Matrix n’en finit pas de faire des petits. Y com­pris de l’autre côté de l’At­lan­tique : en regar­dant Night Watch, pre­mier épisode d’une trilo­gie fan­tas­tique russe et épilep­tique comme une mau­vaise vidéo de MTV, on se dit que la Guerre Froide est défini­tive­ment ter­minée. Sur­fant sur la vague des films à épisodes (Star Wars, Har­ry Pot­ter, Le Seigneur des anneaux, et bien­tôt Le Monde de Nar­nia), le réal­isa­teur Timur Bek­mam­be­tov pro­pose une sorte de film-com­pi­la­tion dont on se demande par­fois s’il ne s’ag­it pas plutôt d’une demande de Carte Verte pour aller tra­vailler à Hol­ly­wood. Issu de la pub­lic­ité et du clip (sans blague ?), Bek­mam­be­tov a déjà réal­isé deux films dont le précé­dent, Glad­i­a­trix (sic), annonçait la couleur jusque dans son titre : ce n’est pas parce qu’on est un jeune met­teur en scène russe qu’on ne sait pas faire du gros cinoche améri­cain qui tache.

Night Watch, adap­té d’une série de best-sell­ers de la lit­téra­ture fan­tas­tique sovié­tique, est donc le pre­mier d’une série de trois films racon­tant la lutte ances­trale que se livrent, en Russie, les Forces de l’Om­bre et les Forces de la Lumière. Garants du respect d’une trêve con­clue entre les deux par­ties, les “Autres” sont des gar­di­ens vision­naires qui, dans l’om­bre de leurs conci­toyens, se bat­tent sans relâche pour le bien de l’hu­man­ité (rien que ça). Mais cet équili­bre est frag­ile, et le risque qu’un de ces “Autres” bas­cule du mau­vais côté pour­rait men­er notre monde à sa perte…

Dans les pre­mières min­utes du film, Bek­mam­be­tov annonce la couleur : les acteurs jouent en russe, mais la voix-off est en anglais. Le met­teur en scène assume son désir de réu­nir dans le même film sa cul­ture d’o­rig­ine et celle qui l’a influ­encé artis­tique­ment. Con­tre toute attente, il réus­sit dans les pre­mières scènes à installer un con­cept hybride qui fonc­tionne par­ti­c­ulière­ment bien : insér­er, dans une ambiance à la fois mélan­col­ique et baroque pro­pre au ciné­ma russe, une folie fan­tas­tique vrai­ment orig­i­nale (même si on recon­naît çà et là quelques emprunts aux frères Wachows­ki, à Tim Bur­ton ou encore à John Las­seter), et ce mal­gré une ten­dance assez agaçante à ne pas faire dur­er un plan plus de qua­tre sec­on­des. Ain­si de cette scène improb­a­ble où une “sor­cière” déboule dans l’ap­parte­ment dos­toïevskien en dia­ble du futur héros afin d’y exercer sa magie noire. Rien de révo­lu­tion­naire, mais le choc des univers (un pan de l’im­agerie pop­u­laire sovié­tique con­fron­té à un par­ti-pris visuel très améri­cain) est suff­isam­ment intri­g­ant pour retenir l’at­ten­tion.

Las, l’il­lu­sion ne dure pas. Très vite, le cinéaste nous sert les clichés à la louche : vam­pires karatékas qui se bat­tent sur des ralen­tis à la Matrix en écoutant du trash-met­al, anti-héros fatigués oblig­és de porter des lunettes noires dans le métro, enfant-messie sur lequel repose l’avenir de l’e­spèce humaine… Sans oubli­er le scé­nario, vague pud­ding indi­geste qui brasse à peu près tout ce que le ciné­ma fan­tas­tique améri­cain a pu pro­pos­er ces dix dernières années. Entre deux bâille­ments, on s’a­muse à recon­naître les meilleurs effets spé­ci­aux déjà entr’aperçus dans la bande-annonce ou à com­par­er le jeu out­ranci­er des comé­di­ens à celui, à peine meilleur mais plus mono­lithique, de Keanu Reeves dans la trilo­gie des Wachows­ki. Pas grand-chose de plus à se met­tre sous la dent. Est-ce là l’avenir du ciné­ma russe, dont Alexan­dre Sok­ourov est l’un des seuls à nous don­ner des nou­velles d’un fes­ti­val de Cannes à l’autre ? N’y a‑t-il pas de place pour un ciné­ma pop­u­laire nation­al à la fois con­scient des nou­velles don­nées économiques et visuelles et soucieux de préserv­er son iden­tité ?