Sor­ti en 2001 au cré­pus­cule d’une décen­nie d’âge d’or pour la comédie roman­tique, Le Jour­nal de Brid­get Jones injec­tait au genre une fraîcheur incon­testable, symp­to­ma­tisée par la réin­ven­tion jubi­la­toire du jeune pre­mier Hugh Grant en bel­lâtre incon­séquent et libidineux. Comédie de mœurs à la vul­gar­ité décom­plexée, le film – fidèle en cela à l’inspiration de Jane Austen –, avait par moments la saveur douce-amère du con­te moral, l’héroïne devant appren­dre à dépass­er son orgueil et ses préjugés pour accéder au hap­py end. L’Américaine Renée Zell­weger, tout juste sor­tie de Fous d’Irène et de Nurse Bet­ty, tra­ver­sait le film avec la grâce et la déter­mi­na­tion d’une moisson­neuse-bat­teuse, armée d’un improb­a­ble accent anglais et d’un cos­tume de bun­ny girl, zigza­guant entre les humil­i­a­tions sur un tobog­gan de tabac froid, de Ben & Jerry’s et de vod­ka fre­latée. Con­traire­ment aux héroïnes idéal­isées jouées par Julia Roberts, Meg Ryan, Kate Hud­son ou Kather­ine Hei­gl, Zell­weger n’était pas un objet d’admiration, mais d’identification. Elle don­nait corps au pub­lic des romances : à tra­vers Brid­get Jones, éter­nelle céli­bataire à la beauté ter­ri­enne et à la spon­tanéité sans apprêts, c’était nous, mal­gré nos kilos en trop, notre log­or­rhée incon­trôlable et notre mal­adresse pathologique, qui nous pen­sions capa­bles de tourn­er la tête de Mark Dar­cy (Col­in Firth).

Mal­heureuse­ment, Brid­get Jones : L’Âge de rai­son (2004) et Brid­get Jones Baby (2016), suites navrantes et sans con­sis­tance, fai­saient men­tir l’adage selon lequel ce sont dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. Paralysées par l’injonction de renou­vel­er le suc­cès du pre­mier volet, elles en rejouaient sans con­vic­tion les moments de bravoure (le com­bat de rue de Daniel Cleaver et de Mark Dar­cy, la culotte de grand-mère de Brid­get), ten­taient d’en sur­pass­er la vul­gar­ité dans des sketch­es affligeants (l’inénarrable épisode de la prison thaï­landaise) ou sub­sti­tu­aient molle­ment un vieux beau à un autre (coucou, Patrick Dempsey). Rien à faire : elles se retrou­vaient sys­té­ma­tique­ment oblig­ées de con­vo­quer lit­térale­ment les images du film orig­inel, dans une ten­ta­tive dés­espérée d’en retrou­ver la fraîcheur.

Si Brid­get Jones : Folle de lui est sans nul doute le film le plus con­va­in­cant de la saga depuis le pre­mier, c’est peut-être parce qu’il n’a même plus l’énergie de s’y con­fron­ter. Le réc­it s’ouvre d’emblée sous un jour cré­pus­cu­laire : le père chéri de Brid­get et Dar­cy, l’amour de sa vie, sont désor­mais décédés. L’héroïne vieil­lis­sante ne quitte plus son domi­cile, absorbée tout entière par le train-train domes­tique de sa vie de veuve, entourée d’hallucinations fan­toma­tiques et de flash­backs des dis­parus. Sa voix-off de nar­ra­trice est phago­cytée par les bons con­seils de ses proches qui souhait­eraient qu’elle passe à autre chose, mais elle préfère con­fi­er ses enfants à ce vieux cochon de Hugh Grant, qui, lui au moins, lui rap­pelle les heures joyeuses du passé. On aimerait que le film soit un peu plus drôle, un peu moins sage ; que la romance de Brid­get avec un jeune Ado­nis (Leo Woodall) ne soit pas con­damnée d’avance par leur dif­férence d’âge, que son retour au tra­vail ne soit pas si acces­soire et qu’elle ne trou­ve pas le récon­fort auprès d’un dou­ble pète-sec de Dar­cy (Chi­we­tel Ejio­for). Mais en bifurquant ain­si pleine­ment vers le mélo des familles, la saga réus­sit para­doxale­ment à faire enfin le deuil de ses orig­ines : « soudain on réalise que l’on peut vivre en même temps que toutes les choses qu’on a per­dues, et qu’on peut être heureuse même sans elles », s’exclame l’héroïne dans un éclair de lucid­ité. Dans la pénom­bre d’une salle de spec­ta­cle, le vis­age éter­nelle­ment rond et lisse de Renée Zell­weger, baigné de larmes, est ten­du vers son fils de fic­tion. Brid­get Jones était autre­fois notre alter ego plus que nature, pro­jetée mal­gré elle dans le rôle d’une héroïne de rom com ; elle est désor­mais une spec­ta­trice résignée, revis­i­tant depuis son fau­teuil la comédie de ses vies passées et s’autorisant enfin avec sagesse à les laiss­er der­rière elle.