusqu’alors n’avait que très peu affleuré dans son tra­vail, si ce n’est dans quelques morceaux de son album le plus pop et – toutes pro­por­tions gardées – le plus per­son­nel, I Feel Cream (2009). On décou­vre médusé l’assistante mater­nelle qui jouait de la gui­tare folk pour amuser des enfants en bas âge, la midinette roucoulant des mots d’amour à son con­joint et la fille dévouée encour­agée par ses par­ents, affectueux cou­ple normie trin­quant à sa san­té depuis le canapé de son apparte­ment pro­pret de Toron­to. Le film accorde en out­re une place cru­ciale à Suri, la sœur de l’artiste, atteinte de sclérose en plaques : au corps act­if, sur­volté et con­quérant de Peach­es sur scène répond celui immo­bile, empêché et vul­nérable de Suri, cloîtrée dans son petit apparte­ment. Les rap­ports de ten­dresse et de com­plic­ité qui unis­sent les deux sœurs et la com­plé­men­tar­ité trag­ique de leurs exis­tences for­ment le cœur bat­tant du film, qui dévoile avec pudeur la chanteuse forte en gueule sous un jour éton­nam­ment boulever­sant.