Pour son troisième long-métrage, libre­ment adap­té de la pièce de théâtre éponyme de Paul Zin­del, Paul New­man n’a pas choisi la facil­ité. Pro­duit par John Fore­man (Butch Cas­sidy et le Kid) et New­man lui-même, De l’in­flu­ence des rayons gam­ma sur le com­porte­ment des mar­guerites se situe non seule­ment à la marge des stu­dios hol­ly­woo­d­i­ens sur le plan économique, mais prend aus­si le con­tre­pied du ciné­ma alter­natif des années 1970. L’Amérique dépeinte par le réal­isa­teur relève moins d’une vision con­tes­tataire de la société qu’elle ne par­ticipe plutôt d’un con­stat amer. Ses per­son­nages sont des déclassés sans his­toires (y com­pris sex­uelles), des petites gens vivant en périphérie d’une grande ville (ici, une ban­lieue anonyme ancrée quelque part dans l’état du Con­necti­cut), dans une sorte d’isolement socio-économique qui con­fine à l’immobilisme. Pour Beat­rice Huns­dor­fer, une mère quar­an­te­naire bor­der­line et irrécupérable inter­prétée par Joanne Wood­ward, l’épouse de New­man, il s’agit surtout de sur­vivre, tâche inter­minable pour qui déteste le monde – et ce dernier le lui rend bien.

Dans De l’in­flu­ence des rayons gam­ma sur le com­porte­ment des mar­guerites, aucune route ne per­met de fuir un quo­ti­di­en morne et alié­nant, comme dans Wan­da de Bar­bara Loden ou Les Gens de la pluie de Cop­po­la, deux films majeurs réal­isés au début des années 1970 et portés égale­ment par des héroïnes angois­sées, voire névrosées. Con­traire­ment au per­son­nage prin­ci­pal de New­man, leur envie tenace d’en découdre coûte que coûte se con­créti­sait dans les faits (elles larguaient les amar­res en aban­don­nant leur foy­er). La seule fois où Beat­rice trou­ve quant à elle l’énergie de s’éloigner de son domi­cile, elle voit sa fuite ironique­ment con­trar­iée par la police ; sa sor­tie du droit chemin se sol­de en somme par un rap­pel à la loi. Au début de cette séquence, New­man la filme d’abord en train de gravir une colline en pleine cam­pagne, dont le ton ver­doy­ant tranche avec la gri­saille quo­ti­di­enne des plans précé­dents. Emmi­tou­flée dans son man­teau rouge vif, elle court jusqu’à en per­dre haleine, mais cette éva­sion est de courte durée : un agent alerté par la présence de sa voiture au bord de la route l’interpelle et la rejoint pour lui deman­der son per­mis de con­duire. Par le plus grand des hasards, il se révèle être une anci­enne con­nais­sance de lycée. Au terme d’un échange saugrenu (Beat­rice le con­fond avec un autre élève côtoyé dans l’établissement), la scène se ter­mine par un très beau plan large : au som­met de la colline, Beat­rice demeure lasse et prostrée sur un rocher. Son corps ramassé s’apparente soudain à un point rouge per­du au milieu d’une immense éten­due verte, comme une tache de sang incrustée dans un paysage immuable. Rat­trapée par son passé, Beat­rice a été coupée dans son élan. La per­spec­tive d’un futur sal­va­teur pour enfouir sa colère et en con­jur­er les effets s’est avérée peine per­due.

Home sweet home

Dans le quarti­er délabré des Huns­dor­fer, le temps sem­ble s’être arrêté, comme en atteste la présence de la voi­sine, Mme Gor­don, figée der­rière sa fenêtre, tête basse, prête à tomber de sa chaise. Beat­rice et ses deux ado­les­centes la croient d’ailleurs morte depuis trois jours. Elles s’en amusent, mais New­man opère alors un champ-con­trechamp tout aus­si nar­quois à leur égard : il cadre mère et filles depuis l’extérieur de la mai­son, leurs vis­ages étant enser­rés par les mon­tants de la fenêtre de la cui­sine, exacte­ment de la même manière que celui de la voi­sine moquée à dis­tance. Le tableau est édi­fi­ant : si les trois femmes s’agitent davan­tage que Mme Gor­don, elles n’en demeurent pas moins vouées au même encroûte­ment. L’intérieur de leur loge­ment en loca­tion est en effet un vaste caphar­naüm : l’accumulation de bibelots en tous gen­res et de car­tons entassés le dis­pute à la vais­selle sale débor­dant dans l’évier, le pro­jet de range­ment équiv­a­lent à un vœu pieux tou­jours remis à plus tard, c’est-à-dire à jamais. De l’aveu même de Beat­rice, cette mai­son est « une porcherie ». Les trois femmes l’habitent, mais elle paraît pour­tant aban­don­née, accu­sant un état de délabre­ment avancé. Avec les années, le home sweet home tri­om­phant du boom économique des années 1960 a dégénéré en décor vétuste digne d’un film d’horreur (Ruth a d’ailleurs d’angoissantes crises d’épilepsie qui ne dépareilleraient pas dans L’Exorciste). S’il est une absence pesante, une ombre encore bruyante qui hante chaque pièce, c’est d’ailleurs bien celle d’un fan­tôme, celui du père, mort trop tôt. Il a quit­té les siens comme « un fils de pute » et fait de Beat­rice une vic­time dev­enue aus­si exas­pérée qu’exaspérante. Nulle com­pas­sion toute­fois à son endroit : le ciné­ma de New­man se refuse à emprunter une pente sen­ti­men­tal­iste.

La beauté incon­fort­able du per­son­nage inter­prété par Joanne Wood­ward tient pré­cisé­ment à sa trou­blante antipathie, à ce mélange de sévérité et de man­sué­tude avec lequel le réal­isa­teur la regarde. On croit par­fois que le film lui-même va jusqu’à l’abandonner en la trai­tant avec trop peu d’égards, à l’image de cette octogé­naire dev­enue encom­brante pour son entourage. Afin de sub­venir aux besoins sco­laires de ses enfants et d’arrondir les fins de mois, Beat­rice héberge cette dernière à con­trecœur, finis­sant de trans­former leur mai­son en mouroir. Muette et clouée dans son fau­teuil roulant, la gra­bataire ne dépare pas au milieu du « ramas­sis de vieil­leries ». Il en va de même avec Beat­rice, qui sem­ble plus d’une fois faire par­tie des meubles, y com­pris en dehors de chez elle. Deux autres plans larges en attes­tent. Dans un bar, Beat­rice fait la ren­con­tre d’un anti­quaire qui l’attire aus­sitôt dans sa bou­tique. Euphorique, elle décou­vre un lieu rem­pli d’objets anciens et fait notam­ment la décou­verte d’une pla­tine vinyle. Aus­sitôt, elle choisit d’écouter un disque. Dès les pre­mières notes, elle retire sa veste et se met à danser sous le regard libidineux du pro­prié­taire. Comme sou­vent, New­man priv­ilégie les plans rap­prochés, ajour­nant toute pos­si­bil­ité de pro­fondeur de champ en ramas­sant l’espace à l’échelle des seuls per­son­nages. Mais lors de cette scène, il glisse suc­ces­sive­ment dans le mon­tage deux plans larges en légère con­tre­p­longée. L’effet de sur­prise fait mouche : fon­due dans la masse, Beat­rice est à peine vis­i­ble au milieu du mobili­er et des antiq­ui­tés. Et lorsque l’indélicat anti­quaire lui fait des avances en marchan­dant son assen­ti­ment, elle met furieuse­ment l’échoppe sens dessus dessous. La scène dure quelques sec­on­des, pas plus ; quelques sec­on­des pour filmer une déto­na­tion, un vis­age joyeux soudaine­ment tra­ver­sé par la détresse. Pour s’échapper du décor, il faut à Beat­rice un sur­saut de dig­nité et le met­tre en pièces. On com­prend mieux dès lors pourquoi le désor­dre règne chez elle : il est une façon de refuser l’ordre des choses.

Un peu, beaucoup, passionnément

Il fut un temps où Beat­rice était sem­blable à une mar­guerite. Durant le générique qui ouvre le film, on la décou­vre en train d’essayer divers­es per­ruques, sans doute avec l’espoir de chang­er de tête. Elle opte en dernière instance pour un blond qui évoque le jaune car­ac­téris­tique de la fleur du titre. La caméra de New­man s’arrête alors quelques instants sur son vis­age déjà soumis à de sub­tiles per­tur­ba­tions. Beat­rice esquisse un sourire de sat­is­fac­tion bien­tôt terni par un vague à l’âme, comme si le miroir lui ren­voy­ait davan­tage qu’une image : un regret – celui d’avoir été une autre sans être par­v­enue à la faire s’épanouir com­pléte­ment. Assise dans sa voiture le plan suiv­ant, elle éter­nue comme si elle chas­sait un mau­vais sou­venir. Chez New­man, le bon­heur, fugace comme un courant d’air, n’est per­cep­ti­ble qu’à l’aune des drames ayant provo­qué sa fuite. Le deuil du père, le deuil de soi-même : la mélan­col­ie nimbe le film, attaché à scruter les failles des per­son­nages, les moments de bas­cule où le désen­chante­ment prend le dessus sur toute vel­léité d’accomplissement (Beat­rice rêve d’ouvrir un salon de thé). Le mal­heur est moins son affaire que le vide et les ruines engen­drés dans son sil­lage (au fond, la mai­son n’est-elle pas une ruine ?). Ce mal­heur qui n’en finit pas de ronger et hanter Beat­rice irradie aus­si son entourage, à com­mencer par ses filles.

Les autres mar­guerites du film, ce sont bien évidem­ment les deux ado­les­centes. Tout les oppose : Ruth doit beau­coup à sa mère ; Matil­da, pas grand-chose. La pre­mière, désœu­vrée, s’apparente à un décalque raje­u­ni de Beat­rice (elle en livre d’ailleurs une par­faite imi­ta­tion devant ses petits cama­rades). La sec­onde se refuse à toute excen­tric­ité et préfère se con­sacr­er à ses études. Matil­da est inter­prétée par Nell Potts, la pro­pre fille de Joanne Wood­ward et Paul New­man. Le film lui accorde une place gran­dis­sante au fil des scènes, au point de laiss­er le dernier mot à la chercheuse pré­coce. Il fait éclore la cadette en s’appliquant à extraire en creux son por­trait, c’est-à-dire en prenant le temps de l’observer grandir et de ne plus regarder qu’elle. Matil­da incar­ne l’avenir. Sa pas­sion pour les sci­ences, et plus pré­cisé­ment les atom­es, se teinte de bien­veil­lance. Lors de son exposé final, elle par­le avec son cœur et ses grands yeux bleus. La douceur de sa voix et l’assurance de son pro­pos témoignent d’une matu­rité et d’une hau­teur de vue qui man­quent cru­elle­ment à sa sœur, comme piégée par sa con­di­tion – présente dans le pub­lic au moment où Matil­da abor­de le cas des fleurs dégénérées, elle fait l’objet d’un ter­ri­ble con­trechamp, empli d’une émo­tion sourde –, comme à sa mère. Sa pudeur et sa clair­voy­ance appa­rais­sent comme un rem­part à la malé­dic­tion famil­iale des femmes. Et son dis­cours de son­ner comme une promesse : la tristesse ne dur­era pas tou­jours.